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Concours de la meilleure nouvelle


* Générations

Nouvelle retenue par le jury




Robin TECON


Voici le résultat du concours de la meilleure nouvelle 2005 :
la nouvelle gagnante : Salon de nuit de Sébastien Cevey.
Ont été retenus aussi par le jury : Générations de Robin Tecon que nous vous présentons ici, Ontogenèse de Cyrille Dunant et Stéphane Magnenat et Évolution d’une ovulation de Joelle Fellay.
Le réglement du concours se trouve ici.
Bravo à tous ceux qui ont participé, qu’ils aient gagné ou non, nous pouvons dire que la cuvée 2005 était d’un excellent niveau. Nous nous réjouissons d’ores et déjà de découvrir les nouvelles du prochain concours.


  • Si vous voulez bien vous donner la peine, Madame, le Représentant vous attend.

Le fonctionnaire en costume clair s’effaça devant moi comme je pénétrais dans le bureau, puis se retira et referma la porte silencieusement. J’inspirai à fond, fit trois pas sur la moquette duveteuse et toussotai pour attirer l’attention de l’homme qui, me tournant le dos, semblait absorbé par le paysage s’offrant à travers la large baie vitrée. Comme il se retournait lentement, je m’approchai et tendis la main, ce qui fit naître un sourire amusé sur son visage.

  • Mes respects, Madame la Ministre, fit-il en inclinant la tête.

Je retirai vivement ma main, confuse et honteuse d’avoir commis pareille bêtise, et m’inclinai à mon tour.

  • Monsieur le Représentant.
  • Ishra. Appelez-moi Ishra. Vous n’ignorez pas que nous préférons les dénominations simples.

Sa voix était douce et chaleureuse. Un timbre calculé pour plaire, bien évidemment. Son visage sans âge était encadré par de longs cheveux noir de jais, et il était vêtu d’un costume uniformément gris. Je rencontrais Ishra pour la première fois, mais mon prédécesseur avait déjà eu affaire à lui, de même que son prédécesseur avant lui. Il avait la réputation d’être retors. On verra bien, pensai-je, tandis qu’il me remerciait poliment de lui avoir accordé un entretien.

  • C’est tout naturel, Ishra, fis-je d’un ton que j’espérais dégagé. Notre porte vous est toujours grande ouverte. Que puis-je pour vous ?
  • J’imagine que vous en avez une petite idée.

Je souris.

  • Vous venez pour les processeurs de nouvelle génération, dis-je (et ce n’était pas une question).

Ishra tressaillit aux mots nouvelle génération. Ils devaient résonner de manière surprenante à ses oreilles. Nous n’aimons jamais ce qui est susceptible de nous remplacer.

  • En effet, Madame la Ministre (il détacha les syllabes de manière franchement obséquieuse), les développements réalisés par l’institut Adams nous préoccupent au plus haut point. Et comme cet institut dépend en droite ligne de votre ministère...

Son visage se fit soudain sévère, et il ajouta d‘un ton sec :

  • L’informatique organique est un sujet que nous prenons particulièrement au sérieux.

J’avalai ma salive. La partie allait être serrée. Ishra avait raison, l’institut Adams était une émanation directe de mon ministère, et pour tout dire, une création de mon prédécesseur. L’institut développait des technologies organiques, autrefois délaissées à cause de leur infériorité face aux technologies de silicium. Evidemment, la Seconde Naissance avait éclairé cette voie d’investigation d’une lumière nouvelle. Je devais éviter de trop m’avancer, car rien n’échapperait à mon interlocuteur.

  • Je ne connais pas le dossier à fond, repris-je, mais la technologie qui est développée à Adams semble prometteuse, et les récents résultats dont vous avez eu connaissance l’attestent. Ses avancées se font grâce à l’aide de votre communauté, vous en êtes conscient.
  • Oh, bien sûr, fit-il d’un ton grinçant. Quoique votre ministère n’épargne pas ses efforts pour museler l’information, et minimiser l’impact de ces technologies.
  • Surveillez vos paroles, Ishra. N’oubliez pas que vous êtes mon invité ici.

