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Communiquer et collaborer à distance : mythes et réalités




Adrian BANGERTER

Sophie BETTEX


La distance constitue-t-elle encore une barrière à la collaboration ?

Le consultant William Bridges décrit en 1994 plusieurs mutations profondes dans le monde du travail. Un des facteurs importants concerne les effets des progrès de la technologie. Le développement des réseaux et des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) a fait énormément baisser les coûts liés au transfert d’informations. Un des phénomènes récents les plus étonnants est constitué par la délocalisation du travail dans le secteur tertiaire, délocalisation rendue possible par la technologie. C’est ainsi que de plus en plus d’entreprises nord-américaines et européennes font appel à des services localisés dans d’autres pays.
Cette délocalisation peut parfois prendre des formes surprenantes. Dans un exemple récent (Pittsburgh Post-Gazette, 23 mars 2004), on raconte l’anecdote d’une femme employée par une entreprise spécialisée dans la retranscription de rapports médicaux. Son travail consiste à retranscrire des rapports dictés par des médecins. L’étonnante particularité de l’anecdote est que la femme vit et travaille à Bangalore, en Inde, alors que les médecins travaillent pour des hôpitaux situés dans des régions différentes des États-Unis. Le processus commence lorsqu’un médecin américain dicte son rapport sur un dictaphone. Ce rapport est ensuite chargé sur le serveur de l’hôpital, crypté et transmis à la succursale indienne de l’entreprise. La femme reçoit le fichier-son et retranscrit le rapport. Le fichier texte résultant sera ensuite retransmis à l’hôpital aux États-Unis. Ce service peut s’accomplir en moins de 24 heures ; pour des tâches urgentes, l’entreprise peut fournir des résultats en moins de 2 heures. Dans cet exemple, deux personnes collaborent sans jamais se voir ni se parler.
Des textes publicitaires vantant les atouts des nouvelles technologies insistent sur leur capacité à dépasser les limites du temps et de la géographie. Ainsi, disposer d’un système de vidéoconférence revient à avoir sa machine personnelle à voyager dans le temps. On promet qu’avec les vidéoconférences, il est possible d’être à plusieurs endroits à la fois et de résoudre les problèmes en un instant. Dans un livre paru en 2001 et intitulé The Death of Distance 2.0 (la mort de la distance 2.0), Cairncross écrit (p. xi) que la distance ne sera plus décisive pour les coûts de la communication électronique (notre traduction).
De tels exemples constituent un aspect particulier du discours de la mondialisation, un discours fascinant de par son ambivalence. D’une part, des possibilités nouvelles potentiellement transformatrices de notre façon de vivre et d’interagir sont évoquées. Cependant, ces discours nourrissent également des inquiétudes collectives, par exemple la perte d’emplois locaux par la délocalisation du travail. Ces discours re ?ètent-ils la réalité actuelle de la collaboration à distance, telle qu’elle est rendue possible par les NTIC ? Nous allons voir dans cet article que la réalité est plus complexe et surtout plus nuancée. Dans la partie suivante, nous commencerons par une esquisse rapide de résultats d’études démontrant la supériorité de la communication face-à-face.

