FLASH INFORMATIQUE FI



Tout change mais rien n’est jamais vraiment nouveau


Un regard vers le passé nous apprend que les innovations technologiques s’intégrent rapidement dans notre quotidien et que nous cesserons de les craindre.



We learn from the past that we very soon stop fearing technological innovations and that we quickly integrate them into our everyday life.


Stephanie BOOTH



« J’imagine que les générations précédentes ont dû supporter en pestant l’invention de la télévision, du téléphone, du cinéma, de la radio, de la voiture, du vélo, de l’imprimerie, de la roue et ainsi de suite, mais on pourrait penser que nous avons maintenant compris :

  1. tout ce qui existait déjà à notre naissance est tout à fait normal ;
  2. tout ce qui a été inventé entre notre naissance et nos trente ans est incroyablement excitant, créatif et avec un peu de chance on pourrait en faire notre profession ;
  3. tout ce qui a été inventé après nos trente ans est contre nature, c’est le début de la fin de la civilisation telle que nous la connaissons, bien qu’en fait nous finissions par l’apprécier après une dizaine d’années.

Appliquez cette règle aux films, musiques, traitements de texte et téléphones portables et vous connaîtrez votre âge.  »

Douglas Adams
How to Stop Worrying and Learn to Love the Internet, 1999.

C’est l’heure des grands changements. Tout le monde en parle, partout. On se réjouit ou on se désole, mais on ne manque pas de relever que nous vivons une période charnière dans l’histoire de l’humanité. Deux point zéro, c’est partout. Web 2.0, Gouvernement 2.0, Economie 2.0, RP 2.0, Entreprise 2.0, Tourisme 2.0, École 2.0, clairement, la Société 2.0 est bien là.
Pour ma part, je me méfie. Pas du changement, mais de notre tendance fondamentalement humaine à nous penser au centre de l’univers – et par extension, à jeter sur notre époque un regard bien myope, manquant de recul, et qui nous porte inévitablement à conclure que cette époque que nous vivons est destinée à marquer l’histoire de l’humanité.
Loin de moi l’idée que les changements apportés à notre société par la révolution numérique ne sont pas importants. Mais ces changements sont plus graduels qu’on aime à le dire. En lisant les journaux, on découvre que d’un jour à l’autre les blogs sont partout, ou Second Life, ou Facebook, ou Twitter. Mais ce n’est pas si simple. Notre discours sur la réalité ne fait que la refléter imparfaitement.
Prenons donc un peu de recul par rapport aux sujets liés aux avancées technologiques qui nous préoccupent maintenant. L’utilisation de Facebook ou d’autres médias sociaux à la place de travail, par exemple. La porosité croissante entre vie professionnelle et vie privée – et la soi-disant disparition de cette dernière.
Beaucoup des problématiques auxquelles nous sommes confrontées avec l’arrivée d’Internet et des médias sociaux leur sont préexistantes. Et bien souvent, les réticences que nous observons face aux nouvelles technologies ne sont pas tant liées à la nature de celles-ci, qu’au simple fait qu’elles représentent un changement. Et nous les humains, si on veut être honnête, on n’aime pas trop le changement.
La technologie à la place de travail est, je trouve, une excellente illustration de ce fait. Vous souvenez-vous de l’arrivée des ordinateurs dans les bureaux ? De l’arrivée d’Internet ? De l’e-mail ? De l’arrivée des téléphones mobiles personnels dans l’espace professionnel ? Au départ, on est bien raide : la technologie est acceptée pour une utilisation strictement professionnelle, on bride, on réglemente, on sévit. Avec les années, on se rend compte qu’au final, les gens font quand même leur travail, que leur Blackberry leur permet de répondre aux appels et e-mails professionnels à toute heure du jour et de la nuit (après, il faut voir si c’est une si bonne chose que ça !) et on finit par se détendre. Bien sûr, on se détend différemment dans différents contextes professionnels, en fonction de la nature du métier exercé.
Aujourd’hui, on s’inquiète de l’utilisation privée de Facebook que font les employés durant leur temps de travail. Deux problématiques sous-jacentes ont tendance à être absentes du débat :

  • le fait que Facebook, bien que destiné à une utilisation privée à la base, est en fait aussi utilisé professionnellement par de nombreuses personnes : un réseau social en tant que tel n’est qu’un outil, et l’interdire parce qu’il peut servir à des fins privées paraîtra un jour aussi absurde que nous le paraîtrait aujourd’hui une interdiction du téléphone ou de l’e-mail ;
  • une conception du travail comme une mise à disposition par l’individu de ses ressources (manuelles ou intellectuelles) à un employeur durant un certain nombre d’heures par jour ou par semaine – alors que souvent, ce qui importe vraiment est le travail accompli.

