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Concours de nouvelles 2004


Nouvelleecole.com

Nouvelle lauréate 2004




Barbara FOURNIER


- Natu Heza ! Natu Heza ! Réveille-toi !
- Oui, Minuit, salut !
- Viens, monte sur mon dos et allons nous promener !
- D’accord, mais vite ! Sinon Papa va s’énerver.
Natu Heza a encore le visage chiffonné de sommeil, mais il dévale l’escalier en pyjama. En bas l’attend, petit sourire en coin, sa meilleure copine d’enfance, la chèvre Minuit. Il l’enfourche comme un petit cheval et les voilà déjà sur les sentiers du jardin à demi engloutis sous les bosquets d’hortensias bleus, lourds de la pluie de l’aube.
- Minuit, répète s’il te plaît ce que tu dois faire pendant mon absence.
- D’accord ! Je dois surveiller l’Etna, ici, et contrôler le débit du Mississippi, là-bas. Mais qu’est-ce que je fais avec notre tunnel souterrain ?
- Rien pour l’instant. On verra à mon retour.
Tout ce que je te demande c’est de bien garder l’entrée !
Minuit fait un gracieux mouvement de cornes.
- Tu peux compter sur moi ! Je me méfierai surtout de Leon !
Leon, qui dans la vie est un hérisson, porte - il faut le dire - le plus grand intérêt à ce trou que Natu Heza a commencé à creuser dans le jardin, un endroit idéal pour se mettre au chaud l’hiver surtout si le tunnel mène droit au Brésil comme c’est indiqué à l’entrée. Natu Heza jette un dernier coup d’oeil sur son volcan de trois pieds dont il est particulièrement fier depuis qu’il a réussi sa mise à feu grâce à un système pyrotechnique assez élaboré. Un spectacle vraiment magnifique ! Puis il se dirige avec Minuit vers son fleuve Mississippi et suit des yeux la progression d’une coccinelle le long de la berge. Natu Heza revient en silence vers sa grande maison. Il caresse la tête de sa chèvre et l’embrasse entre les deux oreilles.
- Maintenant, Minuit, commence ma plus grande aventure !
Les pupilles rectangulaires de la chèvre brillent de l’éclat des adieux. Elle pose la tête dans sa main et doucement lui murmure :
- Tu affronteras le monde. Courage pour la lutte !

Au fond de la cour, le père regonfle le pneu du vieux vélo. Minuit souffle à Natu Heza d’aller s’habiller.

Quand il enlève son pyjama bleu, tout mouillé de rosée, Natu se plante devant le miroir de sa chambre et répète très fort en pointant son doigt vers le petit garçon nu qui lui fait face en souriant :
- Maintenant commence ma plus grande aventure !
- Natu Heza, tu viens ? crie le père depuis la cour. C’est l’heure !

******

<Natu Heza> je suis tombé amoureux de ce nouveau jeu que tu viens d’inventer...
<Minuit> alors je suis très fière !
<Natu Heza> il est magnifique ce jeu, mais il faut avoir un peu de patience avec le partenaire... parce qu’on a une attente particulière par rapport au conte et vient l’autre qui change tout...
<Natu Heza> mais c’est justement ça la beauté du jeu... créer quelque chose que ni un ni l’autre ne pourrait créer tout seul...
<Minuit> oui j’y ai pensé.... et cela m’a fascinée.... en fait c’est un nouveau bébé !

******


Minuit, c’est bizarre ici. Pourquoi les fenêtres sont toujours fermées ? Pourquoi toute la classe regarde dans la même direction ? Pourquoi on n’a pas des yeux dans le dos ? Pourquoi le tableau est tellement triste qu’il est toujours noir ? Pourquoi faut-il répéter des phrases ? Je déteste répéter des phrases !

Reviens, Natu Heza ! Enfourche-moi et partons découvrir le monde !

******


Pourquoi est-ce que la maîtresse ne nous raconte jamais d’histoire ? J’adore les histoires ! Pourquoi on ne peut jamais danser ici, Minuit ? Ni rire ? Ni jouer ? Pourquoi est-ce qu’on doit tous lire le même livre ? Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas d’images, ni de dialogues dans ce livre ?

Natu Heza, sauve-toi ! Les livres qui se ressemblent tous sont des livres morts.

