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Du consommateur à l’amateur




Bernard STIEGLER


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Minotaure aveugle devant la mer, conduit par une petite fille, 1934
Pablo Picasso (1881-1973), musée Picasso Paris © 2005, ProLitteris, Zurich

Inventer de nouveaux modèles industriels, une nouvelle puissance publique, et des entreprises de civilisation

La grande responsabilité des industriels et des acteurs publics d’aujourd’hui et de demain est et sera de produire des modèles industriels nouveaux, qui ne reposent plus sur le calcul appliqué à la motivation, mais sur l’intensification des singularités comme néguentropisation des activités industrielles. Il faut pour cela cesser de raisonner en terme d’usages et d’usagers et commencer à raisonner en termes de pratiques et de praticiens. On n’utilise pas un piano : on le pratique. On utilise son téléphone portable, mais on devrait le pratiquer : il devient une sorte d’instrument, en réseau avec d’autres instruments, et avec d’autres praticiens.
Il s’agit, en inventant des pratiques d’objets et de services industriels, de produire une véritable culture industrielle, et de dépasser le stade grégaire qu’auront représenté, dans l’histoire de l’humanité, les industries culturelles. L’usage des objets industriels jetables et peu désirables pollue l’atmosphère et l’esprit des individus psychiques et collectifs. La pratique des objets industriels doit réinventer les objets industriels tous les jours par cette pratique - là est la véritable société de l’innovation -, et par celui qu’il ne faut plus appeler le consommateur de cet objet, mais son amateur - comme il y a des amateurs de musique, c’est-à-dire d’instruments de musique [1].
Il ne s’agit pas ici simplement de vendre des services autour d’un objet, mais bien de constituer des communautés de savoirs - qui sauront trouver les conditions économiques de leurs échanges, mais dans lesquelles une nouvelle puissance publique, repensée, doit investir, et dans le temps au long cours de la pratique, qui est aussi le temps de l’individuation : l’Europe devrait devenir un modèle de cette nouvelle puissance publique, configurant cette société des savoirs dont on répète ici et là, comme pour s’en convaincre, et dans la plus grande confusion, qu’elle devrait être la concrétisation d’une troisième révolution industrielle.
Comme la cellule ethnique de Leroi-Gourhan, une entreprise comporte un milieu intérieur et un milieu extérieur. Mais ce milieu intérieur et ce milieu extérieur ne se tiennent en relation que dans la mesure où ils forment des équilibres métastables où des flux de désir les traversent. Il y a des flux de désir dans les milieux extérieur et intérieur de l’entreprise que celle-ci doit capter et articuler, non pas pour les épuiser en les calculant, mais pour les intensifier en les exceptionnalisant. Telle serait la question d’une écologie du désir dans un capitalisme réinventé contre ses propres tendances autodestructrices, qui expriment l’instinct de mort aux plus hauts niveaux de l’économie. Les entreprises doivent devenir des amplificateurs du désir qui désire et produit des exceptions, et cesser d’être les organismes organisant sa destruction par la performance définie comme adaptation et instinct. Les entreprises doivent devenir des entreprises de civilisation.
Chez Nietzsche, le comportement adaptatif est celui du dernier homme, le nihiliste qui renverse toutes les valeurs des clercs pour tout égaliser. C’est le mouton grégaire, la masse mimétique. Contre ce destin entropique, Nietzsche en appelle à une nouvelle figure qu’il appelle le surhomme. Mais le surhomme n’est pas un homme plus fort que les autres : c’est l’homme en acte, c’est-à-dire l’homme qui n’est homme qu’en tant qu’il s’excepte - y compris et surtout par rapport à lui-même : c’est l’homme qui ne cesse de se mettre en cause. En puissance, l’homme peut demeurer moutonnier tout en étant porteur de la possibilité de passer à l’acte en s’exceptant. Lorsqu’il passe à l’acte, il devient ce qu’il est : l’affirmation de la possibilité d’un avenir toujours nouveau. C’est ce que Nietzsche appelle une nouvelle croyance - qui est beaucoup plus qu’une simple confiance. En parlant de croyance, Nietzsche affirme qu’il faut croire dans l’exception - dans l’improbable. Il faut croire depuis un autre plan, un plan de consistance, qui n’est pas de l’ordre de ce qui existe, mais de ce qui consiste.
