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La vie des logiciels libres ou la liberté des logiciels vivants




Anne POSSOZ


Comment sont développés les logiciels aujourd’hui, que sont-ils et que deviennent-ils ? Voici des questions stimulantes que l’évolution récente de l’informatique a le mérite de nous poser.

La reconnaissance des qualités du développement coopératif est à la hauteur de l’appréciation du noyau Linux. L’enjeu de disposer des sources du code produit est une évidente garantie que nous offrent les logiciels libres. Enfin, savoir ce que l’on peut faire ou ne pas faire d’un logiciel est une question essentielle pour un regard tourné vers l’avenir.

Les logiciels et la loi

Chaque pays a des lois qui régissent la propriété intellectuelle. On peut y distinguer 3 grandes classes. D’un point de vue légal, le même mot peut recouvrir des notions différentes suivant les pays (avec encore des subtilités pour les États fédérés). On prendra donc cette classification avec précaution, les traductions contenant aussi des connotations différentes.

Ce qui relève du domaine public est libre de droits ; ceci advient pour toute oeuvre après un délai qui varie selon les lois et les pays, ou avant, si l’auteur le veut. Les droits d’auteur (copyright), qui protègent les créations littéraires, musicales ou artistiques et maintenant les logiciels (lois variables suivant les pays), fixent les droits de reproduction et de publication. Les brevets (patents), qui protègent les inventions, permettent de communiquer celles-ci en autorisant leur utilisation moyennant finances.

Les premiers logiciels, ayant été développés surtout en milieu universitaire, appartenaient majoritairement au domaine public. Avec l’extension de l’utilisation de l’informatique, il est apparu utile de les protéger par des droits d’auteur. La course effrénée vers les profits voudrait autoriser la protection de certains logiciels par des brevets. Ce point est à l’ordre du jour en Europe. Sa complexité légale dépasse le sujet de cet article.

Dans la suite, nous allons voir plus en détail les divers aspects des droits d’auteur appliqués aux logiciels, en tentant de clarifier autant que possible le vocabulaire qui les concerne.

Logiciels libres

Pour beaucoup d’auteur.e.s de logiciels, ceux-ci s’enrichissent grandement de l’échange et font partie du bien commun. Pouvoir les partager, les distribuer et mettre à disposition les sources, afin de pouvoir les étudier et les modifier, est une question de liberté qu’il faut préserver.

Afin de protéger ces libertés, la notion de logiciel libre a été proposée par Richard Stallman qui, en 1984, a fondé le projet GNU. L’expression logiciel libre fait référence à la liberté, non à la gratuité (free plus ambigu en anglais). Plus précisément, pour la personne qui utilise le logiciel, elle prévoit les libertés suivantes :

exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0) ;

étudier le fonctionnement du programme, l’adapter à ses besoins (liberté 1) ; l’accès au code source est ici une condition requise ;

redistribuer des copies, donc aider l’autre (liberté 2) ;

améliorer le programme et publier ses améliorations, pour en faire profiter toute la communauté (liberté 3) ; l’accès au code source est ici aussi une condition requise.

L’ensemble de ces libertés nécessite non seulement la mise à disposition du code source mais encore de la documentation et des moyens de compiler ce code.

Cette notion n’interdit nullement de vendre les logiciels libres, notamment pour des services qui y sont attachés, pour autant que les clauses de licence soient respectées.

La Fondation pour le logiciel libre (FSF, Free Software Foundation) a été fondée au sein du projet GNU pour défendre ces libertés.

Licences libres

Afin de garantir la transmissibilité de ces libertés, les promoteurs du logiciel libre ont fait preuve d’originalité juridique en créant la Licence publique générale GNU (GPL). Par jeu de mot, on parle de copyleft ou gauche d’auteur. Cette licence de distribution interdit aux nouveaux distributeurs d’ajouter à un logiciel libre des restrictions supplémentaires. Ainsi, un logiciel libre ne pourra servir de base à un nouveau logiciel qui ne le serait plus. Cette licence et son utilisation sont détaillées dans les pages du GNU, seule la version anglaise faisant foi, pour éviter tout problème juridique. Il existe toutefois des traductions dans plusieurs langues, dont le français.

Les promoteurs du logiciel libre ont cependant remarqué qu’il était parfois utile d’encourager l’utilisation de certaines bibliothèques, de telle sorte qu’elles deviennent un standard de facto. Ils ont donc prévu une licence moins restrictive, qui autorise des programmes non libres à utiliser ces bibliothèques. C’est ainsi qu’est née la Licence publique générale limitée GNU (LGPL). Cette licence autorise un programme non libre à utiliser une bibliothèque sous licence LGPL. La transmissibilité de licence n’est ici plus requise mais le programme doit aussi être livré sous une forme (objet, mais sans sources obligatoires) afin de permettre de le reconstruire dans sa version exécutable après modification de la bibliothèque (LGPL, donc à source disponible). Le programme ainsi fourni peut avoir tout type de licence.

