FI spécial été 2007 - Images

La main et la souris

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mardi 28 août 2007, par Marie-Pierre ZUFFEREY

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Nombreuses sont les machines qui nous permettent de voir ce que l’oeil nu ne peut voir, et que nous pouvons afficher, clic clic la souris, sur l’écran de notre ordinateur, que ce soit le monde à l’échelle micro- ou macro- scopique, un détail anatomique ou le ciel profond. Ces images, il est possible ensuite de les matérialiser, clic clic la souris, en passant par une imprimante : impression à deux dimensions sur papier, toile, tissu..., ou des machines à commandes numériques : réalisation d’objets tridimensionnels en plastique, métal, pierre...

Et la main, alors ! Obsolète, désuète, archaïque !

Et la main, alors ! obsolète, désuète, archaïque ! Quelques doigts suffisent pour faire clic, à la limite aucun doigt n’est nécessaire, il y a des commandes vocales... et pour tracer des géométries complexes, ellipses et autres raccords de courbe, rien de plus précis que le dessin sur ordinateur... et pour fabriquer des objets à une échelle micrométrique, avec rapidité et en série, la main est battue à plate couture ; bien plus, les ordinateurs peuvent réaliser ce que la main ne peut pas faire, comme les composants mêmes qui forment ses coeur, circuits imprimés, microprocesseurs, etc.

Il ne s’agit pas ici de s’enferrer dans une querelle sans issue entre la main et la souris, entre le hand-made et le computer-made, mais de montrer que les deux sont intimement, profondément liés, et en particulier dans le domaine de l’image ; le dessin scientifique ou artistique (ce découpage n’est-il d’ailleurs pas un cliché ?), ne se réduit pas à une simple opposition entre raison et sentiment, mais exprime avant tout une manière de toucher le monde et de se l’approprier, d’en faire l’expérience, et la main et la souris, toutes les deux, ensemble, veulent et comprendre et ressentir.
Notre main devant un ordinateur, se réduit, disparaît, remplacée par une souris, un mulot, cobaye (souris sans fil), un capteur vocal, visuel, qui nous permet de donner des instructions à l’ordinateur, clic, clic, oui, non, le courant passe ou ne passe pas, allume ou éteint les pixels qui font naître une image sur l’écran. L’image apparaissant sur la surface uniformément lisse, pour la regarder des yeux suffisent, il ne viendrait à l’idée de personne de toucher l’écran pour mieux voir, sinon par accident en pointant le doigt. Et pourtant, n’avez-vous pas fait l’expérience que ce sont aussi vos mains qui regardent l’image ? Devant des fresques de Pompéi, dans un coin reculé, n’avez-vous pas cédé à la tentation de les toucher ?
Dans un musée, n’avez-vous pas dû vous faire violence pour ne pas trop approcher du tableau (ah ! si seulement il n’y avait pas le gardien, ni ces caméras partout), pour ne pas glisser le doigt sur une oeuvre de Patinir, de Guardi, etc.
Quel monde étrange lorsqu’on s’approche trop de l’écran, lorsque l’on zoome l’image, les pixels s’agrandissent, la forme générale se perd, la lumière, tout se réduit à de petites surfaces juxtaposées parfaitement remplies, chacune avec ses couleurs, que ce soit une image de synthèse ou la reproduction à l’écran d’une oeuvre d’art traditionnelle, toute image à la fin n’est plus qu’une somme de petites lueurs, le portrait du Sphinx, comme le paysage sublime, ou la nature morte au sablier. Il est fascinant pour l’esprit de manipuler (le terme est-il approprié ?) cette matière lumineuse quasi immatérielle, inodore (peut-être juste un parfum de silicium), impalpable, pour réaliser toutes les images imaginables.

Clic, clic, clic, clic, clic, clic, clic, clic... dans le silence de ma chambre, l’image se construit ; on se croirait presque dans un monde libéré de la matière tel que le rêvaient les défenseurs de la sphère légère, de la bulle de savon irisée théorique, idéal...
Plus de supports à apprêter, de pigments à broyer, de poussières toxiques et salissantes, plus de crissement du burin sur le métal, plus de senteurs, ni le parfum de l’encre d’imprimerie, ni l’odeur de la térébenthine, plus de taches malencontreuses difficiles à réparer... ici, en un millième de seconde, il suffit d’appuyer sur la touche (encore un mot en rapport avec la main !) delete pour retrouver la pureté originelle, tout faux pas est définitivement annihilé, ici, ni remords ni repentirs.

La pensée immatérielle triomphe, la main se rebelle

Nous sommes esprits, mais nous sommes avant tout corps, c’est avec lui que nous entrons dans la vie, que nous touchons le monde avant de le voir ; c’est par le toucher d’abord, et non par la vue, que nous faisons l’expérience de ce qui nous est hostile ou non, c’est la main qui établit tout lien d’amitié avec le monde, des choses et des personnes. Ici, devant l’image-ordinateur, elle se sent exclue, et tous les filtres proposés ne la consolent pas.
Pourtant, l’informatique tente de se raccrocher au monde pictural traditionnel ; on parle de format portrait, paysage, on propose des effets artistiques, on réintroduit le coup de main de l’artiste, on offre la possibilité d’ajout de poussière, de salissures, de grain, de craquelures, c’est-à-dire le charme de la patine des ans, le temps qui passe, la matière qui nous touche, et c’est bien cela dont il s’agit.

Mais la coupure n’est pas si nette entre main et souris, prenons par exemple le domaine de l’imagerie scientifique ou les aller et retour entre les deux sont constants ; les machines électroniques nous donnent des informations invisibles à l’oeil nu, comme une coupe sur un neurone et que l’on ne peut toucher avec le doigt ; ces données brutes sont traduites en images, sont interprétées, redessinées pour les faire mieux comprendre, comme pour mieux entrer en contact avec la chose, l’apprivoiser, et la confronter avec le réel, son propre corps.

Là aussi il y a émotion devant l’image, mais encore plus devant l’image rendue avec l’épaisseur du réel ; avec les prolongements de l’ordinateur, on peut imprimer sur différents supports, les reprendre ensuite avec d’autres techniques manuelles, travailler la matière et fabriquer des objets en trois dimensions, avec une matière choisie, et c’est fascinant. Actuellement il y a des machines qui peuvent visualiser, fabriquer ce que nous ne pouvons pas faire nous-mêmes avec la main, mais seulement par le biais de la souris ; cependant, n’est-il pas plus réjouissant de faire que de faire faire...

Et la main est peut-être parfois jalouse de la souris.
Et parfois la souris aimerait avoir la liberté de la main.

Les images sont belles, mais elles sont plus attachantes quand elles ont passé entre des mains, même si à une étape ou une autre, les outils furent bien utiles. Ne soyons pas si rigides ; va-t-on dénigrer les oeuvres du Lorrain, de Vermeer, de Canaletto, des artistes, parce qu’ils ont utilisé pour réaliser leurs oeuvres d’art un miroir, une chambre claire, une chambre noire ? non, et pourtant on ne peut nier une certaine déception, l’homme aime mieux se penser comme un génie, ne nécessitant aucun intermédiaire, aucune prothèse, pour réaliser son oeuvre.
Va-t-on incriminer l’ordinateur parce qu’il a profité des siècles d’expériences faites à la main ? on a plutôt tendance à oublier sa belle histoire, tous les bricolages ingénieux qui furent à l’origine de sa création, les premiers transistors et autres composants...
En guise de conclusion, je vous propose de méditer sur cette parole de Jean-Luc Godard : Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image.


Marie-Pierre ZUFFEREY

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