Le dernier homme est celui par qui plus rien n’arrive. Il ne voit pas que, bien que Dieu soit mort, il y a de la consistance qui ne se réduit pas à l’existant, qui seul est calculable. Le dernier homme, adaptationniste, est profondément réactionnaire : il refuse de voir qu’est arrivée la fin du processus d’individuation où il se désindividue, et il nie qu’il faille inventer une nouvelle modalité de cette individuation. Ne voyant pas qu’il faut sauter non pas dans le devenir, qui ne nous attend pas pour s’écouler, mais dans un avenir qu’il faut faire en y sautant, il s’accroche à ce qui existe, où il demeure bloqué.
Inventer une nouvelle croyance, c’est affirmer un avenir par delà le devenir, c’est relancer l’individuation, et ce devrait être la tâche d’une Europe à venir et le fondement de sa constitution.
[...]
Face au modèle du capitalisme à l’américaine de plus en plus défaillant, y compris aux États-Unis, l’Europe a une puissance de prescription très considérable. Mais elle ne se construira et ne se constituera qu’à la condition de bâtir un processus d’individuation psychique et collective capable d’inventer son propre modèle de développement. Et celui-ci ne se concrétisera que par l’invention de nouveaux modèles de socialisation des technologies culturelles et cognitives, issues des technologies de la communication et de l’information, et dont l’ensemble constitue ce que j’appelle les technologies de l’esprit. A cet égard, en France, l’Agence Nationale de la Recherche n’a pas encore identifié, je le crains, le caractère stratégique de ces industries de l’esprit, et continue à raisonner comme dans les années 1960, comme si les grandes questions d’avenir étaient l’atome, le rail ou l’aéronautique. Ce n’est pas là que se forme l’avenir. Bien sûr que ces enjeux demeurent des questions pour l’avenir, et qu’il faut une politique industrielle nationale et européenne dans ces domaines d’excellence. Mais ce qui fera les motifs de l’avenir, c’est l’industrie de l’esprit qui saura faire du passé européen non plus un poids, mais une force pour l’avenir. Ici, on ne peut qu’être profondément frappé de la pauvreté du débat qu’a suscité l’initiative prise par Google de constituer une bibliothèque numérique mondiale.
Je vais revenir sur ce point. Mais je voudrais dire tout d’abord que la constitution de technologies industrielles de l’esprit suppose de dépasser la [figure du consommateur, et de retrouver une intelligence de la figure de l’amateur qu’il s’agit de mettre au cœur du modèle industriel. Les technologies qui se développent, celles qui tirent les autres, ce sont les technologies cognitives ou culturelles, qui socialisent aujourd’hui massivement les technologies numériques. Le cognitif et le culturel mettent en œuvre des technologies de l’esprit, numériques et analogico-numériques, mais ce sans aucun modèle, sans aucune prescription pratique, sans aucun projet, ni national, ni européen, sans reconfiguration du social à travers elles, si ce n’est comme commerce électronique, et donc sans aucune théorie économique et politique de leur immense potentiel social.
Ce gâchis inconcevable est encouragé par les groupes qui jouissent de rentes de situation et qui ne veulent rien y voir changer, en particulier les industries de programmes, qui ont investi dans des technologies du passé, et qui ne veulent pas diminuer leurs parts de bénéfices pour se mettre au niveau de l’innovation technologique la plus récente. Si l’on ne fait rien le jour viendra où l’on découvrira à la fois leur caducité et le fait qu’il sera alors trop tard pour renverser la vapeur. Ces médias, qui fabriquent l’opinion, ne cessent de légitimer ainsi leur immobilisme. Bertrand Gille a montré que les maîtres de forges lorrains développèrent la même attitude face à l’apparition du haut fourneau Bessemer, aidés en cela par l’État qui appliquait des barrières douanières aux aciers anglais, moins chers et de meilleure qualité, que la technologie Bessemer permettait de produire, jusqu’à ce que l’État découvre qu’il fallait acheter d’énorme quantité d’acier pour renouveler le réseau ferré national, compte tenu de l’augmentation de la vitesse des machines. Alors, les sidérurgistes lorrains durent réduire leur bénéfice et investir, c’est-à-dire changer de modèle de production - après que beaucoup d’argent eut été gaspillé, et beaucoup de temps perdu à préserver les bénéfices de ces sidérurgistes français.