Si on s’éloigne un peu de la place de travail, un thème qui revient régulièrement ces temps est celui de la vie privée. À trop s’étaler en ligne, celle-ci serait menacée de disparition.
Tous ces thèmes qui nous préoccupent prennent une couleur légèrement différente si on prend un peu de recul historique – nul besoin de faire un cours d’histoire complet, voyons déjà où on va avec un peu de bon sens :

  • toute l’histoire nous montre que nous sommes plutôt réticents face à l’innovation ; on n’aime pas le changement ; il est normal qu’une nouvelle technologie ou qu’un changement de société en cours soit mal perçu, tant par les autorités en place (professionnelles, politiques, morales...) qu’à titre individuel ( The Myths of Innovation) ;
  • à l’apparition de l’appareil photo (début du XXe) nombreux sont ceux qui se sont écriés qu’il ne serait plus possible d’aller où que ce soit sans se faire photographier, et que notre vie privée en pâtirait (ça nous fait bien rire, maintenant) ;
  • la vie privée elle-même n’est pas quelque chose d’objectif : historiquement, on n’en a pas toujours eu une – ce qui fait partie de la vie privée évolue avec le temps et les cultures ;
  • la communication de masse qui a dominé durant ces 200 dernières années peut tout à fait être analysée comme une anomalie dans l’histoire de l’humanité, et le développement d’Internet et des médias sociaux comme une re-normalisation de la situation ( The Cluetrain Manifesto ).

Nous avons toujours dû, en tant que société, faire face aux innovations technologiques. Peut-être bien que le rythme de l’innovation s’accélère aujourd’hui et que nous sommes bousculés plus fréquemment qu’auparavant. Il serait donc d’autant plus important de bien comprendre les mécanismes en jeu face au changement, pour éviter d’attribuer à la nature des technologies dont il s’agit des maux qui ne sont en fait que le fruit de notre résistance (naturelle et légitime) à la nouveauté.



Glossaire

The Cluetrain Manifesto
Le Manifeste des Évidences manifeste de quatre-vingt quinze thèses publié en 1999 : Les marchés en réseau commencent à s’organiser plus vite que les entreprises qui les ont traditionnellement ciblés. Grâce au Web, ces marchés deviennent mieux informés, plus intelligents et plus demandeurs en qualités qui font défaut à la plupart des entreprises ; beaucoup de ces thèses ont été reprises par le monde du marketing.
The myths of Innovation
Berkun Scott, 2007, O’Reilly.


Cherchez ...

- dans tous les Flash informatique
(entre 1986 et 2001: seulement sur les titres et auteurs)
- par mot-clé

Avertissement

Cette page est un article d'une publication de l'EPFL.
Le contenu et certains liens ne sont peut-être plus d'actualité.

Responsabilité

Les articles n'engagent que leurs auteurs, sauf ceux qui concernent de façon évidente des prestations officielles (sous la responsabilité du DIT ou d'autres entités). Toute reproduction, même partielle, n'est autorisée qu'avec l'accord de la rédaction et des auteurs.


Archives sur clé USB

Le Flash informatique ne paraîtra plus. Le dernier numéro est daté de décembre 2013.

Taguage des articles

Depuis 2010, pour aider le lecteur, les articles sont taggués:
  •   tout public
    que vous soyiez utilisateur occasionnel du PC familial, ou bien simplement propriétaire d'un iPhone, lisez l'article marqué tout public, vous y apprendrez plein de choses qui vous permettront de mieux appréhender ces technologies qui envahissent votre quotidien
  •   public averti
    l'article parle de concepts techniques, mais à la portée de toute personne intéressée par les dessous des nouvelles technologies
  •   expert
    le sujet abordé n'intéresse que peu de lecteurs, mais ceux-là seront ravis d'approfondir un thème, d'en savoir plus sur un nouveau langage.