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Informatique mobile


Le développement du travail à distance

mobile ou immobile




Martine Buser


Le lien entre Technologies de l’Information et de la Communication, les TIC, et les pratiques de mobilité retient depuis longtemps l’attention des chercheurs comme celles des médias ou des entreprise de télécommunication. Ne nous promettait-on pas déjà dans les années 70 la fin des déplacements grâce à l’usage du téléphone ? De même, le développement du télétravail a suscité un large battage médiatique. Force est de constater, que cette révolution des modes de travail (Toffler 1981) n’a pas eu lieu. Si on constate effectivement des changements organisationnels entraînés par l’intégration des TIC, il n’en reste pas moins que l’entreprise reste toujours le lieu central de production.

Cet article fait suite à l’étude Télématique et nouvelles formes de travail réalisée pour le Technology Assessment du Conseil Suisse de la Science (Buser, Poschet, Pulver, 2000) dont le but était de comprendre pourquoi, alors que tout le monde semble s’accorder sur les avantages du travail à distance, ce dernier se diffuse si lentement. Son objet est de présenter, quelles sont les conséquences du développement du travail à distance sur la mobilité.

Définition

Sous les vocables de télétravail, travail à distance, travail mobile ou E-work se profilent des réalités très différentes. Il est difficile de donner une définition précise de ces pratiques non seulement parce que les auteurs ne s’accordent pas entre eux mais aussi parce que les réalités décrites évoluent avec le temps. A ce manque de précision dans les termes s’ajoute le manque d’outils, en particulier statistiques, pour évaluer les changements organisationnels ainsi que les usages des TIC dans les entreprises. Cependant pour une définition restrictive du télétravail, un travail exclusivement réalisé à domicile et transmis de/à l’employé au moyen des TIC, la proportion de télétravailleurs est évaluée en Europe à environ 2%. Pour un champ plus vaste (incluant les travailleurs alternants et mobiles), elle se monte à 6.1% des forces de travail . Paradoxalement, une partie importante des pratiques de travail à distance échappe au recensement ; il s’agit de la partie informelle, c’est-à-dire n’obéissant pas à un accord contractuel avec l’entreprise. De nombreuses professions exercent, de façon irrégulière, une partie de leurs tâches à la maison, sans pour autant revendiquer cette activité comme télétravail.

Qui sont les télétravailleurs ?

Tout travail lié à l’information et à la connaissance (création, production ou gestion) est susceptible d’être produit à distance. La réalité montre cependant que la pratique du travail à domicile, à plein temps ou de façon alternée, reste l’apanage des professions universitaires ou spécialisées avec des salaires plutôt élevés. Managers et spécialistes représentent en effet 49%6 des travailleurs à distance. Ces emplois à forte valeur ajoutée concernent pour l’essentiel des tâches intellectuelles ou créatives. Ces personnes bénéficient de compétences reconnues et valorisées, d’un bon réseau de relations et de qualifications plutôt rares sur le marché de l’emploi (p. ex. les informaticiens). Leur travail s’effectue de façon autonome et ils sont libres d’en organiser la réalisation. Bien que presque tous les niveaux de qualification soient concernés, il est à noter que les travaux répétitifs et de saisie, qui sont effectués généralement par des femmes employées à temps partiel, tendent à s’automatiser. La lecture optique des codes-barres, la reconnaissance des caractères, la digitalisation des documents ou la saisie par le client lui-même sont autant de tendances qui réduisent l’éventail des tâches de support. Le monde du travail à distance est majoritairement masculin à 70%, ce chiffre respecte la distribution des sexes dans la hiérarchie du travail, en effet seulement 30% des femmes occupent en Suisse des postes à responsabilités. Ce ratio est cependant inversé pour les tâches administratives qui concernent 8% des télétravailleurs. Une des raisons qui explique le décalage entre les pronostics, jusqu’à 30 ou 40% pour Toffler (1981), et les résultats actuels réside dans le sens donné à l’activité professionnelle. Le lieu de travail, plus qu’un simple locus physique, est avant tout un lieu d’engagement collectif et d’échange. Le travail ne consiste pas uniquement en ce que l’on produit mais participe de la construction de l’individu. Si les résultats du travail à distance sont souvent encourageants, jusqu’à 30% de production supplémentaire, sa pratique ne compense pas toujours les manques de relations sociales qui y sont liées aussi bien pour l’employé que pour son supérieur.

