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Concours de nouvelles


La tunique magique

Nouvelle retenue par le jury




François Guichon


la Tunique magique

François Guichon, EPFL - CEPI

La tunique magique Le dixième siècle avait dix ans ; Gorm régnait sur le Jütland. Il avait de Dame Thyre un fils Harald. La paix ne régnait pas dans cette contrée scandinave où chaque communauté rêvait de conquérir sa voisine.

Dame Thyre, de nature peureuse, craignait pour la vie de son fils de deux ans qu’elle sentait menacé de mille dangers dès qu’il s’éloignait avec les enfants des fermiers d’alentour. Un matin de mai, pour le garder à portée de vue, elle recommanda à Lunix, l’aîné de la ferme Norensen qui était venu chercher Harald pour aller jouer chez eux, de bien veiller à ce que l’un d’eux laisse toujours un fil de sa tunique en contact avec l’eau ; ainsi elle pourrait suivre leurs mouvements sur l’écran tactile intégré au revers de sa manche.

Les moyens de communication s’étaient considérablement améliorées depuis la catastrophe écologique du 27ème siècle de l’ère antérieure. En ce temps là, les hommes avaient tellement usé et abusé des ressources naturelles, polluant eau et air, extirpant du sol toutes ses richesses, que la terre et le ciel s’étaient en quelque sorte rebellés. De gigantesques catastrophes (raz de marée, inondations, tempêtes) anéantirent une grande partie des territoires habités. L’atmosphère, saturée d’ondes de toutes provenances et des décharges stratosphériques, provoqua un dérèglement total de tous les systèmes de communications sans fil, qui étaient devenus alors la base des sociétés dites évoluées. La terre enfin, exténuée par l’agriculture intensive, cessa de produire les aliments dont les 18 milliards d’humains avaient quotidiennement besoin.

Il s’en suivit une quasi disparition de la race humaine et des espèces animales apprivoisées. Seules quelques groupements isolés résistèrent à ce bouleversement phénoménal, notamment dans les régions proches des pôles que les conditions climatiques extrêmes avaient heureusement préservées des méfaits de la civilisation. De plus avec le réchauffement constant de la planète, les anciennes régions scandinaves bénéficiaient à présent de conditions climatiques très agréables, proches de celles du bassin méditerranéen 10 siècles auparavant. Parmi ces régions, le Jütland disposait de surcroit d’un réseau très dense de cours d’eau et de lacs, sans parler de la proximité de la mer.

Naturellement, les rescapés du cataclysme vinrent peu à peu s’installer dans ces contrées, bâtissant sur les ruines de l’ancienne civilisation, les fondements d’une nouvelle société basée sur la coopération avec le milieu naturel. Bénéficiant néanmoins de l’héritage de connaissances de leurs prédécesseurs, ces nouveaux pionniers mirent au point en quelques siècles, des technologies "douces", fondées sur le recyclage intensif des matériaux existants, sur les propriétés étonnantes des éléments naturels et sur les énergies renouvelables.

Ainsi au 7ème siècle, une fois que les océans et les cours d’eau eurent peu à peu retrouvé un état de pureté satisfaisant, on découvrit en étudiant la structure fine des molécules d’eau, ses possibilités étonnantes de stockage et de transfert d’informations, à l’instar de mini réseaux électroniques. A force de tâtonnements et d’échecs, les chercheurs réussirent à maîtriser ces propriétés à tel point qu’à ce jour l’ensemble des surfaces aquatiques était devenu une gigantesque base d’informations commune, et l’unique canal de communication possible, les voies hertziennes restant encore trop instables.

Bien sur, la miniaturisation de l’informatique mobile avait fait des progrès gigantesques, déjà à la fin de l’ère précédente, de même que la reconnaissance numérique de la voix humaine, des odeurs et même des émotions, ce qui reléguait les claviers, souris et écrans tactiles au rayon des antiquités poussiéreuses. On avait aujourd’hui de la peine à concevoir comment les hommes avaient pu autrefois communiquer et travailler avec des instruments aussi rustiques et encombrants.

Mais une des découvertes les plus importantes de ces dernières décennies, avait été faite par un fermier de la communauté Gorm, à l’age où Gorm lui-même n’avait que quelques mois. En posant par inadvertance une gerbe de fibres de roseaux sur un générateur solaire, cet homme avait constaté que ce matériau naturel avait la capacité de conduire l’énergie produite par le générateur. Et en tressant ensemble ces fibres pour en obtenir une sorte de tissu végétal, il avait même constaté la fabuleuse capacité de ce nouveau matériau à se reconstituer lui-même lorsqu’il était déchiré.

