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Une mauvaise journée




Guilaine BAUD-VITTOZ


Il pleuvait ce matin-là et Jen avait oublié son parapluie. Il le savait pourtant que le temps allait être maussade, ils l’avaient annoncé à la radio tout à l’heure. Cela, et autre chose... une nouvelle, glissée entre la météo et 120 secondes, un flash info ... oui ... mais à quel propos ?
À vrai dire, Jen avait d’autres choses en tête. Il devait absolument avancer dans sa recherche, car son professeur l’avait convoqué pour un point de situation. Il lui manquait encore quelques références, les résultats du labo, en un mot plusieurs heures de travail et des nuits blanches en perspective.
Il chassa les gouttes glissant sur ses cheveux mi longs et évita machinalement la flaque d’eau qui s’accumulait toujours au même endroit, là devant le seuil de la Bibli. Il poussa ensuite la porte qui bien qu’automatique ne s’ouvrait jamais d’elle-même et entra.

Madame Saihdo enfila son duffle-coat et regarda sa montre. Il était déjà huit heures et demie. Jamais elle n’arriverait à temps pour la séance de neuf heures en prenant les transports en commun. Elle sauta donc dans sa voiture, alluma l’autoradio et démarra. Arrivée sur le campus, toutes les places à proximité de son bureau étaient prises par d’autres véhicules... qui n’avaient de surcroit pas de vignettes. Cette fois elle allait vraiment être en retard.
La séance se déroula mal, comme d’habitude aucune décision ne fut prise et le Professeur Tournedos monopolisa inutilement la parole. Il était déjà 10 heures et Madame Saihdo était maintenant de fort mauvaise humeur. Elle s’installa derrière son bureau et ouvrit sa boîte mail. Un sourire éclaira enfin son visage, M. Bircher lui avait envoyé le lien sur l’article recommandé la veille.

Jen alla s’assoir à sa place fétiche. Lumineuse, calme, mais pas trop, une vue imprenable sur l’extérieur et sur cette jolie brune qui devait arriver dans une heure ou deux, juste avant qu’il ne reparte au labo. Mais une sensation inhabituelle d’inconfort fit rapidement son apparition. Qu’y avait-il de si différent aujourd’hui ? D’un mouvement d’épaule, il chassa ses doutes et se remit à son ordinateur. Google scholur, bromarr. Que lui avait dit Anah déjà ? Que les bibliothécaires lui avaient recommandé un outil plus efficace et paramétrable pour la gestion de ses références, un logiciel du nom de Zorro, Zorroooo. Non, il divaguait ! Il lui redemanderait le nom exact cet après-midi.
Las, il ne trouvait pas de nouvelle référence dans les premières pages de Google scholar (il s’était tout de même souvenu !) Rien non plus dans le catalogue ou dans les bases de données. Étrange... d’ailleurs, ces derniers semblaient plus lents qu’à l’ordinaire, on aurait même dit qu’ils étaient incomplets. Bon, il fallait se résigner, oser monter là haut et aller voir l’homme ou la femme derrière le guichet : le bibliothécaire. Pourvu que ce soit le même que la dernière fois, celui qui parlait bien anglais et avait su comprendre son sujet de recherche en quelques phrases.

Clic, clic et reclic. Vingt fois que Madame Saidho rafraîchissait la page de son navigateur et l’article ne s’affichait toujours pas. Pourtant, ce journal était accessible en temps normal ! Elle le savait mieux que quiconque vu qu’elle en avait demandé l’abonnement. Remontée, elle empoigna le téléphone et appela la Bibliothèque. Les sonneries résonnaient interminablement à son oreille, augmentant sa frustration... Personne ! Elle raccrocha d’un coup sec, pestant contre les fonctionnaires jamais là lorsque l’on avait besoin d’eux et décida d’appeler son contact direct à la bibliothèque. Monsieur... elle n’arrivait décidément pas à se rappeler son nom. Lui d’habitude toujours disponible, prêt à l’orienter et lui donner les meilleurs conseils, n’était pas joignable non plus. Exaspérée, Madame Saidho laissa un message peu aimable sur le répondeur et envoya également un e-mail libérateur dans lequel elle ne mâcha pas ses mots.

