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L’usage des nouveaux dispositifs médiatiques


Les étudiants délaissent de plus en plus fréquemment les environnements technologiques mis à leur disposition par les universités au profit de leurs environnements numériques personnels. Pour quelle raisons ? D’où vient cet engouement pour ces nouveaux dispositifs ?



Institutional learning management systems (LMS) are more and more often abandoned by university students in favor of their own personal learning environments. Why are they so keen on using Web 2.0 environments for academic purposes ?



Daniel PERAYA

Philippe BONFILS


Quelques observations sur l’usage des nouveaux dispositifs médiatiques auprès de futurs ingénieurs multimédia

Cette contribution (synthèse de l’article de 2012 [1] dont il reprend de très larges extraits) rapporte quelques-uns des résultats d’une recherche que nous menons depuis deux ans auprès d’étudiants de l’Unité de formation et de recherche (UFR) Ingémédia à l’Université de Toulon. Durant cette période, nous avons observé les choix opérés par ces étudiants en matière d’environnements virtuels de travail. Notre recherche a porté sur les effets de la coexistence entre des dispositifs numériques institutionnels dans des formations présentielles ou à distance et des environnements numériques personnels, reposant sur des technologies de type Web 2.0, mis en place et gérés par les étudiants eux-mêmes. Il s’agissait donc de repérer les choix d’outils de travail et de communication effectués par des groupes d’étudiants, en complément ou par substitution aux environnements de travail proposés par leur université.

L’émergence de nouveaux dispositifs

La première étude que nous avons menée entre 2009 et 2010 [1] avait pour objectif de décrire les environnements personnels de travail choisis par les groupes d’étudiants et d’en comparer l’utilisation avec celle des environnements institutionnels [1]. Les étudiants déclaraient alors leur préférence pour des environnements virtuels de travail ainsi que des dispositifs de communication issus de leur sphère d’activité personnelle et de loisirs – notamment les messageries instantanées écrites ou orales de type Skype, MSN ou encore Adobe Connect –, mais également des dispositifs non institutionnels gratuits tels que Google Docs, Google Apps, Google Agenda, Google Groupes et Google Wave. La fréquence d’usage des dispositifs de communication choisis par les groupes montrait que les dispositifs personnels (plus particulièrement l’e-mail, les chats, Skype, MSN et Gmail) étaient utilisés huit fois plus souvent que les dispositifs institutionnels, et ce malgré le fait qu’ils présentent souvent des fonctionnalités moins riches et moins étendues. Les critères de choix déclarés faisaient état de la nécessité de disposer d’outils gratuits, accessibles en ligne, flexibles, efficaces, faciles d’utilisation, ouverts, et offrant des possibilités de personnalisation, de notification ou de réseautage social. Ce constat, dû notamment à l’évolution des outils, pourrait remettre en cause le clivage souvent rapporté par la littérature entre les usages privés et les usages académiques.
La seconde étude, menée entre 2010 et 2012  [2], a cherché à approfondir ces premiers résultats ainsi qu’à analyser l’impact des smartphones, dont l’usage commençait à se généraliser auprès des étudiants, autant que celui des tablettes qui commençaient à apparaître [2]. Les résultats obtenus confirment ceux de la première étude. Ainsi, le dispositif le plus utilisé par chacun des groupes demeure la messagerie électronique : tous les groupes en font usage. Fait nouveau, le deuxième dispositif le plus utilisé est Google Docs, lequel est désormais adopté par la quasi-totalité des groupes (douze groupes sur treize, contre onze groupes sur dix-neuf lors de la première étude). Selon les déclarations des étudiants, ce dispositif est utilisé à la fois à des fins rédactionnelles, mais également organisationnelles – dans un but de répartition des tâches par exemple. À l’inverse, on observe un désintérêt pour l’usage des groupwares gratuits (open source). Autre fait notable, l’utilisation du smartphone connaît une croissance importante puisque les étudiants de douze groupes sur treize déclarent l’avoir adopté pour organiser leur travail. Dans leur majorité, les étudiants utilisent leur smartphone pour la consultation de SMS, d’e-mails, d’agendas, de Facebook et, de façon moins fréquente, de documents (en particulier sur Dropbox et Google Docs qui offrent pour cela des applications mobiles dédiées). Quelques étudiants déclarent entrevoir dans cet outil la possibilité de tout faire de façon mobile. Ceci étant, quelle que soit la variété des usages, les smartphones sont communément appréciés pour leur mode de communication instantanée et leurs dimensions relationnelles. L’utilisation du smartphone prévaut d’ailleurs sur celle de messageries instantanées telles que Skype ou MSN. Enfin, l’utilisation de Dropbox, un dispositif de stockage et d’échange de fichiers en réseau, connaît elle aussi une certaine croissance.
La dynamique de décision d’adoption d’un nouveau dispositif au sein d’un groupe est intéressante. En effet, dans leur grande majorité, les groupes déclarent fonctionner sur un mode participatif. Les décisions sont prises en commun sur la base des propositions des membres du groupe qui se déclarent plus particulièrement experts de certains dispositifs. En résumé, la dynamique d’appropriation repose sur trois aspects-clés : la rapidité de prise en main des dispositifs par la majeure partie des étudiants, la participation de chacun des membres du groupe aux décisions collectives, et enfin des relations et un climat de convivialité qui, pour certains, doit demeurer circonscrit à la sphère académique et professionnelle.