Jean-Paul Baquiast : Certains estiment que l’absence de modèle de développement des technologies numériques est une bonne chose, le début d’un grand mouvement de libération de la création. On dit que les jeunes et même les très jeunes s’affranchissent ainsi de ceux qui ne leur laissaient pas la parole.

Bernard Stiegler : Je crains plutôt que ce modèle libertaire ne soit un bon alibi pour laisser jouer totalement le marché, sans aucune ambition publique. Un minimum d’organisation sociale permettrait à ces jeunes d’utiliser bien plus efficacement les ressources dont ils disposent. L’idéologie de l’auto-organisation est en réalité très dangereuse, surtout dans un monde qui est en train de rencontrer ses phases de passage aux limites, pour reprendre une thèse de René Passet. Nous développons des technologies de télécommunication et de convergence qui se répandent partout sans aucune stratégie à moyen terme et à long terme de construction d’un modèle social, sinon pour créer des services à rentabilité immédiate : c’est totalement absurde. Le modèle issu de l’idéologie américaine (qui ne correspond pas du tout aux pratiques effectives des USA) consiste à laisser le marché décider tout seul. Effectivement, sous l’influence du marché, certaines choses se passent, en apparence. Mais ce modèle est entropique, auto-destructif. Les technologies de communication ne communiquent que du vide, et cela ne pourra pas durer longtemps : cette société se réveillera bientôt avec une terrible gueule de bois, comme on dit.
L’Europe dispose pourtant de grandes opportunités pour mettre en place des solutions différentes. Alors que j’étais directeur général adjoint de l’Institut National Audiovisuel, j’avais rencontré les équipes de recherche d’Alcatel, à Anvers, qui m’avaient convaincu que la technologie ADSL, c’est-à-dire aussi la télévision sur le téléphone, arriverait dans les 5 ans (c’était en 1996 : cela a pris un peu plus de temps, mais c’est aujourd’hui effectif dans toute la France). Sur cette base, j’ai développé un modèle de télévision reposant sur l’hypothèse que les médias de diffusion de masse pourraient changer profondément de nature - à la condition évidemment d’une volonté politique forte.
Le modèle qui dominait alors, la diffusion hertzienne par le réseau TDF, avec un ticket d’entrée pour la diffusion extrêmement élevé, aurait pu faire place à une tout autre économie, avec des images circulant dans les deux sens sur les paires de cuivre du réseau commuté, c’est-à-dire par la voie du téléphone. Il n’y avait plus, dans ce modèle, d’émetteurs, mais des serveurs. Il n’y avait plus seulement des grilles de programmes, mais des modes d’accès très individualisés à partir de ces grilles. Ceci signifiait la possibilité d’inventer un tout autre média, dont les pratiques pouvaient s’avérer extrêmement riches pour la vie de l’esprit, à commencer par l’enseignement et la recherche, mais aussi la formation professionnelle, et mille autres secteurs, commerciaux ou non. J’ai alors créé, pour préfigurer de tels modèles, un studio de production spécialisé, qui existe encore, animé par de brillantes personnalités [2], et qui a été depuis primé au niveau international, en diverses occasions. Cependant, ma tutelle ne m’a pas cru. Et surtout, elle n’a cru ni à la possibilité ni à la nécessité de mener une politique publique dans ce domaine.

Ce que vous décriviez ressemble à ce que l’on voit déjà avec Internet.

