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Citoyens connectés


L’explosion des médias sociaux et des outils de publication personnelle ont donné à des citoyens ordinaires les moyens, au moins potentiellement, de participer au débat dans l’espace public. Les technologies, par le biais de la mise à disposition d’outils d’expression, de communication mobile, de partage et de mobilisation en ligne, participent donc d’un empowerment  des citoyens et d’un renouvellement des répertoires d’action politique et militante. .



The explosion of social media and of personal publishing tools has given ordinary citizens the means, potentially at least, to participate in the public debate. The availability of expression tools results in the contribution of the technologies of mobile communication, sharing and mobilization on line, to an empowerment of citizens and to a renewal of the tools of militant political action.


Nicolas MARRONNIER


Cet article est paru sur le blog du Social Media Club France socialmediaclub.fr, le 3 juin 2010.
Le Social Media Club France est un cercle de réflexion sur les nouveaux médias, rassemblant journalistes, éditeurs, professionnels de la communication et des relations publiques, entrepreneurs, chercheurs, bloggeurs, responsables marketing et, plus largement, tout professionnel passionné par les médias et leur évolution. C ’est le chapitre français du Social Media Club (SMC). Le Social Media Club France organise des débats participatifs, et a réalisé un livre blanc sur les grands enjeux associés aux médias sociaux (librement téléchargeable sur socialmediaclub.fr/livre-blanc-2008-2009/).


Les technologies au service de l’activisme et de la mobilisation

Il parait intéressant de rappeler premièrement que l’exploitation des technologies par des activistes a tout d’abord pris la forme de détournements, de réappropriation des outils pour dénoncer leur utilisation première.
Ainsi, dès 1996, les Surveillance Camera Players, organisaient des représentations théâtrales publiques devant des caméras de vidéo-surveillance, afin de protester contre leur prolifération en milieu urbain.
La dénonciation des dérives de la société de surveillance reste prégnante dans les réalisations des activistes en ligne. En témoigne le projet du collectif anglais Irational, qui en 2000 mit en place un dispositif de délation citoyenne de la délinquance, pluggé à un flux de vidéosurveillance de la ville de Glasgow diffusé sur leur site. Notons que cet outil a réellement été mis en place au Texas et en Europe : les sites Texas Border Watch et European Border Watchproposent aux internautes de signaler par e-mail et en temps réel tout immigrant clandestin repéré sur le flux vidéo mis à disposition en ligne, dans une inquiétante logique de crowd-sourcing de la surveillance...
Outre le message porté par ces dispositifs artistiques en ligne, ces réalisations sont vite apparues comme de formidables outils au service des citoyens désireux de déjouer les mécanismes de surveillance mis en place sur l’espace public, donnant lieu à un véritable maptivism visant à répertorier les outils et mécaniques de surveillance mis en place par les autorités.
Les ingénieurs de l’Institute for Applied Autonomy mettent par exemple à disposition sur leur site Isees des plans des grandes villes américaines afin qu’en s’y référant, tout habitant en quête de discrétion puisse éviter les caméras de surveillance lors de ses trajets quotidiens.
Ricardo Dominguez et son collectif d’artivists The EDT (Electronic Disturbance Theater) ont, quant à eux, développé l’outil Transborder Immigrant Tool, (cf. image) : une application mobile pour les candidats à l’immigration mexicains utilisant les technologies de géolocalisation afin d’éviter les patrouilles à la frontière. Ricardo Dominguez parle de cet outil comme d’un dislocative media, utilisant la géolocalisation non pas à des fins d’autosurveillance monitorée (je renseigne les autres du lieu où je me trouve) par exemple Foursquare mais pour mieux contrer la surveillance des autorités.
De façon plus générale, ces exemples illustrent également la notion de sousveillance proposée par le militant Steve Mann : elle met en lumière le phénomène de surveillance des surveillants au travers de contre-outils visant à surveiller les systèmes de surveillance eux-mêmes et les autorités qui les contrôlent. Des individus collectent ainsi des données sur leur environnement de surveillance et les mettent à disposition de tous en ligne.


Vers des data.gov généralisés

Ces initiatives d’artistes et d’ingénieurs, activistes de la cause mais non engagés en politique, sont à l’origine d’un élargissement du champ politique aux problématiques liées à la surveillance mais surtout aux données publiques et à leur transparence. En témoigne la création de la plate-forme data.gov, aux USA qui, dans un souci de transparence, met à disposition les données publiques dans des formats réutilisables par les citoyens. On attend toujours un projet de ce type de la part de l’administration française... En attendant, des initiatives citoyennes voient le jour, et des civic hackers se chargent d’utiliser les outils des NTIC pour enrichir la vie citoyenne. Le code informatique, les données (publiques ou personnelles) et leur mise en visibilité sont leurs armes. Le site www.nosdeputes.fr en est un bon exemple.

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page du site nosdeputes.fr permettant aux électeurs français de suivre les activités de leur député.