Enfin, depuis mars 2000 existe la Licence GNU de documentation (FDL ) qui n’a pas encore de traduction française. Il s’agit d’une adaptation de la licence des logiciels libres aux manuels, livres et autres documents, dans l’esprit de la licence publique générale GNU. Le développement informatique de la documentation fait entrevoir l’intérêt de ce type de licence, qui s’écarte du logiciel proprement dit mais se préoccupe du développement coopératif de la documentation sous forme numérique.

Il existe un grand nombre d’autres types de licences dont l’idée est proche de celle des logiciels libres, mais dont les auteurs s’attachent surtout à la disponibilité du code source. A la page de l’Opensource on trouvera une liste de licences reconnues par l’OSI (Open Source Initiative).

Catégories de logiciels

Nous regroupons ici une brève description de différentes catégories de logiciels souvent rencontrées. Ces catégories peuvent se recouvrir ou s’exclure, suivant les droits d’utilisation, de distribution et de modification.

Logiciels libres

Les logiciels qui correspondent à la définition de la Fondation pour le Logiciel libre (FSF), avec les libertés mentionnées plus haut. Ils sont libres, mais pas nécessairement gratuits.

Logiciels Open Source

Ceux dont les sources sont disponibles. Cette appellation est utilisée dans un sens proche de celui de logiciel libre mais inclut aussi des logiciels semi-libres et parfois non libres.

Logiciels du domaine public

Il s’agit ici de logiciels non soumis aux droits d’auteurs. Certaines copies ou versions modifiées peuvent ne pas être libres.

Logiciels sous gauche d’auteur (copyleftés)

Il s’agit de logiciels libres dont les conditions de distribution interdisent aux nouveaux distributeurs d’ajouter des restrictions supplémentaires.

Logiciels semi-libres

Il s’agit de logiciels qui s’accompagnent de la permission de les utiliser, les copier, les redistribuer et les modifier mais uniquement dans un but non lucratif.

Logiciels propriétaires

Ce sont les logiciels qui ne sont ni libres, ni semi-libres. Leur utilisation, redistribution ou modification exige une autorisation spécifique. L’accès aux sources est rarement disponible et toujours à des conditions contractuelles bien spécifiques.

Freeware

Ce terme n’a pas de définition communément acceptée mais désigne généralement des ensembles qui autorisent l’utilisation et la redistribution mais pas la modification (pas de code source disponible).

Shareware (partagiciel)

Ce sont des logiciels qui s’accompagnent de la permission de redistribuer des copies mais qui mentionnent que toute personne qui utilise une copie est obligée de payer des royalties. Le code source n’est pratiquement jamais fourni.

Logiciels commerciaux

Il s’agit de logiciels développés dans le but de gagner de l’argent sur leur utilisation. Attention à ne pas confondre propriétaire et commercial. Par exemple, GNU Ada est distribué sous licence GPL et toutefois vendu avec des contrats de support ce qui permet aux commerciaux de dire "GNU Ada est un logiciel commercial ; il est également un logiciel libre".

Les logiciels libres : valeurs ajoutées

Utiliser des logiciels libres, c’est non seulement un choix mais cela peut aussi avoir des répercussions sur la sécurité et sur la confidentialité. En effet, les codes-source étant disponibles (y compris les moyens de reconstruire les exécutables à partir de ceux-ci), le contrôle du contenu des logiciels à l’échelle planétaire tente de prévenir toute introduction de cheval de Troie ou de mécanismes qui enverraient des informations depuis notre ordinateur à notre insu. La communauté veille... Il faut toutefois rappeler que ces conditions de sécurité ne seront remplies que si l’on choisit avec soin la provenance de ce que l’on rapatrie. Prendre une dernière version disponible sans ce genre de précaution pourrait amener des effets inattendus.

L’ouverture des codes sources augmente aussi la réactivité en cas de bogues ou de failles de sécurité, donnant ici aussi un avantage au modèle coopératif par rapport à celui du modèle propriétaire.

En outre, les logiciels libres sont le garant de la pérennité du travail accompli, par la disponibilité du code source et l’adoption de protocoles et de formats de données standards (ouverts ou au moins dont les spécifications sont publiées). Par contre, baser ses activités sur des logiciels propriétaires peut devenir problématique lorsque le suivi de ceux-ci est abandonné (changement de stratégie, faillite, etc.).