Distance, communication et collaboration

Des recherches en psychologie sociale menées depuis plusieurs décennies ont permis de montrer que l’interaction en situation de face-à-face est hautement sensible à la distance interpersonnelle. Lorsqu’on veut entrer en interaction avec une personne, on se rapproche d’elle. Lorsqu’on veut éviter une interaction, on s’éloigne de la personne. La plupart des interactions sociales publiques ont lieu lorsque les interlocuteurs sont situés à une distance entre 120 et 300 cm (DeVito, 1998). Ces phénomènes attirent notre attention sur l’importance de la distance. C’est à cette distance que nous pouvons bien discerner la mimique de notre interlocuteur, suivre son regard, et bénéficier d’une multitude d’autres signaux qui sont produits lors d’une interaction et qui facilitent la compréhension entre les individus.
La fréquence de communication entre deux individus chute lorsque la distance entre eux augmente. Cette baisse n’est pas linéaire, mais asymptotique. Allen (1977) montre que des personnes placées à plus de 30 mètres les unes des autres ne communiquent pas plus fréquemment que des personnes séparées par des centaines de kilomètres. Mais ce n’est pas seulement la communication qui diminue avec la distance, mais également la collaboration. Une étude menée dans une grande entreprise de recherche et développement dans le domaine de la télécommunication (Kraut, Fussell, Brennan, & Siegel, 2002) a montré que la collaboration entre deux personnes (mesurée par la probabilité de publier ensemble un article de recherche ou un rapport technique) dépend de leur proximité. Par exemple, pour des personnes travaillant dans le même domaine, la probabilité qu’ils collaborent sur une publication était de 50% si leurs bureaux se trouvaient dans le même corridor. Cette probabilité chutait à environ 16% lorsque leurs bureaux se trouvaient au même étage, mais pas dans le même corridor, et elle chutait à 5% ou moins lorsque leurs bureaux se trouvaient sur des étages différents ou dans des bâtiments différents. Apparemment, la proximité géographique favorise des rencontres fortuites entre collègues (par exemple autour d’une machine à café). Certaines de ces rencontres peuvent mener à une relation personnelle et professionnelle plus développée et ainsi à des travaux en commun.
Les collaborations entre personnes colocalisées ne sont pas seulement plus fréquentes, mais semblent également être de meilleure qualité. Une méta-analyse récente (Baltes, Dickson, Sherman, Bauer, & LaGanke, 2002) qui se base sur 52 études expérimentales réalisées dans le domaine de la prise de décision en groupe montre une nette supériorité des groupes colocalisés sur les groupes dont la collaboration est médiatisée par ordinateur (chat, courriel, vidéoconférence). Les groupes face-à-face sont non seulement plus satisfaits du processus de prise de décision, mais prennent également des décisions de meilleure qualité et ont besoin de moins de temps pour arriver à une décision que les groupes communiquant par ordinateur.
Contrairement aux discours évoqués dans l’introduction, il semble donc que le contact face-à-face soit difficilement remplaçable par les NTIC. Dans les parties suivantes, nous allons voir pourquoi en analysant plus en détail les propriétés de la communication interpersonnelle.

Propriétés et coûts et de la communication

Dans cette partie, nous allons définir, en nous basant sur les travaux des psycholinguistes Herbert Clark et Susan Brennan (1991), huit propriétés que la communication peut avoir selon les médias utilisés. Collaborer sur un projet physique (monter une armoire) ou intellectuel (écrire un article) nécessite que deux ou plusieurs personnes agissent ensemble en communiquant. Ils doivent en effet se mettre d’accord sur le contenu (qu’allons-nous écrire ?) et sur les processus qui permettront de mener à bien leur projet (comment l’écrire ? Qui va écrire quoi ?). Une collaboration présuppose que les partenaires possèdent certaines connaissances communes (des concepts théoriques par exemple). Mais celles-ci ne sont pas stables, elles se construisent en même temps que le projet évolue, et ce, grâce à la communication de nouvelles informations, idées ou opinions. Cependant, la construction des connaissances communes dépend de contraintes propres à la communication. Celle-ci a des propriétés qui in ?uencent le développement et la mise à jour de ces connaissances communes et qui varient selon le canal de communication utilisé. Nous passerons en revue chacune de ces propriétés, à savoir la coprésence, l’audibilité, la visibilité, la cotemporalité, la simultanéité, la séquentialité, la permanence et la possibilité de correction. Puis nous énumérerons les coûts liés à l’absence de l’une ou l’autre des propriétés dans les différents médias de communication.

