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Concours de nouvelles


Thérèse et Dame Thyre

Lauréat du concours




Eric Ecofffey


Note de la rédaction :

Nous sommes heureux de vous présenter le lauréat du prix de la meilleure nouvelle 2002 : Eric Ecoffey qui a reçu un chèque de mille francs offert cette année par Generation Notebook Lausanne.

Deux autres nouvelles ont été retenues par le jury ; il s’agit de :

  • La Tunique magique de François Guichon, EPFL - Constructions et exploitation du patrimoine immobilier ;
  • Ligne de déviance de Cédric Reinhardt, étudiant à l’école d’ingénieurs et d’architectes de Fribourg.

« Le dixième siècle avait dix ans ; Gorm régnait sur le Jürtland. Il avait de Dame Thyre un fils Harald. La paix ne régnait pas dans cette contrée scandinave où chaque communauté rêvait de conquérir sa voisine. Dame Thyre, de nature peureuse, craignait pour la vie de son fils de deux ans qu’elle sentait menacé de mille dangers dès qu’il s’éloignait avec les enfants des fermiers d’alentour. Un matin de mai, pour le garder à portée de vue...  »

Elle jeta un rapide coup d’oeil par-dessus son épaule. L’école reposait, accablée par la chaleur estivale. Les couloirs vides ne résonnaient plus que du bruit de quelques pas perdus, les bureaux désertés s’étaient assoupis, une odeur de vacances flottait et elle s’ennuyait. Elle retourna à l’écran et cliqua sur la flèche du dérouleur de texte, curieuse de connaître la suite de l’histoire. Une question lui répondit.

« Vous êtes à présent Dame Thyre. Comment protégeriez-vous votre fils de la menace qui le guette ? »

C’était son premier jeu de rôle online. Celui-ci était proposé sur le site de la compagnie de télécoms à laquelle elle était abonnée. Elle réfléchit en jouant nerveusement de la souris. Le pointeur batifolait parmi les lettres rouges qui couraient sur l’écran. En arrière-plan rôdait la silhouette d’un manoir moyenâgeux posé sur une colline toute de vert vêtue. Un visage flottait dans le ciel nuageux, celui du personnage qu’elle avait choisi d’être, Dame Thyre, dont les yeux bruns plongeaient dans les siens, comme à l’affût d’un brin de conversation.

« Quel danger menace votre fils, chère Dame Thyre ? » s’entendit-elle lui demander à voix haute.

Un autre enfant se profilait à l’horizon de ses pensées. Son propre fils. Harry. Elle l’avait appelé ainsi à cause de l’histoire d’Harry Potter qu’elle avait tant aimée. Elle songea à la solution adoptée pour assurer sa surveillance durant les deux heures qu’il passait seul le lundi après-midi. La webcam. Le troisième oeil de maman, lui avait-elle soufflé à l’oreille, la lunette magique qui lui permettait de le voir où qu’elle fût. Une façon comme une autre de lui passer un fil à la patte. Un fil électronique. A l’époque de Dame Thyre, cela aurait été impossible. Mais un fil tout court... Ses doigts hésitèrent un instant au-dessus du clavier avant de se poser sur les touches pour y composer sa solution au problème.

« Dame Thyre passa un fil autour de la cheville de son fils, un fil fin mais solide, dont la longueur correspondait au rayon de son champ de vision. Elle attacha l’autre extrémité à l’un des anneaux fixé au mur extérieur. Elle pouvait ainsi vaquer à ses occupations tout en ayant l’enfant à portée de vue. »

La souris couina et le message fut envoyé. Il faisait chaud et le sommeil la gagnait. Ses pensées s’effilochaient. Elle se demanda comment le serveur gérait les réponses personnalisées de chacun des participants. Si elle avait choisi d’être Harald, peut-être aurait-elle dû chercher le moyen d’échapper à la surveillance de sa mère. En coupant le fil. Ou en débranchant la webcam. Impossible pour un enfant de deux ans. Mais la faire tomber ? Elle imagina la caméra basculer, entendit le bruit de sa chute et se redressa brusquement sur sa chaise le coeur battant, réveillée par le vacarme de son propre rêve. Harry dormait-il vraiment ? Ses yeux croisèrent le regard tourmenté de Dame Thyre dans lequel il lui sembla lire la même interrogation. Elle ouvrit alors une nouvelle fenêtre et composa l’adresse de l’ordinateur familial. Une minute trop longue s’écoula, au bout de laquelle seul un message d’erreur s’afficha : The connection was refused when attempting to contact 162.169.62.140. Sur le dos de la souris, ses doigts tremblaient. Elle tenta de se rassurer. La ligne devait être encombrée. Mais à sa seconde tentative, sa main affolée sélectionna l’adresse des télécoms au lieu de la sienne. Le visage fantomatique de Dame Thyre envahit à nouveau l’écran, au bas duquel courait la suite de l’histoire.

