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Delete ou la vertu de l’oubli à l’âge digital


Quelques réflexions suite à la lecture du livre Delete de Mayer-Schönberger.



Some personal thoughts after reading the book Delete by V. Mayer-Schönberger.


Francis LAPIQUE


À la fin du XVIIIe siècle, le philosophe Jeremy Bentham imagine un type d’architecture carcérale qu’il nomme le Panoptique. Un gardien, logé dans une tour centrale, observe tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir qu’ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi créer un sentiment d’omniscience invisible chez les détenus. En 1975, Michel Foucault met ce terme au centre de sa réflexion en étendant le dispositif de Bentham :

Mais le panoptisme ne doit pas être compris comme un édifice onirique : c’est le diagramme d’un mécanisme de pouvoir ramené à sa forme idéale ; son fonctionnement abstrait de tout obstacle, résistance ou frottement, peut bien être présenté comme un pur système architectural et optique : c’est en fait une figure qu’on peut et qu’on doit détacher de tout usage spécifique.

(Surveiller et punir, Gallimard, 1975)

En 2009, Viktor Mayer-Schönberger, actuellement professeur à l’OII (Oxford Internet Institute), parle dans son ouvrage Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age [1] d’un panoptique numérique, un espace dans lequel nous sommes constamment sous le regard des autres. Pour illustrer son propos, V. Mayer-Schönberger nous présente deux anecdotes emblématiques et une nouvelle de Jorge Luis Borges.

Andrew Feldmar est un psychothérapeute à Vancouver. Son histoire a été rapportée dans le New York Times. Un jour il décide d’aller au Tacoma International Airport de Seattle pour accueillir un ami. Au passage de la frontière canado-américaine, il est googlé par un garde-frontière. Le garde-frontière découvre un article que M. Feldmar a écrit dans les années 1990 à propos de ses expériences avec du LSD. Sur la base de cet élément, le garde demande à M. Feldmar si cela est exact. Celui-ci répond positivement et se voit empêché d’entrer aux États-Unis, non seulement pour ce jour-là, mais pour toujours. Signalons qu’avant de recevoir l’autorisation de retourner au Canada, après cinq heures de garde, il a dû signer une lettre d’aveu, dans laquelle il reconnaît avoir violé le U.S. Controlled Substance Act.
Le deuxième cas est tout aussi instructif. Il y a quelques années, Stacy Snyder, 25 ans, enseignante stagiaire à la Conestoga Valley High School de Lancaster (Pennsylvanie), a posté sur sa page MySpace une photo d’elle portant un chapeau de pirate, un gobelet à la main, légendée Pirate éméché. Ayant découvert ladite page, son superviseur lui a expliqué que l’image témoignait d’un manque de professionnalisme, et la doyenne de la School of Education de l’université de Millersville où Stacy était inscrite a jugé que c’était pour ses élèves mineurs une incitation virtuelle à la consommation d’alcool. Quelques jours avant la date prévue, l’université a refusé de lui délivrer son diplôme d’enseignante.
La jeune femme a poursuivi l’université en justice, l’accusant d’avoir violé le Premier amendement en la pénalisant pour son comportement (parfaitement légal) en dehors des heures de travail. Mais en 2008, un juge fédéral de district a rejeté sa demande, au motif que si Stacy Snyder était bien une employée du service public, sa photo ne se rapportait à aucun sujet d’intérêt public et que son Pirate éméché ne relevait donc pas du discours protégé.

Jorge Luis Borges dans sa nouvelle Funes ou la mémoire fait le récit suivant. Funes est un jeune homme qui, depuis un accident de cheval, a perdu la capacité d’oublier. Il est capable de lire et de se souvenir de centaines de livres, mot pour mot, mais il est incapable d’en tirer aucun savoir, car cela nécessite de l’abstraction, de la généralisation, et par conséquent l’oubli des détails, ce que Funes ne peut plus faire. Il est pour toujours prisonnier dans les détails de son passé et meurt peu de temps après.
Ces trois exemples doivent nous aider, selon Viktor Mayer-Schönberger, à comprendre les changements fondamentaux que nous impose la mémoire numérique. Premièrement, d’ordre cognitif, avec une perte d’abstraction que l’on peut résumer ainsi : là où il y avait autrefois une forêt, nous ne percevons plus que les arbres ; deuxièmement, le souvenir autrefois difficile et coûteux, devient le défaut et l’oubli une exception coûteuse. Coûteuse effectivement quand on songe que les quelques secondes qu’il faut pour examiner chaque photo numérique et décider s’il convient de la conserver ou non, nous coûtent plus que l’espace que cette photo prendra sur notre disque dur. Coûteuse en temps aussi, si vous décidez de faire le ménage dans vos 45,234 mails de votre compte gmail  !
Viktor Mayer-Schönberger insiste, la mémoire numérique crée un panoptique temporel, dans lequel nous devons prendre en compte le fait que non seulement nous sommes observés, mais que les générations futures pourront observer ce que nous sommes en train de faire. Avec pour résultat éventuel, la peur que ces informations numériques soient brandies contre nous, dix ans plus tard, lorsqu’on cherchera un emploi ou demandera un prêt bancaire...
Il rappelle l’importance de l’oubli social. En effaçant les mémoires externes, écrit-il, la société accepte que l’individu évolue avec le temps, puisse apprendre de ses expériences passées et modifier son comportement. Au contraire, une société qui enregistre tout nous enchaîne à nos actions passées, rendant toute échappée impossible. Il conclut que, sans une certaine forme d’oubli, le pardon devient une entreprise difficile.
Quelles solutions  ? Parce que se souvenir et oublier est une démarche humaine, Viktor Mayer-Schönberger pense à fixer une date d’expiration pour toutes les informations que nous stockons. Lorsqu’elle est atteinte, l’information est détruite, c’est-à-dire oubliée. Comme nous devrions fixer nous-mêmes ces dates d’expiration, cela nous rappellerait que la plupart des informations ne sont pas intemporelles, mais liées à un contexte spécifique dans le temps, et qu’elles perdent de leur valeur et de leur importance dans la durée. Il poursuit en signalant qu’une certaine forme d’oubli graduel, d’information qui rouille serait plus proche de l’oubli humain. Mais il faut également de nouvelles approches, des droits à l’information privée, des lois...

Quelques pistes :

  • un bouton pour supprimer l’enregistrement de vos 10 dernières requêtes de recherche  ?
  • la possibilité de demander, au moment du téléchargement de vos images , une date d’expiration  ?
  • ou bien une solution radicale : l’abstinence digitale. Mais sommes-nous prêts à renoncer aux bénéfices offerts par le partage des données ?

Je vous laisse découvrir vous-mêmes les autres propositions de l’auteur de l’essai, ainsi que la présentation de son livre qu’il a faite chez Google.

À l’autre extrême du spectre de cette problématique de la mémoire numérique, Gordon Bell, le père de la gamme PDP-11, aujourd’hui chez Microsoft, ne quitte plus une SenseCam qu’il porte autour du cou depuis 2003. Gordon Bell vise une immortalité numérique en enregistrant tous les moments de sa vie, documents, pages Web ... À suivre dans son livre : Total Recall : How the E-Memory Revolution Will Change Everything, co-signé avec Jim Gemmell.

[1] MAYER-SCHÖNBERGER, Viktor. Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age, Princeton University Press



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