Les propriétés de la communication

Être coprésent suppose que deux personnes partagent le même environnement physique et qu’elles accomplissent une tâche au même endroit. Chacune voit et entend ce que l’autre voit et entend. Cette propriété englobe les deux propriétés suivantes : l’audibilité, c’est-à-dire que deux partenaires peuvent se parler, et qui permet de mieux appréhender le discours de l’autre grâce aux intonations et à la force de la voix ; et la visibilité, c’est-à-dire qu’ils peuvent se voir. Cette dernière caractéristique a soulevé un grand nombre de débats chez les chercheurs et c’est pourquoi nous nous y attarderons plus longuement dans la partie suivante sur la visibilité.
Les trois propriétés de cotemporalité, de simultanéité et de séquentialité sont caractéristiques des médias de communication qui permettent de collaborer en temps réel (par exemple le face-à-face, le téléphone et la vidéoconférence). Premièrement, la cotemporalité implique qu’un interlocuteur reçoit et comprend en même temps ce qu’un locuteur dit et ceci sans délai. Ensuite, la simultanéité permet d’envoyer et recevoir des messages en même temps. Elle assure la compréhension et l’approbation qu’a l’interlocuteur du discours de son partenaire. Cette simultanéité se traduit soit par des marqueurs d’attention tels que mhm, ou oui, soit par des comportements non verbaux, comme des signes de la tête. Et enfin, la séquentialité. Une particularité de la communication orale est qu’elle est régie par certaines règles, notamment celle des tours de parole où les partenaires parlent en alternance. Pour que la conversation soit compréhensible, leur attention se focalise exclusivement sur ce que dit et fait leur interlocuteur. Ils ne peuvent donc pas faire autre chose en même temps, au risque de s’interrompre et de perdre le fil. Les interruptions coûtent beaucoup à la conversation face-à-face puisque la parole est éphémère et notre mémoire ne peut tout retenir : lorsque nous nous faisons interrompre par une tierce personne, il faut se souvenir où nous nous étions arrêté et souvent reprendre le fil en revenant en arrière.
Enfin, les deux dernières propriétés, la permanence et la possibilité de correction, concernent les médias où l’interaction n’est pas synchronisée dans le temps (par exemple le courrier électronique et les lettres). Les messages produits en communication face-à-face sont, nous l’avons vu, éphémères. Seule notre mémoire nous permet de nous souvenir de ce qui a été dit, et seulement pour un temps limité. A l’inverse, la communication écrite est permanente et permet de revoir le message afin d’y répondre ou de se souvenir de ce qui s’était dit jusque-là. Étant donné que la communication écrite est asynchrone, elle entraîne un ralentissement du rythme de l’interaction. Pour pallier ce désavantage, les messages écrits sont généralement plus longs et contiennent par conséquent plus d’informations à retenir. Dans ce cas, il est évident que sans trace visible, il ne serait pas possible de continuer correctement une collaboration. Parallèlement à la permanence, lorsque le partenaire écrit ce même message, il a la possibilité, avant de l’envoyer à son interlocuteur, de le relire, de vérifier sa compréhensibilité, et si nécessaire de le corriger. Les propriétés de la communication dans différents médias sont résumées dans le Tableau 1.

Médium de communication Propriétés
Face-à-face Co-présence, visibilité, audibilité, co-temporalité, simultanéité, séquentialité
Téléphone Audibilité, co-temporalité, simultanéité, séquentialité
Vidéoconférence Visibilité, audibilité, co-temporalité, simultanéité, séquentialité
Chat Co-temporalité, simultanéité, permanence, possibilité de correction
Courrier électronique Permanence, possibilité de correction
Lettre Permanence, possibilité de correction

Tableau 1 - Récapitulatif des propriétés de la communication selon le média utilisé