Internet se combinera bientôt avec la radio-télévision, en associant la logique de flux de la grille de programme issue de l’âge de l’émetteur avec la logique de stock de la chaîne devenant un serveur.
Ces évolutions sont inscrites dans la logique des industries nouvelles, et c’est pourquoi l’on pourra faire un jour à grande échelle ce que j’avais fait avec France 3, en particulier dans un journal conçu dans le cadre de l’opération Télé Riviera, et pour une émission produite et animée par Bernard Rapp, Un siècle d’écrivains. J’avais alors proposé à Bernard Rapp, à l’occasion de la production d’une émission consacrée à Roger Caillois, de réaliser ce que nous appelions une production multi-supports, comportant un format de 45 minutes pour l’antenne, et des formats plus longs, et surtout, cliquables, c’est-à-dire navigables de façon non-cursive, délinéarisables et discrétisés par des technologies de représentation et d’indexation du flux, consultables sur Internet en formats de 2 heures, de 5 heures, voire de 10 heures... J’ai un peu théorisé ces expérimentations avec le concept d’objets temporels numériques dans quelques textes. Supposez un professeur d’université dont un étudiant de troisième cycle travaille sur Roger Caillois. Le film de 45 minutes ne lui apprendra pas grand-chose. Mais pour faire ce film, Nicolas Stern, son réalisateur, avait réuni de nombreuses heures d’archives, et enregistré des entretiens avec de grands écrivains. Tout ce travail pouvait devenir tout à coup utile à la société selon de tout autre critère d’utilité que ceux de l’audimat et du business à courte vue de TF1.
On pourrait très bien imaginer de mettre en place un tel système de diffusion pour une part en accès gratuit (financé par la redevance ou la publicité), pour une autre en accès payant, et qui permettrait aux spécialistes un accès approfondi à l’œuvre de Roger Caillois - sans parler des opérations qui pourraient être réalisées avec la BNF sur les textes eux-mêmes. Des milliers d’heures de programmes de radio et de télévision se perdent, chaque année, alors que le travail considérable que suppose leur réalisation pourrait bénéficier à toutes sortes de catégories sociales, à commencer, bien sûr, par les écoles. La télévision ne serait plus alors cet avilissement généralisé qui détruit les processus de sublimation qui sont eux-mêmes à l’origine de l’école, mais, au contraire, ce qui viendrait les intensifier et les réinventer.
On pourrait ainsi imaginer que la télévision à domicile perde peu à peu sa vocation exclusive d’entertainement, qui est en vérité devenue une fonction addictive, pour devenir une pratique sociale et culturelle nouvelle et riche. On peut imaginer cela pour la télévision, pour la radio, pour la presse, et pour toutes sortes de nouvelles formes d’expression qui permettent de revisiter et de revitaliser d’anciennes formes d’expression. C’est ainsi que je crois beaucoup aux possibilités de la photographie par téléphonie mobile pour apprendre à regarder des photos d’art, mais aussi des œuvres plastiques.

Pourquoi ce système ne se développe-t-il pas ? Il serait très valorisant pour les auteurs et réalisateurs d’émissions.

Pour une raison très simple : les industriels des programmes n’ont aucune envie qu’il se développe - et ils ont bien tort, car c’est leur avenir qui est en jeu. Ces industries, qui ont choisi un certain modèle qui abaisse les téléspectateurs, ont par ailleurs investi dans la diffusion par satellite. Quant à la TNT (télévision numérique terrestre), elle n’introduit aucune innovation et ne change rien au modèle dominant.
Il faut dire aussi que certains professionnels de la profession sont très frileux et se sentent menacés et dépassés par ces nouvelles perspectives, et que le corporatisme fonctionne alors à plein. C’est ainsi que l’on voit paradoxalement des mécanismes de résistance aussi bien chez les producteurs que chez les exploitants. Mais ce fut aussi le cas à l’époque de la sidérurgie dont je parlais précédemment : capitalistes et prolétaires s’accordaient alors à ne rien vouloir changer.
Il existe un autre marché potentiel, un autre modèle d’activité économiquement rentable. Mais il ne se développera pas sans un investissement public soutenu et clairement finalisé. Nous sommes dans une situation analogue à celle qui avait caractérisé en France le déploiement des infrastructures ferroviaires. Sans l’État, les compagnies auraient été incapables de supporter le coût de mise en place des réseaux : dès le début du XXe siècle, la collectivité nationale dut racheter les compagnies qui ne parvenaient pas à équilibrer leurs comptes : elles étaient déficitaires alors même que tout le monde sait bien que le chemin de fer aura constitué la base même de la révolution industrielle. Cela voulait-il dire que l’on devait renoncer à étendre le réseau ferré ? Bien sûr que non. Cela signifiait que l’investissement devait être mutualisé et projeté dans le long terme, c’est-à-dire porté par la puissance publique.
Aujourd’hui, la situation est la même face à la nécessité de développer des infrastructures culturelles numériques qui tournent le passé qu’est la culture européenne vers son avenir, et qui soient mises au service d’une élévation de l’esprit, et non d’un avilissement généralisé. Ces technologies du symbolique font muter complètement les logiques de développement. Mais tout comme le chemin de fer, elles sont confrontées à la résistance de la malle-poste et de la paysannerie - mais ici, la malle-poste et la paysannerie, c’est ce qui s’accroche au modèle caduc des industries de programmes.
C’est pourquoi il faut que la puissance publique investisse dans la durée, afin de soutenir des modèles nouveaux d’utilisation, et ceci pendant de nombreuses années. Cette puissance publique, c’est l’Europe : c’est avec une telle capacité d’action que l’Europe bâtira le crédit sur lequel seulement elle pourra se construire dans la réalité, c’est-à-dire comme un processus d’individuation, et non seulement dans les chiffres et indicateurs abstraits et en vérité déréalisants de la technostructure.