« Votre solution est acceptée. Dame Thyre a donc noué un fil autour de la cheville de son fils et, rassurée, l’a envoyé jouer. A ce moment, l’intendant vint requérir ses conseils pour la préparation du repas du soir. Ce ne serait pas long. Dame Thyre le suivit dans la cour du château. »

La porte derrière elle s’ouvrit et le directeur de l’école apparut dans l’encadrement. Elle sursauta. Il lui avait dit prendre congé cet après-midi.

« Thérèse, pourrais-je vous dicter une courte lettre maintenant ? Ce ne sera pas long. Vous regarderez vos photos de vacances plus tard. »

Elle éteignit précipitamment l’écran, mais il avait dû voir l’image, surtout ce visage aussi pâle que le sien, prit son bloc et le suivit dans son bureau.

Lorsqu’elle ralluma son poste vingt minutes plus tard, les lettres rouges d’une nouvelle question dansaient sur l’écran.

« Dame Thyre revint un moment après et chercha son fils du regard. En vain. Elle ne le voyait nulle part. L’inquiétude la gagna. Il lui était difficile de quitter le château. Qu’allait-elle faire ? »

Thérèse ferma la fenêtre sans envoyer de réponse, cliqua pour en ouvrir grand une autre et sélectionna son adresse, sans se tromper cette fois-ci. Il lui fallait chasser la panique qu’elle sentait couler en elle, voir son fils endormi, un instant seulement. Sur l’écran, un petit sablier distillait les secondes de son attente inquiète. Enfin l’ordinateur toussota et cracha le message d’erreur, qui proclamait n’avoir toujours pas pu atteindre l’adresse désirée.

Ce fut comme un serpent glacial qui se glissait le long de sa colonne. Qu’allait-elle faire ? Il lui était difficile de quitter son bureau. Elle hésita un instant puis se décida. Tant pis. Elle prétexterait un malaise, ce qui n’était pas complètement faux d’ailleurs. Elle allait partir. Tout de suite. Après avoir rassemblé ses affaires et griffonné une note à l’attention du directeur, elle ferma les documents sur lesquels elle travaillait et fit taire le message d’erreur. Son attention fut alors attirée par la fenêtre du jeu. La question avait disparu, bien qu’elle n’y ait pas répondu, et la suite de l’histoire s’affichait.

« L’angoisse de Dame Thyre était telle qu’elle avait décidé de partir elle-même à la recherche de son fils. Elle laissa quelques instructions à l’intendant et partit en courant. »

Quel jeu stupide ! Elle éteignit son poste et partit en courant.

Assise sur un strapontin à la housse lacérée, Thérèse écoutait le haut-parleur égrener le chapelet des arrêts. Au troisième, son téléphone portable sonna. Un SMS. Le texte était bref.

« Bonjour Dame Thyre. Ici Thor, le Seigneur des Terres d’en Haut. Vous cherchez votre fils ? Moi aussi. Il vaudrait mieux pour vous que vous le trouviez avant moi... »

Les battements de son coeur affolé résonnaient à ses oreilles. D’où provenait ce message ? Son esprit essaya d’échafauder une explication logique. Elle avait joué sur le site de la compagnie de télécoms à laquelle elle était abonnée. Celle-ci disposait donc de son numéro de portable. Et l’avait communiqué à un joueur qui avait endossé le rôle de ce Thor. Oui, c’était l’explication, certainement. Elle composa rapidement sa réponse.

« Je ne joue plus ».

A ce moment, le haut-parleur annonça le nom de la station à laquelle elle devait descendre. Thérèse dévala la rue jusqu’à son immeuble, gravit quatre à quatre les escaliers jusqu’à la porte de son appartement, engagea la clé dans la serrure d’une main balbutiante, se rua dans la chambre de son fils et constata que celle-ci était vide. Affolée, elle se jeta sur le lit encore plein de la tiédeur du petit corps, souleva l’édredon, appela « Harry, Harry, où es-tu ? » et s’agenouilla pour regarder sous le sommier. En se relevant, elle croisa le regard éteint de la webcam. Elle ne fonctionnait plus. Le fil a été coupé, songea Thérèse avec une ironie amère et elle courut dans sa propre chambre à coucher, espérant que, peut-être, son fils s’y était dissimulé.

La première chose qu’elle vit en entrant dans la pièce, ce fut son visage. Livide. Toujours le même. Et des yeux, si pareils aux siens, qui la regardaient. Dame Thyre était déjà là, sur l’écran de son ordinateur. Thérèse s’approcha. La suite du jeu s’affichait au bas de la page.