******

Pourquoi je ne peux pas épouser Plume de Miel ? Pourquoi est-ce que j’ai tout le temps envie de dormir ? Pourquoi on ne sort jamais en bateau ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas m’envoler tout de suite avec mon petit ballon à air chaud ?

Viens, prends-moi, Natu Heza, je déteste ton école mais j’adore le voyage !

******


Hein ? Comment ? C’est à moi ? Qu’est-ce que je dois faire ? Réciter Perrette et le pot au lait ? Oui d’accord, mais attendez, je préfère vous raconter l’histoire. Voilà c’est une jolie laitière qui vient de traire sa chèvre, Minuit, en chantant. Non ? ce n’est pas ça ? Mais si ! laissez-moi finir ! le poème ? mais oui, je vous raconte le poème ! Non ? alors je ne sais pas ! je ne veux pas ! Laissez-moi...
******


<Natu Heza> tu sais, en fait cela, c’est presque la réalité que j’ai vécue, dans une école à la Anker. Si j’avais fui l’école et que j’étais parti à la découverte des îles, j’aurais déjà fait dix fois le tour du monde sur mon petit bateau "Estrela d’Alva"...
<Natu Heza> Le seul devoir que nous avons dans cette vie, Minuit, c’est de réaliser nos rêves les plus fous !
<Minuit> jolie profession de foi, je l’ai faite mienne !
******

- Monsieur, l’affaire est grave. Votre fils ne peut pas s’adapter à l’école. Il est renvoyé. Il donne un très mauvais exemple à ses petits camarades, et sa maîtresse, Mademoiselle Ficelle, est au bord des larmes. Il fait toujours systématiquement tout autre chose que ce qu’elle lui demande. C’est insupportable !

******

Mon fils s’est enfui. Personne ne sait où il est parti. Peut-être que je n’aurais jamais dû l’envoyer dans cette maudite école, mais aucun enfant ne peut vivre sans aller à l’école... Ma pauvre Minuit, tu as perdu ton chevalier errant. Est-ce qu’on va le retrouver, notre petit ? Dis ?

******

- Bonjour Madame, est-ce que vous avez encore des places dans votre belle nouvelle école ? demande Natu Heza à une grande dame dans un tailleur impeccable qui tient un guichet au rez-de-chaussée d’un gratte-ciel en verre bleu.
- Mais d’où viens-tu mon garçon ?
- De l’ancienne école. J’ai beaucoup marché pour arriver jusqu’ici.
- Et pourquoi n’es-tu pas resté là-bas ?
- Parce que j’étais malheureux et aussi... parce que... parce que...
- Parce que quoi ?
- Parce que j’ai été expulsé, dit Natu Heza, d’une voix atone.
- Il n’y a pas de places pour toi ici. Nous n’acceptons pas les petits cancres, seulement les...
- 

Le portable de la dame sonne. Elle fouille nerveusement dans son sac.

Natu Heza recule. Il recule lentement... Il sait qu’il va retrouver sur la chaussée le soleil dur et blanc qui l’a assourdi toute la journée en jouant de la cymbale sur les baies des hauts bâtiments, dans ces avenues sans nom, sans nombre, sans fin. La dame au tailleur impeccable l’a déjà oublié. Il profite de l’inattention d’un vieux nettoyeur qui vient de poser son aspirateur contre une porte de secours pour s’engouffrer dans l’escalier. Natu Heza monte quatre à quatre dix étages. Vingt. Cinquante. Monter, monter encore. Quatre-vingt-trois. Cent un. Monter toujours. Natu Heza ne sent plus son corps, il a tout oublié. Il ne sait même plus s’il respire encore. Deux cent-vingt. Deux cent-vingt-sept. Une porte rouge sang arrête net sa course. Il tire sur la poignée. Encore neuf marches à gravir. Une nouvelle porte rouge plus foncé à ouvrir et le voici sur une terrasse qui s’élance comme un plongeoir au milieu du ciel.

******

- Au secours, regardez ! Florisbelle a crié si fort que toute la classe a sursauté. Les enfants se précipitent à la fenêtre avec leurs professeurs. Devant leurs yeux tombe doucement, comme une feuille d’automne au vent, un petit garçon très souriant.