Les raisons d’abandon et d’adoption des dispositifs

Si la gratuité demeure l’une des raisons d’adoption d’un dispositif, elle n’est cependant évoquée que par deux des groupes interrogés et semble donc perdre de l’importance par rapport à ce qui avait été observé lors de la première étude. En réalité, la gratuité – facteur économique d’adoption – est devenue la règle puisque tous les dispositifs cités par les étudiants sont des gratuiciels. Faire état de cette caractéristique n’est donc plus indispensable. En revanche, les qualités techniques et ergonomiques des nouveaux dispositifs mobilisent prioritairement l’attention des groupes. Il s’agit, en premier lieu, de qualités qui relèvent de l’utilisabilité : par ordre de citation décroissant, nous avons relevé la simplicité, l’efficacité, la possibilité de notifier, l’instantanéité et enfin la stabilité. Les nombreux commentaires des étudiants à l’égard de cette dernière caractéristique témoignent de son importance : « Essai raté, on ne revient pas dessus »  [3]. Pourtant, même si les dispositifs institutionnels offrent des fonctionnalités plus étendues, ou proposent des fonctionnalités perçues comme intéressantes pour les tâches à accomplir (ce que l’on nomme l’utilité perçue), ceux-ci sont rapidement abandonnés à la suite de dysfonctionnements partiels. Dans ces cas-là, l’expérience du dispositif ne répond pas aux attentes des usagers et interfère avec le processus de motivation décisionnelle auquel ceux-ci sont soumis (Peraya et Peltier [3]).
Parmi les raisons qui poussent les groupes à adopter un dispositif, les étudiants évoquent par exemple des critères liés à des caractéristiques techniques objectives telles que la connectivité en tous lieux, en tout temps, la communication en temps réel, la force de la fonction de réseaux et de mise à disposition des contenus en mobilité ou encore la lecture des pièces jointes en temps réel. Dans d’autres cas, le choix d’un dispositif est justifié par les valeurs ou les représentations culturelles et sociales qui lui sont associées. La culture de l’immédiateté et de l’urgence, le temps réel, décrits notamment par Bénéventi [4] ou encore l’immédiateté télécommunicationnelle (Jauréguiberry) [5] en constituent de bons exemples : connexion immédiate [...] le mail devient communication instantanée, instantanéité des infos. Ces valeurs inscrivent les usagers dans une logique symbolique de la modernité ou parfois de la professionnalisation, comme cela semble être le cas pour les smartphones considérés comme une valeur ajoutée professionnalisante.
Le smartphone constitue, en effet, un dispositif exemplaire à plus d’un égard. Au-delà des valeurs que nous venons de citer, il libère les étudiants des contraintes et des restrictions liées aux environnements institutionnels et les autonomise par rapport à ces derniers. Enfin, le smartphone cristallise les nouveaux usages émergents comme les phénomènes de porosité entre les différents mondes sociaux, individuel et privé, social, professionnel et, enfin, académique. Il s’agit, en effet, d’un outil multifonctionnel et multiusage, d’un objet fétiche de la mobilité qui accompagne son propriétaire dans toutes les situations de sa vie quotidienne. Il constitue donc le premier pont entre les différentes sphères que traverse l’étudiant tout au long de sa journée.

Bibliographie

[1] BONFILS, P. et PERAYA, D. (2011). Environnements de travail personnels ou institutionnels ? Les choix d’étudiants en ingénierie multimédia à Toulon (pp. 13-28). In L. Vieira, C. Lishou, N. Akam. Le numérique au coeur des partenariats : enjeux et usages des technologies de l’information et de la communication. Dakar : Presses universitaires de Dakar. Disponible en ligne.
[2] PERAYA, D. (2012, à paraître). Nouveaux dispositifs médiatiques, comportements et usages émergents. Le cas d’étudiants toulonnais en formation à l’UFR Ingémédia. Distances et Médiations des Savoirs. Revues.org.
[3] PERAYA, D. et PELTIER, C. (2011). Modèles d’usages et d’appropriation des TIC : cours Us@TICE 74111. Document non publié, Université de Genève.
[4] BÉNÉVENTI, R. (2003). L’idéologie de l’immédiateté. La lettre de l’enfance et de l’adolescence, (3)53. Disponible en ligne
[5] JAURÉGUIBERRY, F. (2005). L’immédiateté télécommunicationnelle. In P. Moati (Ed.) Nouvelles technologies et mode de vie (p.85-98). La Tour d’Aigues : Ed. de l’Aube.

[1] 106 étudiants de niveau licence (bac+3), répartis en dix groupes, 102 étudiants de niveau master 1 répartis en huit groupes et 95 étudiants de niveau master 2 répartis en quatre groupes.

[2] 110 étudiants de niveau master 1 répartis en huit groupes de 14 à 15 étudiants et 94 étudiants de niveau master 2 distribués en trois groupes de 17 à 19 étudiants.

[3] Extrait des commentaires du Groupe 2, master 2.



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