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Livre électronique – L’avenir du livre ou un gadget  ?


La lecture est-elle vraiment la première préoccupation des fabriquants de livres électroniques  ? L’intimité de la lecture est-elle compatible avec le livre électronique  ?



Is reading really the primary consideration of the producers of electronic books  ? Is the intimacy of reading compatible with the e-book  ?


Frédéric RAUSS


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Franz Eybl, Lesendes Mädchen, 1850, . 53 × 41 cm

L’esprit ou la lettre ?
Le texte ou le gadget ?

L’avènement du livre électronique me laisse perplexe. Je regarde une vidéo sur laquelle une commerciale américaine explique de manière rétro-fulguro éclairée, avec un accent de cowgirl, comment je pourrai dorénavant lire Hugo, Baudelaire, Proust, Bobin sur un écran de calculatrice. Quel bonheur ! Seize niveaux de gris qui vont mettre de la couleur dans mes lectures. Capacité de stockage : 15’000 livres, mais on nous prédit qu’on pourra bientôt en mettre le double. L’objet nous permettra aussi de lire nos courriels et pourquoi pas de téléphoner, enfin d’organiser toute sa vie sur cette petite plate-forme de 280 grammes nommée K1dlll 12. Oui, nous en sommes au douze, au cas où vous n’auriez pas vu passé le un. Ah, vous venez d’acheter le onze ? Tant pis pour vous, le douze est beaucoup mieux. Et on ne vous parle pas du treize. Mais oui, nous allons lire beaucoup plus grâce à toute cette prodigieuse technologie. Nous allons développer une véritable intimité avec nos auteurs favoris - je note bien favoris et non pas préférés. Et puis on se sentira moins seul face à la page du livre, car nous pourrons toujours rester connectés à nos 8000 amis Facebook - ils auront augmenté le quota d’ici là. Oui, parce que reconnaissons que c’est quand même un peu angoissant cette solitude qu’impose la lecture, cet état de recueillement. Pas de quoi s’éclater ! Mais avec le K1dlll 12, tout le monde lira avec application, c’est-à-dire en faisant autre chose. Nous serons tous des DJ culturels. Nous podcasterons, downloaderons, aspirobreakingerons, snifferons le savoir en onde, en vapeur, en cumulo-nimbus ! Nous allons en entendre parler du K1dlll 12, avec ses forums, ses blogs sur le sujet. Ceci pourra donner lieu à des phrases comme :

- Tu te rends compte, j’ai toute La recherche du temps perdu sur mon K1dlll 12. Quel gain de place ! Il ne m’a pas fallu plus de deux minutes pour la télécharger.
C’est Marcel qui va être content. Et dire que la vieille Europe résiste à ce progrès à travers ses éditeurs. Mais je vous assure que ça ne devrait plus durer très longtemps, car nous savons bien que tout ce qui vient des États-Unis ou du Japon ne se discute même pas : il faut faire comme eux - ne vous demandez jamais pourquoi, faites-le, c’est tout, c’est comme ça, ça rapporte plein de pognon, c’est donc une raison amplement suffisante. De toute manière, la contestation européenne ne devrait pas durer, un de Gaulle du papier ne se présentant pas à l’horizon, et en matière d’appel, mon opérateur de téléphonie mobile ne tardera pas à me proposer pour mon K1dlll 12, l’intégrale des Lais de Marie de France et la sonnerie Roland sonne de l’olifant, si je m’abonne d’ici la fin de l’été. Les bibliothèques tohubuesques, les empilements de papier menaçant de s’écrouler sous le poids de la passion de lire, dénoteront un individu arriéré et poussiéreux, qui n’est pas à la page. La miniaturisation de la culture sera tendance : minimaliste, invisible, elle permettra à celui qui ne s’y consacre pas de ne pas être stigmatisé. Chacun d’entre nous sera susceptible de dissimuler un bout de la Bibliothèque Nationale de France sous son veston. De même, un intérieur dépourvu de livre ne sera plus le signe d’une inculture notoire, mais d’un goût sûr. Un K1dlll 16 sera négligemment posé sur la table en verre du salon. Un ou deux livres d’art choisis avec soin contrebalanceront cet idéal de platitude. L’hôte, connaisseur, vous dira qu’il peut lire les poètes que vous aimez sur son K1dlll. Et il vous fera voir le poème Sensation de Rimbaud. Ce qui est beau, c’est de pouvoir l’afficher pour éventuellement le lire. Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, mon K1dlll dans la poche... . Les nostalgiques du temps d’avant pourront filer chiner chez des bouquinistes des téléchargements ralentis par le temps. Eux aussi auront dû surfer sur la vague engooglisante. Ils y trouveront une vieille édition des oeuvres de Marc Lévy. Le charme tiendra à l’affichage qui simulera une page jaunie. Le K1dlll13 quant à lui aura intégré un petit vaporisateur qui diffusera l’odeur d’un vieux livre. Puis viendra un jour où on tournera la page du K1dlll 12, 13 ou du Megapplebook 8, et on reprendra un livre dont on caressera sensuellement la couverture.

