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Concours de la meilleure nouvelle


* Evolution d’une ovulation

Nouvelle retenue par le jury




Joelle FELLAY


Voici le résultat du concours de la meilleure nouvelle 2005 :
la nouvelle gagnante : Salon de nuit de Sébastien Cevey.
Ont été retenus aussi par le jury : Évolution d’une ovulation de Joelle Fellay que nous vous présentons ici, Ontogenèse de Cyrille Dunant et Stéphane Magnenat et Générations de Robin Tecon .
Le réglement du concours se trouve ici.
Bravo à tous ceux qui ont participé, qu’ils aient gagné ou non, nous pouvons dire que la cuvée 2005 était d’un excellent niveau. Nous nous réjouissons d’ores et déjà de découvrir les nouvelles du prochain concours.


Margaux ouvrit les yeux.

Le gros réveil mécanique posé sur sa petite table de chevet vibrait de toutes ses forces. Elle soutira péniblement son bras hors de la grosse couverture de laine, agrippa le réveil et poussa le loquet qui mit fin à la sonnerie tonitruante. Puis, elle étira ses membres endoloris et peina à se tirer hors du lit tant son ventre l’encombrait. Elle se dirigea vers son pot de chambre et effectua sa toilette difficilement : ce matin, elle se sentait lourde et gauche. Elle n’y vit aucun signe bien qu’elle ne sût pas quand le bébé devait naître. Elle s’habilla d’un tricot et de cette vieille jupe en toile qu’elle avait confectionnée tant bien que mal pour adopter sa nouvelle morphologie. Elle avala deux tartines de pain bis qu’elle avait fait cuire la veille, avec un peu de lait de chèvre ; puis elle sortit au jardin avec un foulard noué autour de la tête et des sabots trop grands pour elle. Elle s’avança dans une allée et ne perçut même pas le liquide qui coulait entre ses jambes. Elle ressentit soudainement de violentes crampes dans le bas-ventre qui la clouèrent sur place. La première série de contractions passée, abandonnant ses chaussures, elle s’avança de quelques pas pour pouvoir s’appuyer à un pommier. Elle s’accroupit alors tout en se retenant au tronc avant qu’une autre contraction ne la secoue. Elle poussa alors de toutes ses forces en s’efforçant de maintenir sa respiration rythmée. Seule, au fond de son jardin, elle souffrait en silence. Aucun cri ne se fit entendre et pourtant elle était en train de mettre au monde le petit être qui avait grandi en elle. La délivrance ne vint qu’une heure plus tard. Le bébé rompit le silence du moment par ses pleurs époumonés ; cette scène isolée du reste du monde devint alors plus vivante que jamais. Margaux, que les forces avaient abandonnée, parvint tout de même à se coucher et à mettre l’enfant sur son sein tout en le couvrant du carré de tissu retiré à la hâte de ses cheveux. Elle pensa tout doucement à ce prénom tant aimé dont elle avait rêvé secrètement pendant de longs mois : Zoé. Elle lui imagina alors une vie plus douce ; elle lui construisit un avenir plus facile.

Un petit soupir émana de ses songes. Elle ferma alors les yeux.

* * *

J’ouvre les yeux.

Tout en caressant tendrement mon ventre bombé, je laisse vagabonder mon esprit vers ce monde qui m’entoure, issu de temps passés et évoluant vers une destinée incertaine. J’imagine un futur à venir, le futur de Zoé, le petit être qui est en moi. Mes mains soudainement anxieuses se promènent plus rapidement sur ma peau distendue. Mais des petits coups contre mes paumes me tirent de ma rêverie.

Je pousse un petit soupir et je referme les yeux.

* * *

Yoshika ouvrit les yeux.

