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Gutenberg, Helvetica et Steve Jobs


Gutenberg est considéré comme le père de l’imprimerie.
Helvetica est probablement le symbole de la modernité en typographie, son impact visuel est tellement fort qu’un logo d’entreprise utilise uniquement cette police:3M.
Steve Jobs est la figure emblématique d’Apple, au point que les pages de garde de tous les sites d’Apple dans le monde lui ont rendu hommage pendant plus de deux semaines.



Gutenberg is considered the father of printing.
Helvetica is probably the symbol of modern typography, its visual impact is so strong that the corporate logo of 3M uses only this font.
Steve Jobs is emblematic of Apple, to the point that the cover page of all Apple Web sites in the world paid tribute to him for over two weeks.


Laurent KLING


Le point commun entre ces trois icônes est d’avoir imprimé une marque indélébile dans notre culture occidentale. En effet que serait le protestantisme sans la possibilité de diffuser ses idées avec des pamphlets imprimés à grande échelle ? Luther et son attaque sur l’achat de la charge ecclésiastique de l’évêque de Mainz rencontre le travail de Gutenberg. L’invention de l’imprimerie se résume dans nos esprits à un principe astucieux de caractère mobile métallique utilisé sous une presse. Si cette invention n’était qu’une avancée technique, on aurait oublié le nom de son créateur, après tout, qui associe maintenant Goodyear avec la vulcanisation du caoutchouc ? Le coeur de l’invention de Gutenberg consistera à réaliser une pierre philosophale.

Mécaniser la calligraphie

Avant la révolution de l’imprimerie, il existait déjà des méthodes pour reproduire en masse des images et des textes, la représentation religieuse était restituée avec des typons en bois avec deux défauts intrinsèques :

  • une qualité directement liée à l’habileté de l’artiste,
  • un nombre de reproductions relativement faible, quelques centaines d’impressions (une essence dure est plus résistante à l’usure, mais elle est également plus difficile à graver en creux).

Pour la production écrite, le problème devenait quasiment insoluble, car comment inscrire un texte lettre par lettre dans le bois, le tout avec une graphie complexe et sans faire aucune faute ? Les premiers à réussir cet exploit sont les Coréens pour un recueil des enseignements bouddhistes, le Jikji, imprimés avec des caractères mobiles métalliques dont le seul volume existant est conservé à la Bibliothèque Nationale de France dans le département des manuscrits.


Jikji coréen


Bible à 42 lignes

Si on compare l’impression coréenne avec un exemplaire de la bible de Gutenberg dite à 42 lignes, on est surpris de la modernité qui se dégage de ce dernier chef-d’oeuvre ; cela rappelle étrangement un travail du Bauhaus, en particulier par l’utilisation d’un texte justifié (contenu entre deux limites verticales) et un rapport judicieux entre la zone imprimée et les marges de la page.
Nos traitements de texte nous habituent à une version particulièrement bâtarde, le texte justifié est obtenu en insérant des espaces entiers entre les mots, la césure automatique n’existe pas, bref le résultat est souvent déplorable.
Le logiciel de mise en page moderne est plus subtil, il privilégie quatre approches simultanées pour obtenir un texte justifié :

La police proportionnelle est fondamentalement différente du résultat obtenu par une machine à écrire.

Il a fallu attendre 1961 pour disposer d’une machine à écrire avec une police proportionnelle, la machine à écrire IBM Selectric qui remplace le mécanisme de tringles par une boule.


IBM à boule, IBM à boule

Les approches de paire consistent à définir la distance idéale dans un couple de lettres, Lapin, Alpin et Plain n’ont pas la même longueur exacte sur le papier. Pourtant, ces trois mots possèdent les mêmes lettres, ce sont des anagrammes.

Une fois ces approches de paire réglées, le typographe va s’attacher aux espaces entre les mots, les approches de groupe. Pour éviter le piège grossier de rajouter des espaces entières, on utilise des fractions de blanc. Finalement pour parfaire le résultat, une césure automatique accompagnée de caractères insécables (qui ne sont pas coupés) évite de dénaturer le texte et son phrasé. Cette complexité ne semble possible que dans un monde numérique. Pourtant, Gutenberg avait dès le départ compris l’ensemble de ces critères de lisibilité et les avait intégrés dans son invention. Vingt-six lettres de l’alphabet et Gutenberg utilise 281 signes typographiques. Cette différence n’est pas due à une utilisation de plusieurs tailles de textes ou styles de caractères (toute la bible de Gutenberg emploie uniquement une seule typographie inspirée par l’écriture gothique des manuscrits). Ce nombre élevé s’explique par le besoin de tenir compte de toutes les possibilités pour avoir un texte justifié parfait avec les accents, les césures et abréviations.
Cette technologie est utilisable immédiatement, la largeur de chaque caractère de plomb intègre l’approche de paire par sa largeur physique. Les approches de groupe et la césure sont intégrées de la même manière, ceci explique probablement la fascination que provoque la lecture d’une bible de Gutenberg. Comme pour un tableau de Mondrian, la reproduction ne rend pas justice à l’éclat de l’original. Les amateurs peuvent aller se ressourcer directement à Mainz en Allemagne, ou plus proche de nous à Genève dans le Musée Bodmer qui conserve la seule bible de Gutenberg visible en Suisse.