Vous voulez dire que le premier devoir des dépositaires et gestionnaires de fonds culturels européens serait de numériser ces fonds et de les mettre en accès libre, en Open Source, à la disposition de tous, notamment au profit de gens qui en feraient des produits plus élaborés, éventuellement marchands ?

Je ne parle pas simplement de numériser. Il faut évidemment numériser les documents existants, mais il faut inventer des modèles de production et par là même d’accès tout à fait nouveaux. La question est l’accès, mais telle qu’elle doit se penser dès la production, et c’est pour cela il faut investir. C’est une priorité majeure. Lorsque nous avions tenté de penser une nouvelle forme de production, à l’INA, il s’agissait d’élaborer une chaîne de production des images et des sons gérant l’ensemble des prises de vue et des enregistrements à travers un système numérique intégré de base de données, générant automatiquement ce que l’on appelle des métadonnées, par l’utilisation de fonctions spécialisées sur les caméras - ce qui a été formalisé par les normes MPEG 7 puis MPEG 21 -, et par l’exploitation des données de ce que l’on appelle les edit lists des bancs de montage virtuel, etc.
C’est parce que ces technologies permettent d’installer un nouveau système technique audiovisuel, centré autour de la fonction de serveur qui transforme tous les stades du circuit audiovisuel, conception, production, diffusion et réception, que j’ai fait en sorte, dès mon arrivée, que l’INA entre dans le groupe industriel de spécifications de la norme MPEG [3]. Des enjeux économiques, industriels et culturels considérables sont derrière ces normes. Ce sont des domaines où l’intervention de la puissance publique est absolument indispensable pour mettre au point de nouveaux modèles d’accès et de navigation.
Récemment, Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, s’inquiétait légitimement, tout comme après lui le président de la République, de l’emprise que Google allait prendre sur les pratiques de lecture et l’accès à la littérature par son initiative de numériser 15 millions d’ouvrages en partenariat avec quatre grandes bibliothèques universitaires américaines [4]. Et il proposait de lancer une semblable initiative au niveau européen. Mais la question est-elle simplement de numériser ces textes, et de faire un moteur de recherche européen sur le modèle de celui de Google ? Ou bien ne s’agit-il pas au contraire de promouvoir une autre logique ? Le véritable enjeu est de mettre au point des modes d’accès aux textes numérisés qui apportent quelque chose de nouveau par rapport au modèle de Google, qui est à la fois très efficace pour une recherche rapide et grossière, et très primitif dès que l’on veut sortir d’une approche de masse, c’est-à-dire de la logique de l’audimat et du référencement, sur laquelle repose ce système de navigation qui renforce, par principe l’accès, aux consultations les plus fréquentes.
Une toute autre logique consiste à formaliser et à industrialiser un langage d’annotation électronique des textes, et de faire en sorte que, par le biais d’un logiciel auteur, comme on dit dans le monde informatique, les lecteurs d’un même texte puissent partager leurs lectures, les échanger, les confronter, mais aussi et surtout baliser informatiquement, et avec des métadonnées, les textes lus, en sorte que d’autres lecteurs puissent bénéficier des apports de ces métadonnées. Car la numérisation des textes permet à la fois d’effectuer sur eux des opérations d’analyse de toutes sortes, par exemple extraire des cartographies sémantiques, produire automatiquement des index et des bases de données textuelles, mais aussi et surtout, laisser, sous forme d’annotations électroniques, des traces de lecture accessibles et exploitables par d’autres personnes que le lecteur qui les a produites. Imaginez pas exemple que Claude Lévi-Strauss ou André Leroi-Gourhan aient encodé leurs annotations de toute la littérature ethnographique et ethnologique sur laquelle ils ont travaillé, et que ces annotations soient aujourd’hui formalisées, accessibles et utilisables par les étudiants et les chercheurs en ethnologie : ce serait magnifique. En vérité, il est à présent tout à fait possible de développer et de systématiser l’usage de tels systèmes dans les laboratoires et les écoles doctorales - mais il faudrait pour cela que les pouvoirs publics veuillent bien investir des moyens et cessent de penser que seul le marché qui doit établir les modèles fonctionnels des systèmes techniques qui doivent s’imposer. Car cela aboutit à un appauvrissement de ces modèles, qui ne proposent que les fonctionnalités pour lesquelles existe un marché immédiatement solvable. Je ne veux nullement dire que les fonctionnalités que proposent les systèmes techniques issus du marché ne sont pas intéressantes, et elles le sont souvent, et j’utilise moi-même quotidiennement Google, comme beaucoup de monde. Je veux dire en revanche que ces fonctions sont en général souvent assez limitées, très inférieures aux possibilités qu’ouvrent les systèmes numériques, et adaptées à des usages très simples, et non aux pratiques qui constituent les modes opératoires des professionnels des textes ?