Une douce alarme résonnait au creux de son oreille. Elle dicta un ordre à sa puce électronique et la sonnerie cessa. Tout en baillant, elle s’étira et frotta instinctivement le petit renflement au creux de sa nuque, lieu d’implantation de sa puce. Puis, elle se redressa et s’assit au bord du lit. Elle caressa ensuite son petit ventre rebondi. Ce geste familier la rassurait : le bébé était toujours là. Elle s’activa sous sa douche, car elle était pressée ce matin : elle devait accoucher dans une heure à l’hôpital de son district. Elle prit ensuite la préparation destinée aux femmes enceintes que lui avait prescrite son médecin. La mixture n’était pas à son goût, mais elle savait que tout se passerait au mieux si elle suivait les instructions : comme toutes les autres femmes, elle accoucherait facilement et à l’heure prévue. Elle questionna ensuite le processeur de sa puce : il était temps d’y aller. Elle prit l’ascenseur et atteignit le perron alors que le taxi arrivait. Elle s’étonna de la rapidité de transmission de l’information qu’elle avait envoyée en passant le pas de sa porte. Tandis que la voiture l’emmenait à la maternité, elle se connecta par le biais de sa puce à la radio locale. A l’arrivée, elle se présenta au bureau d’accueil. Une voix derrière elle s’écria alors : « Yoshika, vous êtes là ! Nous vous attendions ! ». Yoshika comprit très vite qu’elle avait à faire à un agent robotisé chargé de la bonne organisation de la section. Ces robots instaurés par le gouvernement avaient toutes les informations disponibles, celles des puces, et se chargeaient de faire respecter la bonne marche des événements. Yoshika ne connaissait pas encore ces agents destinés aux hôpitaux. Elle croisait parfois ceux de la police qui vous regardaient avec leur laser optique d’une manière peu rassurante. À chacune de ces rencontres, elle se rassurait en se disant que bien qu’ils aient une formidable intelligence, ils restaient inhumains du fait qu’ils ne possédaient aucune émotion spontanée, ni angoisses, ni bonheurs, ni pleurs, ni rires. Ishra (Intern Security for Health Responsible Agent), l’agent robotisé avait pourtant l’air stressé pour un être sans émotion : elle s’agitait en levant les bras au ciel. Après avoir scanné son processeur à l’accueil, elle prit Yoshika par le bras et l’emmena d’un pas précipité vers une des salles d’accouchement. On l’installa et le travail débuta à la seconde près. Yoshika ne ressentit ni douleur, ni contraction : c’était un des nombreux avantages de la puce électronique implantée dans sa nuque qui permettait non seulement de déterminer n’importe quel processus physiologique en cours dans son organisme, mais en outre d’agir sur son corps et donc sur ses sensations. Après dix minutes, le bébé fut expulsé. La sage-femme posa le nouveau-né en pleurs sur la poitrine de Yoshika. Elle n’eut que quelques minutes pour cajoler sa petite fille. La sage-femme s’en empara et Ishra, revenue la voir pour effectuer l’implantation de la puce, lui demanda : « Quel nom va-t-on inscrire sur la puce de ce bébé ? ». Yoshika eut le plaisir d’annoncer enfin ce prénom qu’elle cachait jalousement depuis neuf mois. C’était un vieux nom, d’une époque ancienne, un nom si différent des consonances actuelles similaires à celles de son prénom. Yoshika annonça fièrement : « Elle s’appellera Zoé ! ». Lorsqu’Ishra l’entendit, elle leva les bras au ciel une fois de plus et fit répéter Yoshika à plusieurs reprises, puis tenta de l’en dissuader. Dans leur société, tous les noms devaient se ressembler. Enfin, comme Yoshika semblait décidée à ne pas lâcher prise, Ishra se mit à bouder, mais finit par aller rejoindre le bébé dans l’autre pièce où l’on était en train de préparer l’insertion de la puce et de son processeur qui permettraient de surveiller l’enfant toute sa vie durant. Yoshika n’en revenait pas qu’un agent robotisé soit capable de ce genre de réactions presque humaines. Elle s’inquiétait de cette place des robots dans sa société, de cette surveillance incessante, de cette destinée encadrée, trop encadrée. Elle finit par se calmer en se rappelant qu’elle ne verrait jamais un robot faire de l’humour. On lui ramena ensuite sa petite fille avec la petite cicatrice caractéristique à la base de la nuque. Yoshika était sur le point de s’assoupir quand elle entendit une conversation dans la chambre voisine. Une maman qui venait d’accoucher comme elle se lamentait de ce que son petit garçon n’eut pas les yeux verts. La réflexion d’Ishra qui passait dans le couloir à ce moment-là effraya Yoshika mais, lasse et impuissante,
elle lâcha un soupir et ferma les yeux.
Levant les bras au ciel, Ishra s’écria : « Sans nous, les hommes utiliseraient des processeurs génétiquement modifiés ! »



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