Travail et mobilité

Norbert Wiener est le premier à avoir mentionné le potentiel de substitution de déplacements qu’offre l’usage des TIC. Il donne comme exemple celui d’un architecte vivant en Europe qui pourrait superviser la construction d’un immeuble aux Etats-Unis en communiquant par fax. Au début des années 70, le travail à domicile est proposé afin de résoudre les problèmes liés à la consommation d’énergie et à la surcharge du trafic dans les zones urbaines aux Etats-Unis (Nilles et al., 1976). Dans les années 80, le télétravail est présenté comme la solution idéale pour répondre aussi bien à la demande de flexibilité des entreprises tout en préservant la sphère familiale, qu’au manque de dynamisme des régions périphériques. On déplace alors simplement le bureau de l’entreprise au foyer et le foyer de la ville à la campagne (Toffler, 1981 ; Huws et al., 1990). Finalement à la fin des années 90 après les nombreux échecs des projets pilotes, il est rebaptisé E-work, c’est à dire la possibilité de travailler en relation avec l’entreprise depuis n’importe où, aidé pour ce faire par le développement de la téléphonie mobile et des réseaux informatiques.

Les avis sur l’effet centralisateur ou décentralisateur de la télématique et des TIC sont controversés et ceci depuis les premières analyses des expériences dans les années 80 (Massot 1995, Moktharian, 1998). Au mythe décentralisateur des TIC s’oppose la réalité des entreprises qui concentrent leurs centres décisionnels dans les grandes agglomérations, accentuant la concentration des emplois, et conduisent à un resserrement de la croissance autour des grandes zones métropolitaines (Veltz, 1994, Castells 1996). La distribution des entreprises recensées par l’étude du TA correspond à la répartition traditionnelle des entreprises, et se concentre plutôt en Suisse alémanique et près des grands centres. Les régions périphériques malgré l’attractivité économique qu’elles peuvent faire valoir (qualité de vie, loyers, salaires, prix des terrains), restent peu attractives pour les entreprises. Le développement des TIC ne suffit pas à combler le déficit qu’elles présentent face aux espaces urbains et périurbains (bassins d’emplois, accessibilité des transports, proximité des lieux d’échanges et de contacts, maintenance des structures, vie sociale et collective). La création de nouveaux emplois se concentre toujours en priorité dans les couronnes extérieures des grandes agglomérations et sur les corridors routiers. Il en va de même dans les cantons alpins, où les emplois se centralisent de plus en plus dans des villes comme Coire, Sion et Lugano . A ce jour, les TIC n’ont donc pas eu l’effet escompté concernant la décentralisation des emplois.

Travail à distance et déplacements

L’estimation des effets positifs du travail à distance sur les déplacements est difficile à réaliser et souvent sujette à discussion. Vogt (Denzinger et Vogt, 2000) a montré que des télétravailleurs allemands réduisaient leurs besoins en déplacement de 0.5 à 3.5% et les expériences danoises (L. Qvortrup 1997) indiquent une réduction de la distance des déplacements de 0.7 à 1%. L’évaluation par des chercheurs américains des améliorations en termes de réduction du trafic donne également des résultats peu encourageants (Moktharian 1998). Le télétravail est alors présenté comme une part du système global permettant, en combinaison avec d’autres moyens de gestion de la demande de transport, une réduction de la circulation aux heures de pointe. Concernant ces trajets, il convient de rappeler que les déplacements pour se rendre au travail ne représentent en Suisse que 22% des distances parcourues. De plus, ils sont souvent conçus afin de répondre à plusieurs fonctions, telles que les achats, les loisirs. En se référant aux travaux de V. Kaufmann , on peut alors parler de boucles de mobilité, la personne profitant de son trajet professionnel pour effectuer d’autres tâches. Il ne suffit donc pas de soustraire les déplacements professionnels pour mesurer concrètement la diminution effective liée au télétravail. Par contre, on constate une modification des horaires auxquels ces trajets ont lieu afin d’éviter le trafic des heures de pointe.