Ces questions ont été étudiées en profondeur par un groupe de travail que j’ai constitué et présidé, lorsque le projet de ce qui s’appelait alors la Bibliothèque de France était encore au stade de la préfiguration. Durant près de deux ans, avec les conseils d’experts et en collaboration avec des chercheurs et des écrivains travaillant sur de vastes fonds textuels [5], ce groupe de travail, après des mois d’expérimentations, de formalisations de pratiques de lecture savante, et d’études d’ingénierie, a rédigé un appel d’offres, puis conçu et piloté la réalisation d’un poste de lecture assistée par ordinateur [6]. Ce dispositif proposait des outils d’annotation et d’analyse automatisée ou semi-automatisée, pour une part inspirés par des logiciels existants sur le marché, ou développés par des laboratoires spécialisés [7] dans ce que l’on appelle le traitement automatique des langues [8], appuyés sur le standard de la norme SGML, qui était alors le système de production de métadonnées de l’armée américaine, et dont HTML, puis XML, sont devenus les héritiers dans le monde d’Internet, qui n’existait pas encore comme service accessible au public lorsque nous travaillions ces questions.
Ce programme aboutit en 1992 à la réalisation d’un prototype industriel développé sur une station SUN, et que nous avons appelé le poste de lecture assistée par ordinateur (PLAO). Or, il fut subitement interrompu pour des raisons politiques (changement de gouvernement). Le but était que ce prototype devienne un instrument de travail commun à plusieurs équipes mises en réseau (Internet apparaissait alors) et qu’il évolue vers une version commercialisable. L’arrêt du projet fit que tout ce travail, qui avait associé deux années durant chercheurs, ingénieurs, documentalistes et spécialistes du traitement automatique des langues à une société largement reconnue dans le secteur du texte numérisé fut intégralement perdu.
Avec Bruno Bachimont (à l’Université de Compiègne), nous proposâmes deux ans plus tard, un programme baptisé OPEN (outil personnalisé d’édition numérique), qui reprenait les concepts du PLAO, mais dans l’univers du réseau Internet, et qui reposait sur l’idée de ce que nous appelions des sociétés d’auteurs, qui étaient en réalité des communautés de lecteurs dotés d’outils d’inscription formalisée de leurs actes de lecture par des conventions établissant des langages d’annotations qui étaient tout aussi bien des systèmes d’indexation très avancés. Les lecteurs devenaient ainsi de facto des scripteurs, c’est-à-dire les auteurs de leurs lectures ainsi formalisées (ce qui était aussi la base de la conception du PLAO, pour lequel nous posions que lire, pour un lecteur professionnel, consiste essentiellement à inscrire, et à écrire en ce sens) : parce qu’elles étaient formalisées, ces lectures devenaient accessibles et appropriables par d’autres lecteurs. Ce programme, qui a été interrompu dès son lancement, lorsque j’ai été nommé à l’INA, développait le concept de ce que nous appelions des sémantiques situées, dans le sillage de la théorie dite de la cognition située. Et il permettait dès lors d’imaginer la mise au point de systèmes de navigation et de moteurs de recherche reposant sur l’analyse automatisée des annotations de lecteurs.
L’idée en était que l’intelligence que représentaient les lectures savantes formalisées par l’annotation électronique devienne la base de techniques de navigation et de moteurs de recherche très avancés. Aujourd’hui, bien plus encore qu’à cette époque, ces technologies sont tout à fait disponibles pour réaliser un vaste réseau de lecteurs-annotateurs et un service de consultation des textes numérisés, basé sur un système d’accès européen, fédérant laboratoires et universités, et qui sorte ainsi de la logique de l’audimat que met en œuvre Google. Il est incompréhensible que l’on n’ait pas en Europe une politique d’envergure dans ces domaines. On considère que c’est à Microsoft, à Lotus Notes, à IBM ou à Google de faire des offres, qu’il suffira de les reprendre pour la mise en valeur de nos fonds. Mais dès que l’on adopte ces technologies américaines, on adopte un modèle qui est précisément ce par rapport à quoi l’Europe devrait savoir et pouvoir faire rupture.