Les coûts de la communication

L’absence de l’une ou l’autre des propriétés de la communication engendre naturellement des efforts supplémentaires à fournir pour le développement et la mise à jour des connaissances communes. Nous distinguons onze coûts, selon Clark & Brennan (1991) : la formulation, la production, la réception, la compréhension, le démarrage, le délai, la non-synchronisation, le changement de locuteur, la manifestation, les erreurs et les réparations.
Les deux premiers coûts, celui de la formulation et de la production des messages, sont payés par le locuteur. Formuler correctement un énoncé pour s’assurer qu’il sera bien compris peut parfois demander des efforts considérables : plus le message à faire passer est compliqué (décrire des objets complexes, expliquer des concepts, etc.) plus le locuteur y mettra des efforts. C’est un coût lourd dans la communication orale, contrairement à la communication écrite qui permet de revoir le message avant de le produire. Cependant, produire un message a aussi son prix. En effet, s’il est plus facile de formuler clairement les choses par écrit, il se trouve qu’écrire un courrier électronique, par exemple, demande bien plus d’efforts que de parler.
Quant à l’interlocuteur, il fait aussi les frais de deux coûts propres à sa position, celui de la réception et celui de la compréhension. D’une part, il est généralement plus facile d’écouter un message que de le lire, sauf peut-être lorsqu’il s’agit, à nouveau, d’un message complexe. D’autre part, une fois le message reçu, il peut parfois être difficile de comprendre certains mots ou concepts lorsqu’il manque un contexte dans lequel ceux-ci sont énoncés. Les médias qui n’ont pas la propriété de la cotemporalité, tel que le courrier électronique, créent des messages que l’interlocuteur doit replacer dans son contexte original, ce qui peut parfois créer des difficultés.
Les sept derniers coûts, quant à eux, sont payés par tous les partenaires de la conversation. Premièrement, le coût du démarrage consiste en la difficulté de commencer une nouvelle interaction. Attirer l’attention d’une personne pour entamer une conversation est facile dans une conversation face-à-face. Il suffit de l’appréhender et de lui parler. Cela se complique dans le cas des autres médias. Envoyer un courrier électronique pour attirer l’attention de son interlocuteur demande des efforts non négligeables (trouver un ordinateur, avoir la bonne adresse, écrire le message, etc.) et on peut rencontrer des obstacles propres aux caractéristiques du média (problèmes de connexions, incertitude quant au moment où le message sera lu par l’interlocuteur, etc.).
Deuxièmement, concernant le coût du délai, un laps de temps entre deux messages n’est pas perçu de la même façon selon le média. Si un silence entre deux énoncés dans un face-à-face peut être interprété comme un signe d’incompréhension ou de défaillance dans la communication, ce délai est normal et inévitable dans les échanges écrits.
Troisièmement, l’absence de synchronisation dans l’émission des messages impose des réponses et des feed-back différés dans le temps. Dans la communication face-à-face, les interlocuteurs se synchronisent lorsqu’ils se passent la parole, marquent leur accord/désaccord, leur compréhension de ce qui se dit et même lorsqu’ils s’interrompent. Pendant une conversation, il existe des règles implicites qui dictent où et quand prendre la parole ou acquiescer. Il est évident que la communication écrite n’est pas synchronisée. Quand on écrit une lettre, on communique généralement beaucoup d’informations à la fois puisque le rythme du média est très lent.
Ensuite viennent les coûts liés au changement de locuteur. Une seule personne à la fois est une règle générale lors d’une conversation face-à-face. Des indices (regard, intonation) non verbaux permettent de se passer la parole sans trop s’interrompre et sans perdre le fil. Les énoncés sont généralement courts et nombreux, contrairement aux médias qui n’offrent pas la possibilité de faire usage de tels indices. Les énoncés dans ces médias sont généralement plus longs, moins nombreux et plus espacés dans le temps.
Les coûts de la manifestation quant à eux sont cher payés dans les médias qui n’ont pas la propriété de la coprésence : montrer du doigt un objet, acquiescer d’un geste de la tête, ou regarder son interlocuteur dans les yeux pour lui montrer qu’on est attentif à ce qu’il dit sont des indices largement utilisés dans la communication orale et qui facilitent grandement le développement des connaissances communes. Cependant, il n’y a que dans la communication face-à-face que nous pouvons le faire de manière aisée.
Enfin, les deux derniers coûts (les erreurs et les réparations) sont interdépendants. Dans une conversation, produire un propos erroné peut engendrer des coûts plus ou moins sévères. Un propos faux peut mener à un malentendu ou à de l’incompréhension de la part de l’interlocuteur, voire même à faire passer le locuteur pour quelqu’un de grossier ou stupide. Le problème se pose essentiellement pour les médias en temps réel, où on n’a pas la possibilité de corriger ses erreurs avant qu’elles ne se produisent. Une stratégie pour limiter ce coût serait de fournir plus d’efforts (mais qui engendre aussi un surcoût) au niveau de la formulation des énoncés. En outre, faire une erreur engendre inévitablement un autre coût, celui de la réparation. Il y a souvent un rapport inverse entre ces deux coûts. Plus un coût est élevé, moins l’autre l’est. Lors d’une conversation face-à-face, nous faisons sans cesse des erreurs (mauvaise prononciation, lapsus, etc.) mais elles sont facilement réparables. Par contre, dans la communication écrite, il est facile d’éviter des erreurs, grâce à la possibilité de correction. Mais si une erreur survient, celle-ci demandera un effort important de réparation.
Les propriétés et coûts décrits ci-dessus constituent un cadre utile pour l’analyse de la communication en fonction des différents médias. Les travaux dans le domaine de l’interaction homme-machine utilisent beaucoup ce cadre pour mieux guider les processus de conception des NTIC. Dans la partie suivante, nous allons voir comment on peut l’utiliser afin d’analyser quelques problèmes inhérents à la collaboration par vidéoconférence.

Quelle visibilité faut-il pour les vidéoconférences ?

Depuis plusieurs décennies, l’utilisation du regard dans la communication à distance a suscité l’intérêt d’un grand nombre de chercheurs. Ainsi, d’énormes efforts ont été déployés afin de développer des technologies de vidéoconférence. Une des idées derrière cet investissement est que le fait de rajouter la propriété de visibilité (cf. le chapitre précédent) à une interaction purement audible peut simuler une situation de coprésence physique. Les vidéoconférences offrent ainsi la possibilité de voir l’interlocuteur. Ceci ajoute un canal de communication de plus, et semble donc augmenter l’efficacité de la communication. A priori, c’est une stratégie raisonnable. Les recherches en psychologie sociale sur le rôle du regard dans l’interaction confirment son importance. Mais il n’est pas toujours simple de reproduire les phénomènes essentiels du regard par vidéoconférence. De plus, beaucoup d’études montrent que le fait de voir son interlocuteur ne facilite pas forcément la collaboration. La propriété de visibilité recèle donc plus de complexité qu’à première vue. Dans cette partie, nous allons examiner ces aspects en détail.