Helvetica, un monde sans sérif

Notre monde moderne s’identifie avec des polices de caractères sans sérif, c’est-à-dire que le jambage de chaque lettre ne possède pas de fioritures.
Le nom initial de la police Helvetica est Neue Haas Grotesk. La nouveauté est tempérée par l’existence d’Akzident Grotesk qui a été imaginée par le fondeur de caractère berlinois Hans Berthold en 1886 ! La refonte de cette police est imaginée en 1957 par un duo, Max Miedinger graphiste et Eduard Hoffmann fondeur de caractères pour l’entreprise Hass située à Münchenstein près de Bâle, d’où son nom Helvetica.


Helvetica


quatre polices sans sérif, Akzident Grotesk 1886, Folio 1956, Helvetica 1957 et Univers 1957

Son succès commercial est intimement lié à des participations croisées entre Hass, Stempel et Linotype. L’entreprise Linotype représente ma première expérience physique de la typographie. J’ai visité un journal en 1976 et j’ai ressenti l’odeur de la fusion de l’alliage de plomb accompagné par le cliquetis des matrices qui tombent dans cette machine impressionnante qu’est une Linotype. Revenant sur les principes de Gutenberg, la machine inventée en 1886 ne juxtapose pas des caractères de plomb, mais bien une série de matrices en creux qui forme une ligne justifiée automatiquement. L’alliage est coulé et on obtient une ligne complète. Les spécialistes de cette machine ont même leur nom dans le dictionnaire, linotypiste !


une linotype

Steve Jobs, un visionnaire

Dans son discours d’acceptation.
Mon premier contact avec le Macintosh fut la signature d’un contrat de développement en septembre 1984 permettant à mon frère et moi-même d’accéder à ces étranges machines que représentaient la LISA et le Macintosh (la première était nécessaire pour compiler en Pascal pour le second). Rapidement j’ai été aspiré dans un monde nouveau, de la programmation en assembleur qui m’était familière, je me suis confronté à une boîte à outils logiciels comprenant de nombreuses fonctions, la Toolbox, une gestion par événement accompagné par un modèle de mémoire à double indirection. Petit à petit, j’ai ingurgité Inside Macintosh dont la partie la plus volumineuse était consacrée à l’interface utilisateur !
En 1985, j’ai également apprivoisé une étrange imprimante Laser qui possédait un langage interprété, le PostScript.
Les choix faits par Steve Jobs étaient étrangers à ceux d’un technophile :

  • un écran à 72 DPI ?
  • des mesures de la taille des caractères en points ?
  • des fichiers de caractères décomposés en 3 ?
  • une imprimante LaserWriter avec son langage interprété PostScript ?

Mon concessionnaire Apple s’interrogeait également sur l’avenir de cette imprimante, j’étais quasiment son seul utilisateur pour mes listings en assembleur et j’essayais de programmer directement en PostScript.
L’arrivée de PageMaker bouleversa tous les pronostics, le modèle WYSIWYG (What you see is what you get) s’imposa comme une révolution totale dans les arts graphiques. Les principes de Gutenberg devenaient disponibles pour tous.

Des éléments fondateurs pour le WYSIWYG

Un pixel de l’écran = un point

72 DPI et le point pica sont des mesures universelles de typographie. Cette mesure est encore présente dans tous nos outils informatiques. Il faut cependant signaler la différence entre le point typographique américain pica et le point Didot français.

Une police de caractères complète

Au modèle en pixels pour l’écran est ajoutée sa description en PostScript et un fichier contenant déjà toutes les approches de paire calculées par le fondeur de la police. Bizarrement, les indélicats copiaient uniquement le fichier représentant les pixels, puis le fichier PostScript, mais jamais le fichier AFM contenant les approches de paire. La présence des trois fichiers est nécessaire pour fournir une très bonne qualité sans effort. Parfois, les spécialistes provenant du monde de la photocomposition poussaient le vice à modifier ces approches pour avoir un résultat correspondant exactement à leurs désirs.