Conclusion

Le travail à distance n’a donc pas eu les effets escomptés ni en terme de développement ni en terme d’effets spatiaux. L’hypothèse de substitution des places de travail de l’entreprise au foyer via les TIC ne s’est donc pas réalisée. Par ailleurs, les TIC n’ont pas réduit nos déplacements, au contraire, nous n’avons jamais été aussi mobiles. Mais le relatif échec du développement des pratiques du travail à distance dans sa forme la plus institutionnelle ne devrait pas cacher les changements importants que connaît l’entreprise dans ses rapports au temps et à l’espace. En effet, la mobilité ne se résume pas à l’alternance du bureau et du domicile, elle concerne aussi tous les déplacements physiques comme virtuels dans et entre les entreprises.

Bibliographie

• Buser M. (2001), Travail à distance, travail mobile et leurs impacts territoriaux, In L. Vodoz ( 2001), « NTIC et territoires » CEAT, Lausanne, PPUR.

• Buser M. , Poschet L., Pulver B. (2000), Télématique et nouvelles formes de travail, Berne : TA 35 A.

• Buser M. , Poschet L.,. (2002) Mobile Arbeit in allen Zustanden in Mobile Arbeit, Herausgeber L. Rey, Verlag der Fachvereine, Zurich.

• Castells M. (1996) La société en réseaux, Paris : Fayard.

• Denziger S., Vogt W. (1999), Quantifizierung telearbeitsbedingter Verkehrs-substitutionspotentiale, Strassenverkehrstechnik 5/99.

• ETO, European Telework Online (1999), TELEWORK 99 - Status Report on European Telework, European comission, http://www.eto.org.uk/twork/tw99/in...

• IST, Information Society Technologies (2000), E-Work, European Commission, Directorate C.

• Huws U. et al. (1990), Telework : Towards the Elusive Office, London:Wiley

• Jackson P., Van der Wielen J. (1998), Teleworking International Perspectives, London and New York : Routledge.

• Joye D., Kaufmann V. (2000), Combinaison attrayante de moyens de transports, Berne : PNR 41

• Massot M-H. (1995), Transports et télécommunications, Paris : INRETS.

• Moktharian P. (1998), A Synthetic Approach to Estimating the Impacts of Telecommuting on Travel, in Urban Studies, février.

• Nilles J., Roy Carlson F. & Gray P. (1976), The Telecommunications-Transportations Trade Off : Options for Tomorrow, New York ; London, A Wiley-Interscience publication.

• Qvortrup L. (1998), Development of Telework in Denmark- Ideological and organisational Background Determinants, In WORC, Proceedings of the second International Workshop, Amsterdam.

• Toffler A. (1981), La troisième vague, Paris : Denoël.

notes de bas de page

1 Rapport TA 35a/2000

Qvortrup, 1998

3 Une étude du Technology Assessement pour l’OFS va précisement dans ce sens : « Verbreitung der Teleheimarbeit in der Schweiz : eine Sekundäranalyse der SAKE daten » M. Baeriswyl.

IST, 2000

5 La valeur estimée du nombre de télétravailleurs total en Europe triple si on y ajoute les informels. Source, ETO 1999

6 Ces chiffres sont tirés d’une étude anglaise, ils sont corroborés par l’étude menée dans le cadre du TA, bien que moins précise, et celle menée actuellement dans le projet européen Emergence.

7 N. Wiener « The Human Use of Human Being », 1954.

8 Exemple français : de 1982 à 1990, la région parisienne, les villes en Rhône-Alpes et la façade méditerranéenne de Nice à Montpellier concentrent les deux tiers de l’augmentation de la population.

9 Schuler, Huissoud et al. 1997.

10  Kaufmann, 1998.



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