Cette invention fut rapidement divulguée à l’ensemble de la communauté, qui bientôt réussit à fabriquer avec ces fibres, des tuniques qui étaient de véritables ordinateurs multimédia avec écran, micro, caméra et détecteur d’odeurs incorporés. Chacun désormais était relié à l’ensemble de la communauté, pour autant qu’un fil de ce tissu magique fut en contact avec un point d’eau, vecteur indispensable du transfert d’informations.

C’est ainsi que Dame Thyre pouvait voir, sentir et entendre son fils alors qu’il jouait avec Lunix et ses frères à plusieurs kilomètres d’elle, comme si elle fut à ses cotés. Ceci la rassurait suffisamment pour autoriser Harald à s’éloigner de la maison sans une garde rapprochée. De plus, ces derniers temps les Sunk, une tribu rivale et voisine de celle des Gorm, semblait avoir tempéré ses ardeurs belliqueuses.

Ce matin, elle voyait donc les enfants jouer en bordure de la rivière an milieu d’un troupeau de lamas. Lorsque la communication s’interrompit, elle n’y prêta pas autrement attention, pensant que les enfants, oubliant ses consignes, s’étaient éloignés un instant du cours d’eau pour suivre les animaux vers un autre pâturage.

Et en effet, Harald, Lunix et ses deux frères Josp et Mirka, dévalaient en riant une douce pente herbeuse pour essayer de rattraper les lamas qui avaient rejoint la lisière de la forêt. Arrivés à l’ombre des grands arbres, ils s’écroulèrent dans l’herbe pour reprendre leur souffle, sous l’Ïil impavide des animaux qui s’étaient remis à paître. A aucun instant ils n’eurent l’idée de faire les quelques pas qui les séparait d’un étroit ruisseau pour renouer le contact avec Dame Thyre.

Lorsque les guerriers Sunk fondirent sur eux pour les capturer, personne ne s’en aperçu si ce n’est les lamas dérangés dans leur pâture et qui s’éloignèrent de quelques dizaines de mètres des intrus. Les enfants furent facilement maîtrisés et ne purent opposer qu’une faible résistance face à ces adultes déterminés. Et leurs cris se perdirent bientôt dans les profondeurs de la forêt sans que personne ne les entende.

Après un long voyage au fond d’un chariot, la troupe arriva enfin au camp fortifié de Sunk qui fit aussitôt enfermer les enfants dans une arrière cour, après leur avoir fait changer de vêtements afin qu’ils soient habillés avec le costume habituel des membres de sa tribu. Ainsi ils passeraient inaperçus au yeux d’un étranger qui par hasard s’aventurerait dans ce quartier. Leurs tuniques et autres effets furent immédiatement détruites afin de ne pas laisser de traces compromettantes.

Bien que la découverte concernant les fibres de roseaux ne fut pas tenue secrète, les autres tribus que celle de Gorm n’y attachèrent que peu d’importance, plus préoccupées qu’elles étaient par la mise au point de nouvelles armes de conquête. Aussi, les hommes de Sunk ne virent dans les tuniques des enfants que des habits différents des leurs et ne soupçonnèrent pas quels instruments précieux ils étaient en train de brûler.

Si Josp et Harald, une fois la fatigue et les émotions du voyage dissipées, se remirent très vite à jouer, profitant dans leur insouciance d’enfant de ce nouveau décor qui s’offrait à eux, Lunix er Mirka les deux aînés, comprenaient bien que leur situation était préoccupante, et que dans le meilleur des cas ils risquaient une très sévère punition pour ne pas avoir suivi les consignes de Dame Thyre. Ils réfléchirent donc au moyen de rentrer au plus vite en contact avec les leurs afin de les informer de leur sort.

Pendant ce temps, Dame Thyre inquiète de ne plus être en contact avec les enfants depuis bientôt deux heures, commença à alerter les fermiers voisins. Et là quel chance d’avoir cette tunique : il lui suffisait de penser fortement à l’un de ses voisins ou de le nommer à haute voix pour qu’aussitôt aussi bien l’image et le son de cette personne lui parvienne par les accessoires intégrés à son vêtement. En quelques minutes toute la communauté fut avertie de l’inquiétude de Dame Thyre. Les Sorensen se rendirent sur place et ne purent que constater la disparition des enfants.