Un résultat indépendant de l’imprimante

La clé de voûte du dispositif était le PostScript qui permet de réaliser une opération quasi magique, imprimer sans se soucier de l’imprimante.
L’engouement fut très rapide, vous faites votre mise en page dans PageMaker, vous imprimez une épreuve sur votre LaserWriter. Une fois le résultat satisfaisant, vous allez sur une photocomposeuse et celle-ci va interpréter le même fichier et produire un film avec une résolution nettement meilleure (2400 DPI au lieu de 300 DPI). Votre imprimeur va réaliser le bon à tirer et le résultat sera identique à celui du départ, la qualité en plus ! Dès le départ du Macintosh, Steve Jobs a intégré les principes de la typographie en rendant accessible à tous, un métier ancestral. Naturellement, les spécialistes connaissant au préalable ce métier et osant s’investir dans cette nouvelle technologie ont pu très rapidement construire un modèle économique qui est encore valable aujourd’hui.
Les choix étranges se sont renouvelés tout le long de la carrière de Steve Jobs.
Pour le premier Mac couleur en 1987, le Mac II, les programmeurs étaient particulièrement mécontents du choix de coder la description d’une couleur sur 48 bits (3 x 16). À l’époque, les cartes graphiques proposaient 256 couleurs (8 bits) sur 16 millions (24 bits). Une carte 24 bits représentait le summum avec un coût non négligeable. Des discussions avec des maîtres de la photogravure m’apprirent l’existence de scanner à tambours utilisant des photomultiplicateurs. Si un capteur CCD (Charge Couple Device, encore utilisé pour la photographie numérique) de l’époque avait une dynamique de 2.5 (8 bits, 256 niveaux), les photomultiplicateurs possèdent une dynamique très supérieure de 4.5 (13-14 bits, 8192-16384 niveau).
Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis, ce codage sur 16 bits par composant de la couleur n’est toujours pas dépassé pour l’acquisition des images. Pour un logiciel comme Photoshop, travailler sur 16 bits par couleur est simple, car le premier Mac couleur de 1987 possédait déjà une profondeur suffisante !
Les choix d’Apple ne sont pas le reflet d’un état de l’art en constante mutation, mais sont bien des choix idéologiques basés sur des analyses particulièrement éclairées. Au choix apparemment rationnel des comités d’utilisateurs, Steve Jobs répondait par la boutade « pour quoi faire, les usagers ne connaissent pas ce qui est bien ».

Steve Jobs, un novateur

Un des succès majeur de Steve Jobs est l’iPhone. Les usagers n’ont pas plébiscité les caractéristiques techniques de l’iPhone, mais bien plus un téléphone utilisable par tous avec un écosystème cohérent (iTunes, App Store). En grattant un peu, on aperçoit des traces du passé comme la très haute résolution de l’écran de l’iPhone 4S qui avec 326 DPI dépasse la résolution de la première LaserWriter !
Pour ceux qui aiment les moments d’anthologie, je recommande la vidéo du responsable de Microsoft, Steve Balmer sur la sortie de l’iPhone en 2007 et ses caractéristiques.
Le destin prend parfois des détours surprenants, si bien décrits lors de son allocution à l’université de Stanford en 2005 : « If I had never dropped in on that single course in college, the Mac would have never had multiple typefaces or proportionally spaced fonts. And since Windows just copied the Mac, it’s likely that no personal computer would have them ».
« Si je n’avais jamais manqué un cours à l’université, le Mac n’aurait jamais eu plusieurs polices de caractères proportionnelles. Et comme Windows a simplement copié le Mac, cela signifierait que probablement aucun ordinateur personnel ne posséderait ces caractéristiques ».
Un autre témoignage est celui de sa soeur, Mona Simpson, qui livra un éloge émouvant à l’occasion du recueillement dans l’université de Stanford le 16 octobre 2011 en sa mémoire : « His philosophy of aesthetics reminds me of a quote that went something like this : "Fashion is what seems beautiful now but looks ugly later ; art can be ugly at first but it becomes beautiful later". Steve always aspired to make beautiful later. He was willing to be misunderstood ».
« Pour décrire sa philosophie sur l’esthétique, je me rappelle une de ses citations qui doit ressembler à ceci : "La mode est ce qui semble être beau maintenant, mais qui apparaîtra laid plus tard, l’art peut apparaître laid au départ, mais il sera magnifique plus tard". Steve [Jobs] a toujours aspiré à faire des choses magnifiques plus tard. Il acceptait d’être incompris ».



Glossaire

approches de groupe :
espace variable situé entre des caractères (interlettre) ou entre des mots (intermot). W
approches de paire :
espacement particulier à certaines paires de caractères spécifiques comme VA ou oe. W
césure automatique :
opération qui consiste à couper en fin de ligne un mot qui n’entre pas dans la justification, selon des règles bien précises qui varient d’une langue à l’autre. W
police proportionnelle :
police dont la chasse est calculée en fonction de la largeur du caractère augmentée des petites espaces qui le séparent du caractère précédent et du caractère suivant, espaces appelées approches. W

W = tiré de Wikipédia

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