« Affolée, Dame Thyre s’était lancée à la recherche de son fils. Depuis le mur d’enceinte, elle avait suivi le fil, courant et trébuchant, jusqu’à un massif de blocs rebondis. Le fil dormait là, lové au soleil. Il avait été coupé. De traces de son fils, aucune. Dame Thyre battit les grandes herbes, regarda derrière chaque rocher, appela « Harald, Harald, où te caches-tu ? » et se laissa choir au sol. Thor, certainement, l’avait enlevé. Thor, le Seigneur des Terres d’en Haut. Il convoitait l’Ost du Jütland et avait plusieurs fois menacé de s’en prendre à l’enfant de Gorm pour l’utiliser comme monnaie d’échange. Si Thor n’obtenait pas ce qu’il voulait, il tuerait Harald. »

Thérèse lisait et se disait qu’elle devenait folle. Folle. Ses ongles labouraient les paumes de ses mains. Thor était le signataire du SMS. C’était impossible. Elle voulut hurler, se mordit les lèvres. Qu’allait-elle faire ? Où était Harry ? Elle ferma les yeux un instant, pour réfléchir, les rouvrit et vit avec horreur que ces mêmes questions s’inscrivaient à présent sur l’écran.

« Que va faire Dame Thyre ? Où peut être Harald ? »

Thérèse et Dame Thyre échangèrent un regard. La folie la guettait. Les guettait. Elle hésita. Sur ses lèvres, il y avait le goût salé des larmes et, blotties entre ses cuisses, deux mains poisseuses de transpiration. Peut-être. Peut-être avait-elle perdu la raison. Mais peut-être aussi était-ce le seul moyen de retrouver Harry. Alors, très lentement, elle composa sa réponse, suivant le fil d’un espoir absurde.

« Peut-être Harald avait-il échappé à ses ravisseurs. Ne se serait-il pas dissimulé, les voyant arriver ? Peut-être ne pouvait-il entendre les appels de sa mère d’où il se trouvait. »

Elle n’écrivit rien de plus, n’ayant aucune idée de l’endroit où l’enfant aurait pu se cacher, et envoya le message. La réponse vint immédiatement. Trop rapidement, songea Thérèse.

« La nuit tombait. Elfes et farfadets allaient pointer leurs nez hors des grottes qu’ils habitaient. Les grottes. Dame Thyre songea aux histoires contées à son fils. Quiconque s’y abritait devenait invisible. Comme les créatures magiques. S’il avait voulu se cacher, c’est certainement dans les grottes que Harald serait allé. »

Thérèse lisait à voix haute. Les elfes. Elle s’en souvenait maintenant. Elle les avait inventés pour Harry, avec d’autres êtres fantastiques, leur imaginant mille aventures nocturnes au terme desquelles ils s’installaient dans l’armoire du balcon où ils vivaient la journée invisibles aux yeux des humains. Se pourrait-il que Harry s’y soit réfugié ? Il n’y avait aucune raison à cela, mais la raison n’avait pas vraiment eu son mot à dire jusqu’à présent. Elle se précipita sur le balcon. La porte de l’armoire était entrebâillée et elle l’ouvrit doucement. Harry était là, blotti dans les pulls de laine. Thérèse sentit le poids de sa peur rouler à ses pieds et demanda à son fils ce qu’il faisait là. Il ne répondit pas, lui lança un regard effrayé, agrippa la main qu’elle lui tendait et la suivit docilement dans l’appartement sans mot dire. Alors qu’ils traversaient la chambre, elle remarqua sur l’écran la page d’accueil des télécoms. Dame Thyre était partie. Son natel sonna à ce moment-là. Sans lâcher son fils, Thérèse s’empara de l’appareil. A l’autre bout du fil, une voix grave la félicitait.

« Bravo Dame Thyre. Ici Thor, Seigneur des Terres d’en Haut. Vous avez gagné. Vous avez retrouvé votre fils. Vous remportez donc cette partie. Ferez-vous mieux la prochaine fois ? Nous verrons. D’ici là, veillez bien sur votre fils. Et surtout n’oubliez pas de renouveler votre abonnement Internet. »

Pour la petite histoire, les premières lignes qui devaient impérativement commencer la nouvelle nous ont été inspirées par l’histoire de BlueTooth : « Le roi Gorm régnait sur la province du Danemark appelée le Jütland. En l’an 908 sa femme Thyre donna naissance à un fils. Le petit Harald appris très jeune à respecter les traditions familiales que prônait la société Viking et à préserver le royaume des envahisseurs. La majorité de la peuplade scandinave à l’époque d’Harald était composée de fermiers. Ils vivaient dans des camps où ils gardaient le bétail et les chevaux nécessaires afin de cultiver les champs. Ces communautés étaient gérées par de grands chefs qui créèrent des empires et augmentèrent leurs possessions terrestres et le nombre de leurs sujets. La communauté la plus pauvre et la plus faible des vikings était représentée par les esclaves. C’est dans cette société que le jeune Harald plus tard appelé Harald Blatand (BlueTooth) a grandi, ce surnom vient probablement de deux vieux mots danois, bla signifiant peau sombre et tan signifiant grand homme, une autre traduction de Blatand est BlueTooth. Il réussit en son temps l’exploit d’unifier le Danemark et la Norvège, royaumes vikings, à l’heure où l’Europe était divisée tant par des querelles de religions que de territoires. Le symbole de la technologie BlueTooth est une rune viking. »



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