Guidés et conseillés par les plus perspicaces, les autres fermiers à présent sur place recherchaient activement un indice qui les mît sur la trace des enfants.

Leur caméra et détecteur d’odeurs intégrés devenaient les yeux et le nez de l’ensemble de la communauté qui bruissait à présent comme une ruche, chacun ayant un fil de sa tunique en contact avec l’eau, y allant de son conseil, comparant les images reçues, suggérant une piste. Rapidement, les données traitées en réseau furent analysées par des programmes de déduction numérique croisée qui mirent en lumière les indices déterminants : des traces de fibres de tunique détectées à proximité de la forêt ainsi qu’une odeur non répertoriée dans les bases d’effluves de la communauté Gorm. Les enquêteurs sur place furent donc dirigés vers la forêt où ils découvrirent très vite les traces du chariot Sunk qui avait transporté les enfants ainsi que les nombreuses traces de pas dans la terre du sous-bois qui attestaient de la courte lutte qui y avait eu lieu.

Il n’y avait plus de doute à présent : les enfants avaient bel et bien été enlevés par les Sunk, probablement pour servir de monnaie d’échange ou comme moyen de pression sur Gorm. Ce dernier, une fois l’émotion de savoir son fils en danger surpassée, préparait déjà avec ses conseillers une tactique pour délivrer les enfants des mains de son rival.

Pendant ce temps, dans le camp Sunk, Mirka découvrit dans ses longs cheveux bouclés, quelques fibres arrachées de sa tunique, probablement lors de la lutte aves les hommes de Sunk. Patiemment il commença à tresser ensemble ces quelques fibres en laissant au milieu du morceau de tissu une ouverture. Les fibres, exposées quelques temps au soleil, ne tardaient pas à reconstituer par elles-mêmes la matière manquante au centre du morceau. Ensuite il suffit à Mirka de découper le morceau ainsi obtenu en plusieurs bandes, de placer ces bandes bout à bout en forme de couronne et de laisser faire le soleil et les fibres pour que se reconstitue la partie manquante au centre. En moins de deux journées, Mirka avait ainsi reconstitué un tissu de la taille d’un mouchoir. Bien que ne bénéficiant pas de toutes les fonctionnalités ni de la puissance d’une tunique complète, ce morceau de tissu devrait être suffisant pour lancer un appel à Gorm. Bien sur dès qu’un Sunk apparaissait pour apporter de la nourriture aux enfants, Mirka cachait rapidement la précieuse étoffe sous ses vêtements.

Il lui fallait maintenant de l’eau, mais où en trouver dans cette arrière cour sans fontaine ? Ce fut Lunix qui eut le premier l’idée de creuser. Les enfants se relayèrent pour gratter la terre et commencer un petit puits, masqué à la vue de leurs gardiens par une pile de caisses entreposées ici. Ce manège amusait particulièrement Harald qui retrouvait la joie des jeux de plage au bord de la mer.

Et de fait, Josp et lui furent bientôt les seuls à pouvoir descendre dans le puits du fait de leur petite taille, les grands devant se contenter d’évacuer et de disperser les matériaux évacués, ce qui commençait à poser de sérieux problèmes de discrétion.

Heureusement les pieds de Josp s’enfoncèrent bientôt dans de la boue, et après quelques efforts supplémentaires, une flaque d’eau claire ne tarda pas à miroiter au fonds du puits. Lunix y plongea immédiatement un fil tiré du tissu confectionné par Mirka, et couché sur le sol au bord du puits, l’étoffe à quelques centimètres de sa bouche, il envoya son message de détresse à Gorm. Bien qu’exténuée par la fatigue, Dame Thyre n’avait cessé de rester à attendre un message de la part des enfants ou d’un éclaireur envoyé par Gorm à leur recherche. Ce fut donc elle qui capta la première ce grésillement presque inaudible et alerta aussitôt tout le monde. Suspendus aux quelques paroles qu’ils parvenaient à déchiffrer malgré la piètre qualité de la transmission, les fidèles de Gorm réussirent à localiser la provenance de l’appel et le contenu du message de Lunix : les enfants avaient été capturés par Sunk. Ils allaient bien et ils étaient correctement traités, mais ils attendaient qu’on viennent les délivrer car ils ne pouvaient s’échapper seuls.

Aussitôt Gorm réunit ses meilleurs guerriers et se mit en route. A suivre...



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