Quand je lis un vrai livre, je suis parfaitement relié. Je suis en contact avec la matière première appropriée, chaleureuse, souple. Ce petit accordéon de papier n’a pas de prix, si ce n’est celui du commerce que j’ai développé avec lui, durant les heures où je l’ai pris dans la paume de ma main pour partir en terres humaines, descendant ou remontant les sentiers d’encre en marge desquels je laisse parfois une note, pour plus tard ou jamais, pour marquer que je suis passé par là. Entouré de silence et de calme, il requiert toute mon attention. Si je m’échappe de la page, c’est pour regarder autour de moi et en moi, pour suivre le cours d’une rêverie. Et non pour consulter un statut Facebook, une nouvelle ou mes courriels. Mon livre dans la main me suffit - souvent même il me comble. Je suis conquis par la redoutable simplicité de l’objet. Je me divertis sans me disperser, car je suis dans le champ du monde et non dans la rumeur fadasse de la toile. Bien sûr, je ne peux pas partir me balader en transportant 1’500 bouquins avec moi. Mais ça tombe bien, je n’ai besoin que d’un seul d’entre eux. Les tranches des livres qui s’alignent sur les rayonnages de ma bibliothèque sont autant de connaissances, voire d’amis, avec lesquelles j’ai noué un commerce plus ou moins intense. Des tranches comme des périodes qui disent mon enfance, mes goûts de toujours, mes interrogations et mes métamorphoses. Et ces livres-amis, j’ai besoin de les voir, j’aime les toucher, revoir des annotations qui ont parfois plus de vingt ans. J’aime le chuchotement d’une page qui tourne, le vrai bruissement, pas la contrefaçon électronique - je déteste ce qui simule. La page d’un livre électronique n’a pas le froissé d’une histoire. Au fil du récit, aussi gros puisse être l’ouvrage, je me perds rarement. J’ai un savoir du bout des doigts qui me permet de feuilleter les pages pour retrouver un passage et je me souviens même souvent de quel côté du sentier je le retrouverai, à gauche ou à droite. Face à ma tablette électronique, j’en suis tout à fait incapable. C’est comme un faux livre qui serait vide derrière. Je le retourne, je cherche où sont les étapes parcourues et je ne vois que le logo du fabricant. Magie ! M’aurait-on dupé ?
Bien entendu, le livre électronique n’est pas tout à fait qu’une affaire de marketing. On ne lira pas moins bien sur une tablette – qui rendra service à nombre de personnes qui n’auraient pas accès à ce savoir pour diverses raisons – un handicap, un accès aux ouvrages rendu difficile pour des raisons géographiques. Ma surdité à cette technologie ne vient pas de son utilité, mais du discours autour de l’objet, qui me laisse songeur. Un livre n’est pas un produit comme les autres, même si, aujourd’hui, on les trouve dans les supermarchés - Balzac entre les pampers et les produits ménagers. Évoquer ce qu’un livre peut faire techniquement reste très différent de ce qu’il peut apporter humainement. Je me demande si le livre-outil ne participera pas à la montée de la désalphabétisation ? Est-ce que ce ne sera pas un écran de plus qui viendra nous mécaniser et nous couper de nos ressources organiques. Il y a déjà tellement d’interférences et de fritures sur notre ligne psychique. Le fait que ce soit un appareil électronique fausse notre rapport à la lecture, l’automatise. La somme des fonctionnalités n’éclaire pas la compréhension d’un texte.

  • Ne fait-on pas plus joujou que de vraiment lire ?
  • La perte du contact avec la matérialité du livre, le papier, son poids, son odeur, son toucher, ne risque-t-elle pas de rendre encore plus virtuelle la lecture qui fait elle-même intervenir l’imaginaire ?
  • À cause de la technologie, le rituel de la lecture ne risque-t-il pas de se fondre parmi les dizaines d’autres maniclettes électroniques qu’on réalise quotidiennement ?

En la technicisant, j’ai peur qu’elle ne devienne une saveur froide parmi d’autres. Lire n’est pas une activité comme les autres, elle porte en elle des enjeux pour notre espèce qui sont bien trop importants pour que ce soit les seuls économistes qui s’en occupent - comme la santé d’ailleurs. Et je ne suis pas sûr que la lecture soit la priorité des gens qui sont chargés d’inventer ces outils technologiques. Nous verrons bien si la révolution numérique comporte de véritables enjeux d’humanité ou si elle est uniquement commerciale. Si elle ouvre la porte à de vrais talents et est le ferment d’une authentique créativité. Ou si elle ne fait que de participer au grand mouvement de décentrement en cours dans notre société de la dispersion.



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