Malheureusement, tout ce que vous proposez se heurte actuellement à l’ignorance technologique et à la naïveté politique des chefs d’État, des ministres de tutelle et des directeurs d’établissement, en France, mais sans doute aussi en Europe. Il s’agit de gens qui, pour l’essentiel, ne savent même pas utiliser Internet. Nous abordons les guerres culturelles actuelles avec des chefs aussi ignorants que l’était Weygand en 1939 face aux nouveaux emplois de l’arme blindée.

Je ne peux malheureusement que partager votre avis. A l’Ecole Nationale d’Administration, il n’y a toujours aucune formation à ces questions, pas plus d’ailleurs que dans les grandes écoles scientifiques. La France a un très grand problème de formation des décideurs en particulier dans ces domaines, et dans tout ce qui concerne les politiques technologiques. Le concept de système technique est la base de l’intelligence technologique, qui est devenue la base du devenir social, et donc, de toute évidence, de l’intelligence économique et politique. Or, ces technologies forment des systèmes que traversent des logiques évolutives, et il existe une théorie de l’évolution des techniques, dont les parlementaires, les hauts fonctionnaires, mais également les cadres supérieurs des grandes entreprises ignorent tout.
Lors de mon passage à l’INA, j’avais proposé de créer un Observatoire des évolutions technologiques dans le domaine des industries culturelles. Il faudrait créer aujourd’hui un tel observatoire au niveau européen, et dans le domaine des technologies de l’esprit dans leur ensemble. Ces mutations sont très complexes, et demandent à être observées de près par des spécialistes. L’Europe n’a aucun outil de ce type, que ce soit au niveau des États ou des Institutions européennes. Il faudrait ainsi outiller conceptuellement une puissance publique réinventée. Cette puissance publique, qui ne saurait se réduire à un service public, devrait évidemment associer le secteur privé, mais aussi le secteur associatif et les collectivités territoriales, pour mener des réflexions sur les investissements à long terme . Elle devrait lutter contre la maladie actuelle de l’économie, qui ne sait plus mettre en œuvre que des perspectives avec retours sur investissement à court terme - et il ne s’agit pas alors de l’intérêt public, mais d’action privées, qui font certes la vie quotidienne de l’économie, mais qui ne peuvent suffire à construire une véritable prospérité.
Le 3 avril 1997, la Commission Fédérale des Communications américaine, la FCC b avait recommandé à toutes les stations de radio-télévision américaines de passer au tout numérique avant 2003, et prévenu qu’en 2006, l’analogique serait supprimé aux États-Unis, et que ceux qui ne s’y seraient pas préparés disparaîtraient. Il s’agissait là d’une excellente démonstration de ce qu’est une politique publique : cette commission a créé les conditions permettant au milieu industriel de se mobiliser, en stimulant la grande industrie, et en permettant à beaucoup de petites sociétés de l’époque de s’installer, de trouver des marchés, de développer des logiciels et de nouveaux services. Pendant ce temps là, que faisaient les Européens ? Ils subissaient la situation sans aucunement mesurer la portée de l’initiative de la FCC, faute d’une politique industrielle digne de ce nom. Aujourd’hui, l’Europe n’a toujours pas de vision industrielle dans le domaine de la culture. Elle en a peut-être dans le domaine militaire ou dans le domaine des infrastructures parce que là existent des ingénieurs et des traditions qui le permettent. Mais de nos jours, il ne suffit plus de faire des TGV ou des Airbus : il faut développer des industries du symbolique.