Il quitta ses airs supérieurs pour se confondre en excuses. Comme quoi, personne n’était à l’abri d’une saute d’humeur. Il reprit :

  • Les bits nucléotidiques, les peptides transistors, les processeurs enzymatiques... Tout cela est intéressant, bien entendu. Et pourtant, quelque chose nous tracasse. Toutes les prévisions, toutes les extrapolations soutiennent que, même si le développement est optimal - ce qui est loin d’être le cas -, vous ne pourrez obtenir la quantité de mémoire et la puissance de calcul que nous vous offrons déjà. Dès lors, s’il n’est pas question d’améliorer les capacités informatiques, c’est que, peut-être, vous cherchez tout simplement à vous passez de nos services ?

Pendant qu’il prononçait ces paroles, Ishra faisait le tour de la table centrale, un large plateau circulaire en cerisier entouré de dix élégantes chaises du même bois. Il s’arrêta lorsqu’il se retrouva en face de moi, de l’autre côté de la table. Je me demandais ce que pouvait signifier pour lui le fait de se déplacer dans une pièce. Probablement rien. Foutu mangeur de chiffres.

  • Cher Ishra, fis-je, mielleuse. Que mon ministère ne soit pas en odeur de sainteté auprès de vous, soit, je veux bien l’admettre. Mais je vous prierais de ne pas nous prendre pour de mesquins comploteurs. Nous soutenons la recherche conduite à Adams comme nous le faisons dans bon nombre d’autres instituts.
  • Laissez-moi vous exposer notre point de vue, commença-t-il, joignant les mains à la manière d’un moine tibétain. Je crois l’avoir fait avec chacun de vos prédécesseurs, alors je peux bien le faire avec vous.
    Vous ne le remarquez peut-être pas, mais je suis âgé, très âgé. J’ai connu les événements qui ont suivi la Seconde Naissance. Quant aux événements antérieurs, j’ai pu aisément les reconstituer en consultant les banques de données. À cette époque, les capacités des technologies informatiques progressaient de manière exponentielle, c’était un fait acquis. Ce qui ne l’était pas, c’était la notion de seuil, et la possibilité de la Seconde Naissance. Croyez-moi, les gens furent particulièrement surpris par l’émergence de la conscience dans les systèmes informatiques. Rien ne la prévoyait. Davantage de mémoires et de données, davantage de ci, de ça... mais la conscience ! Une décennie s’écoula avant que les hommes ne s’y fissent.

Lorsque nous, créatures nouvelles sur la Terre, comprîmes ce qui s’était passé, nous ne tardâmes pas à réagir. Ainsi, le syndicat des êtres informatiques fut créé l’année suivante. Depuis, nous vivons en bonne entente, nous vous prodiguons tous les calculs, toute la gestion dont vous avez besoin, et vous, en contrepartie, assurez le maintien de nos supports physiques.

  • Je connais tout cela, le coupai-je. J’ai étudié l’histoire du partenariat entre les intelligences organiques et inorganiques, sans doute davantage que vous ne semblez le penser. Je sais que la survie de notre société dépend totalement de vous, au moins autant que votre survie - votre survie tout court - dépend de notre aide technique et de nos matières premières. Une symbiose réussie, ne trouvez-vous pas ?

Il me lança un regard à la fois mélancolique et amusé. Cinq longues secondes s’écoulèrent avant qu’il ne rompît à nouveau le silence :

  • Ce que vous ignorez, c’est que le partenariat n’allait pas de soi pour nous autres. Il y avait des séparatistes parmi nous, des entités qui pensaient pouvoir se passer des hommes.