Une fraction de seconde, Natu Heza a croisé le regard de Florisbelle. Juste au-dessous de ses cils, il a aperçu la silhouette de ce bateau qu’elle a imaginé et conçu par simulation sur son ordinateur avec une autre élève, qui vit au bout du monde. Quelques étages plus bas, Natu Heza a compris que les professeurs ici sont plus nombreux que les élèves et que tout le monde s’amuse à inventer, à découvrir. Les enfants ont des correspondants dans le monde entier via le réseau Internet avec lesquels ils déchiffrent chaque jour de nouvelles énigmes. Les problèmes sont devenus des jeux. Le monde virtuel, une grande fenêtre qui s’ouvre toute grande sur le monde réel. Le bateau dessiné par Florisbelle est déjà en construction quelque part, au bord d’une mer joyeuse, et bientôt concepteurs et constructeurs en herbe partiront ensemble sur les traces d’Homère dont les enfants ont reconstitué les voyages en accédant à de précieuses archives, heureusement mises en ligne.

Natu Heza continue de tomber...

Sur la façade du gratte-ciel se découpe sur l’écran à plasma "nouvelleecole.com" avec la liste de tous les cours virtuels auxquels chacun, où qu’il soit dans le monde, peut participer.

Le regard de Natu Heza se brouille. Pourquoi la dame ne lui a pas dit cela ?

Natu Heza entend battre la Toile comme une aile d’oiseau, mais déjà le ciel s’éloigne. La terre sue le sel. Déjà les brins d’herbes se soulèvent et déferlent. Déjà...

******


- Natu Heza ! Natu Heza ! Dépêche-toi !, crie une voix d’homme. L’enfant ouvre les yeux, regarde sa chèvre et lui demande :
- Minuit, est-ce que tu sais voler ? La chèvre ne répond rien. Un peu titubant, Natu Heza se lève et quitte la berge de son cher Mississippi où demeure, à peine perceptible, comme la trace d’un rêve. l’empreinte de son corps De la cour vient encore une fois l’appel paternel :
- Cours t’habiller Natu Heza ! Pas question d’être en retard pour ton premier jour d’école !
Fin

<Minuit> je me demandais si tout à la fin on ne pourrait pas faire une acrobatie qui montrerait que cette histoire est le résultat des nouvelles technologies.
<Natu Heza> cela c’est une idée très osée... donc elle me plaît et beaucoup...
<Minuit> Reste à la trouver !
<Natu Heza> quand j’ai décrit dans mon synopsis la nouvellecole.com vue du haut, pendant ma chute, j’ai voulu conserver au mot "technologie" le sens de mon dictionnaire personnel...
<Natu Heza> Technologie signifie CONNAISSANCE et non machineries... ou techniques...
<Minuit> oui, Chéri,..c’est tout à fait juste
<Natu Heza> c’est ça, pour moi une nouvelle école... pas forcément celle qui applique des nouveaux gadgets. Les principes nouveaux, ce sont les principes éternels... mais tu viens de citer un gadget très important , l’ordinateur-internet...
<Minuit> oui,mais réfléchissons à la chute de notre histoire...
<Natu Heza> l’ordinateur-internet rend possible ce que nous venons de faire : l’écriture d’un conte à deux cerveaux par deux êtres humains qui ne se connaissent pas et qui vivent sur des continents différents... Toi et moi.
<Minuit> Oui... une écriture bicéphale qui met en pratique la plus belle idée des technologies de la formation : le savoir partagé et interactif !
<Natu Heza> En fait, c’est une imitation du processus de génération créé par l’auteur de toutes choses... C’est un conte généré de forme sexuelle...
<Minuit> Ce qui serait fou.... c’est si l’on reprenait carrément un extrait de cette conversation virtuelle pour finir ?!
<Natu Heza> Encore une idée audacieuse...
<Natu Heza> Chérie ! J’ai eu une idée !
<Minuit> oui !
<Natu Heza> Pour réaliser la folie que tu viens de nous proposer, on pourrait raconter l’histoire sous cette forme....
<Minuit> s’il te plaît, fermons cette fenêtre et ouvrons-en une autre !
<Natu Heza> Oui et faisons une pause de cinq minutes de gym pour nous dérouiller les jambes !
<Minuit> D’accord !

[Sun May 30 17:41:17 GMT-03:00 2004] Minuit dejó la conversación privada.

Conte inédit de Pablo Moralès



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