FLASH INFORMATIQUE FI

Concours de nouvelles 2004


Le dernier examen

Nouvelle retenue par le jury




Nathalie PICHARD


6 heures du matin. Fin de l’examen. Avec une certaine difficulté, quelques élèves sans âge, sortent en même temps que moi de leur espace personnel. Je les regarde passer devant le détecteur de fraude avant qu’ils ne rejoignent l’eurometro. Voilà trois ans que je n’avais pas remis les pieds ici. Sinistre. Ce centre d’examen à la carte est considéré comme le fleuron de notre société néo-technologique. L’euroministère a dit : fiabilité, confort, équité absolue, liberté du moment. L’étudiant ne peut être privilégié ni discriminé par le jury virtuel et le système neurophysiologique de surveillance n’autorise aucune déviance durant la session. Aucun contact avec les autres, ni même avec le jury. La tablette et le pen vocal sont fournis sur place pour pouvoir préciser le niveau et le type d’examen pour lequel on s’est inscrit. Les conditions de passage sont vérifiées par le capteur sensoriel interconnecté au système central de la formation-régulation. Rien à dire ; ça baigne.

Je sors en traînant. Je ne suis pas certaine d’avoir obtenu le seuil consolidé d’admissibilité. Qu’importe. Je le saurai en arrivant chez moi. Il y a déjà 50 ans que j’ai commencé à passer des examens post formation basique. D’ici trois mois, pour mes 70 ans, je suis enfin dispensée. C’était bien le dernier. Curieuse sensation. La fin, quoi.

En marchant, la rêverie me fait m’éloigner de mon chemin ; je m’égare tout à fait. Sans trop savoir où je vais à travers les couloirs souterrains, je retrouve la sensation lointaine de mon tout premier examen ; c’était la dernière fois que le système hérité du XXe siècle fonctionnait. Vers 2050. Oui, probablement. Sais plus... Depuis le début du XXIe siècle, les systèmes de formation harmonisés ont été accompagnés de cycles d’enseignement télédistants et les professeurs n’ont désormais plus guère que des physiocams pour auditoire, activables sur demande par l’élève. Ni les cours, ni les examens ne se déroulent de la manière que j’expérimentais dans ma jeunesse. Je revois encore la première fois que je passais au « terminal » : l’ordinateur était encore équipé d’un clavier et je devais répondre à ces fichus QCM virtuels. Je souris.

A mesure que je m’engage dans un couloir, les souvenirs de mon enfance surgissent sans crier gare. J’ai vraiment la sensation qu’ils apparaissent à mon insu. Dans ma jeunesse, mon grand-père qui fut prof à l’EuroPoly, m’avait raconté des trucs insensés. Il parlait de salles d’examen. Son récit qui m’avait transportée, petite, vers une sorte de grand messe au mois de juin ou d’octobre était un vestige mental dont plus personne ne parlait. Mon grand-père avait connu ça : des tables avec des sièges alignés, où tous les jeunes étudiants s’affairaient, dans le brouhaha initial, dans le silence durant 2 heures et les inévitables rappels à l’ordre de surveillants déambulant à leurs côtés. Mon grand-père m’avait raconté qu’un professeur de mathématiques monté sur une chaire faisait cruellement le compte à rebours des derniers instants avant la remise de la « copie ». Je n’ai jamais bien compris encore comment on pratiquait pour remettre cette « copie ». On devait écrire apparemment avec la main sur du papier, ce matériau bizarre. J’ai vu ça dans ce qui reste du Musée historique du coin, mais cette pâte de glucose acidifiée à l’extrême s’est déchirée en de nombreux endroits et se désagrège. Tout le monde s’en fout d’ailleurs. On écrit plus, heureusement. On parle, la machine écrit et traduit. Cool...
Choc. Ce mot ancien, qui avait été associé au triomphe (éphémère) de la société anglo-saxonne résonne à mon oreille avec une familiarité détachée. De quelle partie de ma mémoire sort-il ? Je commence à m’inquiéter des effets insoupçonnés de cet examen. Me voilà sur un quai. Sans qu’il y ait eu concertation préalable entre nous, je me retrouve nez à nez avec Lucie. Lucie, c’est ma fille. On s’embrasse. Lucie est spéciale. Elle est collectionneuse et très réputée dans son domaine. Elle profite depuis plus de 10 ans de la faiblesse financière des institutions publiques qui conservaient jadis les objets culturels pour faire son commerce. Elle n’a plus vingt ans, mais elle a gardé une allure de jeune fille en fleur aux cheveux roux. Son goût pour les « vieux machins tout foutus » sans doute. Elle m’interroge et s’inquiète de me voir traîner ici à cette heure, sans protection UV, alors que le soleil va se lever. Aujourd’hui tout cela m’est égal ; je m’écarte du monde. Ce n’est pas la sérénité, mais pas loin. Je la regarde.
Devant mon air absent, elle me propose de l’accompagner chez elle. Une surprise dit-elle. Va donc pour la surprise. « Voilà le métro ! » et elle m’entraîne par le bras. Nous montons. Le retour en ville et sa traversée prennent les 30 secondes habituels mais elle s’impatiente déjà. Les ascenseurs nous conduisent sur une esplanade alors que le jour se lève et éclaire le lac. Nous poursuivons à pied dans le silence des rues traversées par les aéromobiles. Arrivées dans son appartement, elle se précipite dans la pièce d’à côté. Elle revient en tirant un chariot d’un autre temps sur lequel se trouve une sorte de plaque qui fait quasiment sa taille. Anticipant ma question, elle me dit : « c’est un tableau ! »

- Un tableau ?
- Oui. Je l’ai déniché à Berne. Il avait été entreposé dans une cave avec beaucoup d’œuvres hors d’usage. Il s’agirait d’anciennes pièces oubliées du Kunstmuseum fermé en 2033. Le propriétaire voulait rénover après le décès du locataire, un ancien gardien du musée. Comme on me connaît, on m’a appelée pour débarrasser. Aide moi à le redresser.
Le tableau est lourd, mon dos souffre au moment de le faire basculer mais ma fille jubile. Elle le place contre le mur sans retirer la couverture qui le protège. « Attends ! », dit-elle ; « La lumière ! » Quelques instructions vocales au système électro-solaire orientent les rayons et l’intensité lumineuse en direction du tableau. Elle s’approche et dévoile l’objet. Je n’en crois pas mes yeux. La poussière accumulée sur cette toile voile pratiquement toute la scène. Malgré ma prothèse visuelle toute neuve - un cadeau des enfants pour mon anniversaire - et qui m’a rendu une vue de tout premier ordre, je ne décèle que deux fillettes enlacées et vêtues d’une manière inhabituelle. A gauche, je devine un homme assis écrasant son visage dans la paume de sa main. De l’autre côté du tableau, une masse sombre, peut-être un homme debout.

- C’est ça ta surprise ?
- Ben oui ! C’est pas beau ?
- Je comprends pas... Il faut faire quelque chose...
- C’est très très vieux, dit-elle avec une joyeuse assurance
- Et alors ?
- C’est génial, non ?
- Peut-être... mais ça représente quoi ?
- Je sais pas. C’est pas important, voyons !
- Ah bon...
Je renonce à comprendre les motivations de mon adorable fille. Je n’ai pas osé toucher cette toile décrépie. La tentation de gratter la crasse m’a effleurée. Je n’ai pas osé. Je n’ai rien demandé d’autre. Je repars, pensant au sujet du dernier examen de ma vie futile.

Ctoa



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