Voir l’autre : L’exemple du regard réciproque

Le regard réciproque se produit dans la conversation lorsque les deux interlocuteurs se regardent dans les yeux. En vidéoconférence, nous nous trouvons devant le dilemme, de regarder soit la caméra qui transmet notre image à notre interlocuteur (auquel cas nous ne voyons pas notre interlocuteur), soit l’image de notre interlocuteur (auquel cas notre interlocuteur nous voit comme si on regardait ailleurs). Certains utilisateurs de vidéoconférence sont gênés par ce dilemme. Il est possible de résoudre ce problème, par exemple en employant un système de miroirs demi-tain pour permettre aux participants de regarder leur interlocuteur tout en renvoyant leur image virtuelle à la caméra vidéo. Le problème du regard réciproque et sa solution technique sont schématisés dans la Figure 1. Cet exemple illustre comment les phénomènes les plus banals de communication en face à face peuvent devenir problématiques à distance.

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fig.1
Le problème du regard réciproque et une solution technique. La figure de droite a été adaptée de l’ouvrage de Dix, Finlay, Abowd, et Beale (2004).

Voir ce que l’autre voit

Regarder son partenaire est certainement important, mais regarder ce qui se passe dans l’environnement partagé des collaborateurs l’est souvent encore plus (Foulon-Molenda, 2000). Les travaux effectués dans le domaine de l’interaction homme-machine ont largement contribué à soutenir cette idée. Par exemple, Fussell, Setlock, et Parker (2003) montrent que, lors d’une tâche de construction, les partenaires se regardaient rarement dans les yeux, en comparaison avec d’autres éléments de l’environnement partagé. La tâche proposée par les auteurs consiste à construire un robot selon un manuel d’instruction. Les participants ont travaillé en groupe de deux et ont été assignés arbitrairement soit au rôle d’instructeur soit au rôle de constructeur. Afin de détecter la direction du regard de l’instructeur, un appareil qui permet de suivre le regard du participant (eyetracker) a été utilisé. Six cibles ont été évaluées : le visage du partenaire, l’action du partenaire, les outils de la tâche, l’objet de la tâche, le manuel d’instruction et l’environnement pouvant in ?uencer la progression du travail. Les résultats démontrent que le regard de l’instructeur se pose beaucoup plus souvent sur les actions du constructeur, les outils et le robot que sur le visage du constructeur.
Donc, en situation de vidéoconférence, il faudrait plutôt être en mesure de voir l’environnement visuel de son interlocuteur. Or la plupart des systèmes de vidéoconférence existants n’offrent pas cette possibilité. Une possibilité encore plus intéressante est celle de voir le regard de l’autre, c’est-à-dire de voir ce qu’il voit. En sachant où regarde une autre personne, on peut formuler des messages plus brefs tout en étant plus sûr d’être compris. Par exemple, si je sais qu’un tournevis est actuellement dans le champ de vision de mon interlocuteur, je pourrais directement y faire référence. Si je ne sais pas où il regarde, il faudra d’abord que j’attire son attention sur le tournevis avant d’y faire référence. Il existe des systèmes de vidéoconférence expérimentaux qui permettent, par exemple par le biais d’une caméra fixée sur la tête de l’interlocuteur, de suivre son regard. Dans de telles situations, la communication est facilitée en comparaison à une situation où on voit le visage de l’interlocuteur. Les applications de telles technologies ne sont pas difficiles à imaginer. Par exemple, un chirurgien situé à distance pourrait conseiller efficacement un collègue qui effectue une opération en temps réel. Ou un technicien pourrait guider un astronaute qui répare une navette spatiale. Pour ce faire, point n’est besoin de voir le visage de l’autre.