Enfin, l’utilisation de logiciels libres a souvent des avantages économiques dans une communauté comme la nôtre (où les compétences internes peuvent apporter de bons supports). De plus, la communauté du logiciel libre ayant dans ses fondements le souci d’aider, il est bien rare qu’une question bien posée dans un newsgroup ne trouve pas rapidement une réponse et qu’un bogue ne soit pas rapidement trouvé et corrigé.

Les logiciels libres à l’EPFL

L’histoire des logiciels libres à l’EPFL, en tant qu’institution, n’est pas nouvelle. Dès l’arrivée de Nestor, en 1991, les premiers logiciels du GNU et d’autres logiciels libres y ont été installés, pour les divers systèmes Unix disponibles (on y trouvait alors gcc, X11, perl, tcl/tk, TeX et toute une palette d’utilitaires GNU).

Fin 1996, le serveur Asis , a progressivement pris la relève de Nestor, qui partit en retraite au printemps 1997. Nous avons ainsi, pour les différentes flaveurs de Unix standard à l’EPFL (Solaris, Irix, Hpux, Alpha, Linux), une large palette de logiciels libres prêts à l’emploi. Ceci a pour avantage de permettre l’utilisation des mêmes commandes ou programmes, indépendamment de la flaveur de Unix, Asis se chargeant de mettre à disposition les mêmes versions.

On ne peut non plus passer sous silence l’impact de GNU/Linux, sous licence GPL, qui a permis d’utiliser les PC avec des logiciels libres. Ceux-ci peuvent ainsi être utilisés tant comme serveurs de haute performance que comme stations de travail.

Enfin, le nombre de logiciels et applications largement utilisés et qui sont libres ne cesse de croître. Nous en parlerons dans d’autres articles. N’hésitez pas à contacter l’auteure si vous souhaitez parler des qualités d’un de ces logiciels.

Notre Ecole est partie prenante de ce processus, tant par la large utilisation de logiciels libres que par des personnes qui y contribuent à divers niveaux. Il nous semble essentiel de continuer à promouvoir leur utilisation mais aussi de faire en sorte que l’EPFL, en tant qu’institution, devienne un membre engagé et reconnu de ce mouvement.

Nous ne pouvons terminer cet article sans attirer l’attention des étudiant.e.s sur la journée d’installation de Linux (install party) organisée par leurs pairs le 16 janvier prochain.

  1. "Le terme d’informatique logiciel, n.m., a été formé (v. 1970) sur le radical latin de logique, avec la finale de matériel, pour remplacer l’anglicisme software (v. 1958). Il désigne l’ensemble des programmes, procédés et règles utilisés sur un matériel informatique." Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey.

  2. Le copyright n’est pas exactement le droit d’auteur et cette dernière notion n’est pas la même en France et au Canada, par exemple.

  3. Les conséquences de brevets sur les logiciels pourraient être très importants pour notre société et demandent que les milieux universitaires étudient leurs implications afin d’éclairer les politiques-décideurs. On pourra suivre les débats sous http://www. eurolinux.org/

  4. Connu aussi dans les débats sous ses initiales rms, c’est avec beaucoup de cohérence qu’il défend son objectif.

  5. http://www.gnu.org/gnu/thegnuproject.html

  6. http://www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html

  7. http://www.gnu.org/fsf/fsf.html

  8. GNU General Public Licence

  9. http://www.gnu.org/copyleft/gpl.html

  10. http://www.linux-france.org/article/these/gpl.html

  11. http://www.linux-france.org/article/these/licence/lgpl /lgpl.html

  12. GNU Lesser General Public Licence, précédemmment appelée GNU Library General Public License. http:/ /www.gnu.org/copyleft/lesser.html

  13. GNU Free Documentation License http://www.gnu.org /copyleft/fdl.html. La version française du contenu de cette licence n’est pas encore disponible.

  14. http://www.opensource.org/licenses/

  15. Pour une différence d’appellation entre "libre" et "ouvert", on peut lire : Pourquoi "Free Software" est-il meilleur que "Open Source" http://gnuwww.epfl.ch/philosophy/free-software-for-freedom.fr.html

  16. PGP en est un exemple.

  17. La sécurité nécessite aussi un compilateur fiable à tout point de vue, ce qu’offre gcc.

  18. Les anciens se souviendront : Nestor, le fidèle serveur de fichiers, qui succédait aux premiers balbutiements de distribution de logiciels libres (X11) pour les Suns sur sicsun.

  19. http://asis.epfl.ch/, en collaboration avec le CERN.

  20. Nous utilisons cette appellation car sans les outils du GNU, Linux ne serait pas à proprement parler un système d’exploitation. http://linuxwww.epfl.ch/


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