La matinée touchait à sa fin, Jen n’avait trouvé personne pour l’orienter et l’inconnue de la table en face n’avait pas montré le bout de son nez en trompette. La pluie continuait son chant mélancolique contre les vitres. Décidément, le temps reflétait ses états d’âme, il était donc temps de rejoindre les autres pour le déjeuner et passer à des questions beaucoup plus terre à terre. Sandwich ou menu 2 de la cafétéria ? Le menu 1 était toujours infâme... Une heure plus tard, Jen rejoint le laboratoire où l’ordinateur avait passé la nuit à cracher des données. À défaut d’une bibliographie convaincante, il aurait peut-être quelques résultats concrets à présenter. Il s’approcha de l’écran tel un papillon attiré par une ampoule incandescente et ne fut pas déçu. Chiffres et nombres, nombres et chiffres se chevauchaient et s’entremêlaient. Si nombreux que cela en était presque indécent... Mais il manquait à Jen une constante pour achever ses calculs. Ses camarades ne la connaissant pas, il ne savait trop à qui s’adresser. Bah, wikipédia lui fournirait sans doute la solution. À lui de convaincre maintenant son professeur de faire jouer son réseau pour obtenir des données similaires afin de les comparer. Le mieux serait d’y avoir accès directement en ligne !
Après quelques sushis et un coca light en guise de repas de midi, Madame Saidho se plongea dans la lecture du plan que lui avait envoyé son rendez-vous de 17 heures. Au bout de quelques minutes, elle leva les yeux au ciel et se frotta les tempes. Mais comment osait-il lui présenter une telle bibliographie ? Il n’avait donc pas appris à utiliser un logiciel approprié ? Sans parler de ses citations... complètement fausses ! Au moins n’avait-elle pas décelé de trace de plagiat dans ses écrits. Dire qu’ils avaient dû hier encore sanctionner un étudiant, car il avait innocemment repris et remanié un article vieux de dix ans. Décidément, Madame Saidho ne comprenait pas comment des jeunes nés avec une souris au creux de la main n’arrivaient pas à maîtriser les ficelles du labyrinthe de l’information. Ils avaient pourtant l’air si à l’aise avec toutes les technologies.
Madame Saidho reprit son téléphone et composa à nouveau le numéro de son contact à la Bibliothèque. D’autres journaux s’étaient révélés inaccessibles ce matin, l’empêchant de préparer sa conférence. Toujours pas de réponse.
À bout de patience, Madame Saidho se dit que Jen avait intérêt à être ponctuel s’il ne voulait pas se retrouver face à une porte close. Elle serait mieux à travailler chez elle.

Jen justement se dépêchait. Laissant Anah s’énerver et pester, car elle n’arrivait ni à mettre sa thèse en ligne ni à consulter celle de son ancien collègue, il attrapa son ordinateur portable et se dirigea vers le bureau de son professeur. Il tapa quelques coups discrets à la porte...
Entrez, je vous attendais ! répondit-elle sèchement.

Madame Saidho n’avait pas l’air d’excellente humeur et Jen sentit que l’entretien ne serait peut-être pas aussi productif qu’il l’espérait. Il la salua et, poliment, lui demanda ce qui n’allait pas.

  • Je n’ai accès à aucune de mes ressources habituelles, cela depuis ce matin. C’est extrêmement agaçant, d’autant plus que personne à la Bibliothèque ne répond à mes appels au secours.
  • C’est étrange, j’ai aussi rencontré des problèmes toute la journée... C’est bien la première fois que cela arrive. 
  • Oui, effectivement. C’est comme si tout accès à l’information n’était plus possible. Comme si le courant ne passait plus depuis ce matin...

Alors, lentement, la nouvelle refoulée remonta à la mémoire de Madame Saidho et de Jen. La radio... ce matin, juste après la météo... lui n’avait enregistré que le sketch, elle était concentrée sur la route, obnubilée par sa séance et son retard. Ils l’avaient tous deux oublié, le Flash info : « ... En ce jour de septembre, un étrange virus a attaqué les Bibliothécaires, et seulement eux. D’origine psychologique, il aurait affaibli de manière simultanée et pour l’instant inexpliquée l’ensemble de la profession. Apparemment, l’élément déclencheur aurait été une phrase type répétée en boucle provoquant un court-circuit neuronal.
Nous leur souhaitons un prompt rétablissement, et en attendant leur retour, évoquons ces tranches de vie partagées avec nos bibliothécaires fétiches : la première carte de bibliothèque, offerte comme une promesse d’ouverture à la Connaissance, les fausses excuses inventées pour justifier un retard et tenter de faire annuler l’amende, le taux de citation demandé en urgence pour l’audit du labo. Sans oublier bien sûr, le bibliothécaire fronçant les sourcils à l’arrivée d’une boisson ou d’un téléphone portable dans la zone de lecture, et cette mémorable séance de formation où nous avions appris ce que nous aurions dû savoir depuis plus de trois ans déjà... Et surtout, surtout LE livre, l’article qui nous manquait et que lui seul savait trouver, nous sauvant in extremis d’une dépression avant publication !... »

Le silence de l’eau tombant toujours du ciel envahissait la pièce, Madame Saidho et Jen n’osaient se regarder. La phrase, ce fameux code provoquant l’épidémie dramatique : Mais à quoi donc servent encore les bibliothécaires dans ce monde de données virtuelles... Combien de fois l’avaient-ils pensée ? Alors qu’en fait...
Dans un même élan, Madame Saidho et Jen allumèrent leur ordinateur et se précipitèrent sur un site de livraison de fleurs. Leurs partenaires bibliothécaires méritaient bien cela.


Article du FI-EPFL 2012 sous licence CC BY-SA 3.0 / G. Baud-Vittoz



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