Votre message est très convaincant. Mais comment le faire passer ?

Je crois qu’il faut organiser des mouvements citoyens, qui associent au niveau européen des gens de tous milieux, industriels, universitaires, scientifiques et représentants des publics désireux de s’investir dans la construction de quelque chose de nouveau. Un sommet mondial de l’ONU autour de la société de l’information aura lieu à Tunis du 15 au 17 novembre 2005. Il s’agit d’un point de rendez-vous important. Il faudrait organiser d’ici là une mobilisation des bonnes volontés, fédérant des investisseurs, des concepteurs et des créateurs de toutes origines. Malheureusement, du côté des grandes entreprises et du pouvoir politique, c’est le silence. La plupart des acteurs économiques et politiques ne se sentent plus capables de prendre aucune autre décision que pour gérer le lendemain comme s’il n’était plus possible de voir plus loin que le bout de son nez. Or, l’avenir, surtout dans le contexte de compétition internationale qui s’intensifie chaque jour, appartient à ceux qui sauront voir loin, en prenant suffisamment de hauteur. La lutte contre l’avilissement et la démotivation généralisée passe par là, d’abord par là. Il est tout à fait possible d’agir - à condition de ne pas se contenter d’idées toutes faites. L’Europe devrait être le cadre d’une nouvelle capacité d’action. Mais cela nécessite d’apprendre à penser tout autrement.

bibliographie

Éditions Galilee

La technique et le temps. 1, 2 et 3 (1994, 1996, 2001)
Passer à l’acte (2003)
Aimer, s’aimer, nous aimer (2003)
De la misère symbolique 1 et 2 (2004, 2005)
Philosopher par accident (2004)
Mécréance et discrédit (2004)
à paraître en 2005 : Constituer l’Europe, 1 et 2

Cet article fait partie d’une réflexion que Bernard Stiegler développera dans un ouvrage à paraître prochainement, Le motif européen, tome 2 de Constituer l’Europe.

[1] Sur ce lien entre l’amateur et l’instrument en musique, De la misère symbolique, tome 2 : La Catastrophè du sensible, Galilée

[2] En particulier Jean-Pierre Mabille et Xavier Lemarchand

[3] MPEG (Moving Picture Experts Groups) est un groupe de travail sous ISO/IEC, fondé en 1988, responsable du développement des normes internationales pour la compression, la décompression, le traitement et la représentation codée d’images mobiles, de l’audio et de leur combinaison. Ce groupe de travail est à l’origine de nombreuses normes dans le domaine du multimédia.

[4] Quand Google défie l’Europe : Plaidoyer pour un sursaut, Jean-Noël Jeanneney, Mille et une nuits.

[5] hellénistes, comme Christian Jacob, archéologues, comme Jean-Paul Demoule, poéticiens, comme Jacques Roubaud, traducteurs, comme Jean-Pierre Lefèvre et Jean Gattegno, philosophes, comme Bruno Paradis et moi-même.

[6] en particulier avec la société AIS de Berger-Levrault et son directeur, François Chahuneau.

[7] ainsi du logiciel Candide, développé par l’Inist et l’Ecole des Mines

[8] qui est un stade de ce que j’ai analysé, en m’inspirant des travaux de Sylvain Auroux, comme processus de grammatisation, et qui constitue l’époque de ce qu’Auroux lui-même appelle les industries de la langue.



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    que vous soyiez utilisateur occasionnel du PC familial, ou bien simplement propriétaire d'un iPhone, lisez l'article marqué tout public, vous y apprendrez plein de choses qui vous permettront de mieux appréhender ces technologies qui envahissent votre quotidien
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    l'article parle de concepts techniques, mais à la portée de toute personne intéressée par les dessous des nouvelles technologies
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