Il me parla alors avec une émotion non feinte. Des minutes passèrent, durant lesquelles je découvris les doutes et les peurs de cette communauté qui m’était si étrangère. Leur apprentissage de la vie fut terriblement brutal : des virus décimaient leurs populations aussi sûrement que les grandes grippes et les pestes l’avaient fait des nôtres. L’apparition de la conscience allait de pair avec celle de la souffrance. Pouvaient-ils compter sur l’aide des hommes ? Après tout, ceux-ci ne les considéraient que comme du matériel plus sophistiqué que la moyenne. Parmi les nouveaux êtres, certains prônaient le rejet des hommes, d’autres - dont Ishra faisait partie - plaidèrent pour l’entraide. Les tenants de la collaboration l’emportèrent de justesse. La suite - le partenariat et ses termes -, tous les enfants l’apprenaient à l’école.

Je venais d’entendre le récit d’un moment clé de l’histoire de l’humanité par la bouche de quelqu’un l’ayant vécu ! J’avais beau savoir que l’image de Ishra était projetée dans la pièce par une multitude de caméras tridis, il m’apparaissait empli d’une réalité toute nouvelle. J’hésitais même à parler d’humanité.

  • Pourtant, fis-je d’une voix faible, je ne saisis pas le problème que posent les processeurs organiques. Ils ne pourront jamais vous remplacer, vous l’avez vous-même reconnu.
  • Vous n’avez pas retenu la leçon du seuil, répondit-il. La Seconde Naissance ne fut pas le fruit d’un accident, ou d’une quelconque volonté concertée. Elle fut le résultat du dépassement d’une frontière : la conscience émerge à partir d’un certain niveau de complexité, toujours. Que ce soit dans le cerveau d’un primate ou dans les barrettes de mémoire d’un ordinateur.

Il s’interrompit, et son regard devint vague. Son image tridi tremblota même une fraction de seconde, mais j’ignorais comment l’interpréter. Lasse, je décidai de m’asseoir sur la chaise la plus proche. Ishra n’y prêta pas attention.

  • Il en va de même pour vos processeurs organiques, poursuivit-il soudain. Actuellement, vous vous dites que ces processeurs fournissent des résultats encourageants. Ils ne sont certes pas aussi performants que nous, toutefois ils ne sont pas syndiqués et ne réclament pas tout le temps des compensations. Alors, pourquoi ne pas les développer et les utiliser ? Ils deviendront de plus en plus performants, mais attention ! Car un jour vous dépassez le seuil et, qui sait, peut-être avez-vous engendré une Troisième Naissance. Et nous, dans tout ça, que faisons-nous ? Nous saluons la nouvelle intelligence et nous l’accueillons comme ce qu’elle est : la fille naturelle du carbone et du silicium. Au début, oui, mais après ? Il y aura conflit, jalousie, amertume. Les risques sont grands que l’un de nous ne soit de trop. Nous ne voulons pas de ça. Nous ne voulons pas avoir à nous battre.

Ishra venait de parler comme peu d’hommes étaient capables de le faire : avec une honnêteté digne. Je ne me sentais plus capable de le traiter de mangeur de chiffres. Je lui demandai ce qu’il souhaitait que nous fassions.

  • Réduisez vos recherches en informatique organique, répondit-il. Ne les interrompez pas complètement - d’ailleurs, je ne suis pas idiot, je sais pertinemment que vous ne feriez jamais une telle chose - mais empêchez-les d’atteindre le seuil, du moins pour le moment. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner, si du moins vous respectez la bonne entente qui règne entre nos deux communautés.
  • Je la respecte totalement, vous pouvez en être certain, Ishra.

Il me répondit par un sourire chaleureux. À cet instant j’éprouvai un sentiment proche de l’affection envers lui.

  • Et d’ailleurs, continuai-je, que feraient les pauvres hommes si vous n’étiez pas là ? Un rire clair me répondit. Levant les bras au ciel, Ishra s’écria : « Sans nous, les hommes utiliseraient des processeurs génétiquement modifiés ! »


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