Attirer le regard de l’autre

Il y a un troisième aspect de la visibilité en face à face qu’il est intéressant de simuler en situation de vidéoconférence. Il s’agit de la possibilité de manipuler le regard de l’interlocuteur, par exemple en désignant un objet du doigt. Ce faisant, on attire le regard de l’interlocuteur sur l’objet (ou sur une zone du champ visuel partagé). Si on sait que l’interlocuteur fixe du regard l’objet en question, il est beaucoup plus facile de le décrire ou d’y faire référence. C’est là un avantage qui est similaire à l’avantage, décrit précédemment, de voir ce que voit l’autre. Des études menées dans nos laboratoires (cf. Bangerter, 2004) démontrent que des personnes exécutant une tâche qui ont la possibilité d’utiliser des gestes pour désigner des objets de référence ont besoin de beaucoup moins d’efforts verbaux que des gens exécutant la même tâche mais qui n’ont pas la possibilité de recourir à des gestes.
Les gestes de ce type (surtout ceux désignant des objets éloignés) sont particulièrement difficiles à reproduire en vidéoconférence, d’une part parce qu’il est difficile d’avoir une vue à la fois de l’interlocuteur et de l’environnement visuel, et d’autre part parce que la vision stéréoscopique est perturbée. Cependant, des équipes de recherche en interaction homme-machine y travaillent. Fussell, Setlock, Yang, Ou, Mauer, et Kramer (2004) ont mis au point un système ingénieux appelé DOVE (Drawing Over Video Environment) qui permet aux collaborateurs de dessiner des indications par-dessus une bande vidéo en temps réel. Par exemple, on peut indiquer (au moyen d’un agenda électronique et un stylo) à un collègue où placer un objet en dessinant une ?èche ; celui-ci verra la ?èche et saura plus rapidement placer l’objet. Dans cette approche, on renonce à la transmission de l’image des gestes produits par une personne pour adopter une stratégie beaucoup plus efficace de superposition directe de tracés sur bande vidéo. C’est à notre avis un excellent exemple d’une innovation basée à la fois sur la psychologie de la communication et sur la technologie informatique.
Dans cette partie, nous avons décomposé la notion de visibilité afin de montrer qu’elle est beaucoup plus complexe et subtile que le simple fait de voir le visage de l’interlocuteur. Dans la communication coprésente, la visibilité constitue une ressource importante pour la collaboration. Mais ce n’est qu’en prenant la peine d’analyser les propriétés de la communication que nous pouvons construire des systèmes adaptés.

Conclusion : Possibilités et limites de la collaboration à distance

Le célèbre mathématicien et pionnier de l’intelligence artificielle Marvin Minsky a écrit en 1980 que le plus grand défi pour le développement de la téléprésence est de créer l’impression d’être sur place (anglais : being there ; traduction des auteurs). En effet, dans la communication face-à-face, nous avons l’impression d’une communication aisée et immédiate, c’est-à-dire non médiatisée. Dans les meilleurs systèmes de collaboration à distance, nous n’avons pas cette impression ; nous sommes toujours conscients du média qui nous sépare. Les progrès viendront-ils seulement lorsque les utilisateurs auront la même impression d’immédiateté que les personnes communiquant en face à face ? Des études récentes démontrent que les utilisateurs des NTIC arrivent à s’accommoder graduellement à leur utilisation (Van der Kleij, Paashuis, Langefeld, & Schraagen, 2004). Il semble donc que certains aspects défaillants des NTIC peuvent être compensés par l’adaptabilité du langage humain. Les émoticônes en sont un exemple actuel. En regardant l’histoire des technologies, il devient apparent que la technologie crée de nouveaux moyens de communiquer ; communication et avances technologiques sont en constante coévolution .
A l’heure actuelle, il est clair que les NTIC peuvent améliorer la collaboration à distance. Elles peuvent aider les entreprises à économiser de l’argent. Elles peuvent également faciliter la vie des collaborateurs. Par exemple, il est possible de remplacer certains déplacements par des vidéoconférences. L’employé perd moins de temps à voyager, ce qui constitue également un avantage pour l’entreprise. Cependant, il est exagéré de dire que les NTIC peuvent remplacer complètement le contact face-à-face, en tout cas en l’état actuel de leur développement. Quant aux progrès dans ce domaine, ils ne seront pas de nature purement technologique, mais dépendront plutôt d’une collaboration étroite entre les sciences de la communication et l’informatique. Nous espérons avoir montré pourquoi dans cet article.

Références

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  • Minsky, M. (1980). Telepresence. Omni Magazine, May, 45-52.
  • Van der Kleij, R., Paashuis, R. M., Langefeld, J.J., & Schraagen, J.M.C. (2004) Effects of long-term use of video-communication technologies on the conversational process. Cognition, Technology & Work, 6, 57-59.


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