Les membres du collectif Regards Citoyens, à l’origine du site, ont mis à l’été 2009 leurs capacités techniques au service de la création d’un dispositif de mise en visibilité de l’activité parlementaire, en récupérant, mettant en forme et synthétisant les données publiques issues des séances de l’Assemblée Nationale française. L’activité de chaque député est donc suivie quotidiennement et l’internaute a ainsi accès à une plate-forme centralisant toutes les données et informations sur la présence, les prises de paroles et la nature des travaux législatifs des représentants. L’objectif premier est de créer un outil d’aide au citoyen, non partisan, reflétant objectivement l’activité des élus. Mais comme le fait justement remarquer Tangui Morlier, cofondateur de Regards Citoyens, cet outil est également la condition préalable à un empowerment du citoyen, comme en atteste la possibilité de dialogue avec les élus, par le biais de commentaires a posteriori de l’activité des parlementaires, mais surtout la création de la plate-forme Simplifions la loi 2.0 qui encourage les débats a priori, autour des projets de loi en discussion à l’Assemblée.

Outils globaux pour mobilisations locales

Pour finir, au delà de l’observation et de la participation aux débats parlementaires, les technologies représentent également un véritable arsenal au service de la mobilisation et de l’activisme citoyen. Les technologies du Web 2.0 et du mobile fournissent en effet des armes pour pouvoir s’impliquer dans la politique non plus par la simple et traditionnelle distribution de tracts, mais dans une logique beaucoup plus individualiste, par des actions aussi simples que d’envoyer un SMS ou un tweet en temps réel à des militants également connectés, permettant ainsi de déclencher de véritables actions dans le monde réel.
D’une part, les fonctionnalités 2.0 offrent une multiplicité d’outils d’expression en privilégiant les micro-formats : écrire sur les médias digitaux n’équivaut pas forcément à rédiger un billet de blog, mais peut se manifester par différentes procédures simplifiées (ajout aux favoris, bouton j’aime ...) et néanmoins faire sens.
D’autre part, l’outil mobile peut être un puissant vecteur d’organisation du fait de sa masse critique d’utilisateurs : si le chiffre de 1,7 milliard d’internautes à travers le monde est déjà impressionnant, on dénombre 4,6 milliards d’abonnés mobiles, dont 60% dans les pays émergents... Comparés aux 3 milliards des médias TV et radio, ces chiffres en font donc le premier média personnel.
Cet outil individualisé d’expression peut donc s’avérer être un formidable canal alternatif dissident au service d’une mobilisation aussi bien locale qu’internationale.
La mobilisation de 2001 aux Philippines qui a conduit à la démission du président Estrada illustre à merveille ces possibilités. L’usage du SMS étant extrêmement répandu dans ce pays (2 millions de SMS/jour), le collectif TXTPower a su utiliser au mieux les capacités de coordination des citoyens via le mobile pour organiser manifestations et rassemblements afin de protester contre le pouvoir en place.
En Egypte, également, le groupe du 6-Avril, mouvement informel oeuvrant contre les censures et pour la liberté d’expression, est un collectif articulé par les technologies digitales dont les outils ont permis à ses militants de mettre en place, en cas d’arrestation d’un des leurs, un réseau d’alertes et une hotline pour donner les moyens à chacun d’organiser sa défense et de contacter au plus vite un avocat.
Outre-Atlantique, lors des récentes élections américaines, on a vu pour la première fois apparaître sur Twitter l’usage du hashtag (#votereport), canal sémantique permettant de discuter autour d’un évènement particulier et qui a mis en lumière la facilité de centraliser la production de rapports sur les irrégularités dans les bureaux de vote.
Enfin, des dispositifs plus sophistiqués voient le jour. Articulation de la sousveillance et de la mobilisation, l’application Ushahidi permet par exemple l’envoi par SMS ou e-mail de rapports géo-localisés sur une carte mise en ligne et actualisée en temps réel. L’outil permet le crowd-sourcing de la communication de crise en cas de catastrophe naturelle, mais aussi, dans la même veine que le VoteReport aux USA, le monitoring d’élections dans les pays susceptibles d’être touchés par la fraude, comme ce fût le cas lors des élections au Kenya dès 2007 avec une mise en visibilité en ligne (via un mapping) des problèmes constatés par les citoyens.
C’est en Iran que cette mobilisation en ligne a eu le plus d’écho au delà des frontières et où les technologies ont permis (en partie) de donner à la mobilisation une dimension internationale. Les informations diffusées par les manifestants étant relayées dans leurs pays respectifs par la diaspora, les journalistes ou simples citoyens du monde entier ont pu suivre les évènements et se tenir informés de l’avancée des manifestations.
Mieux encore, une véritable solidarité technique transnationale s’est mise en place sur les réseaux pour permettre aux militants iraniens de faire sortir leur contenu (photos, vidéos...) du pays en toute sécurité par le biais de proxies sécurisés. Ne cédons toutefois pas à un techno-euphorisme naïf (la révolution sera tweetée ! !) : les réseaux restent surveillés et les pouvoirs oppressifs ont très bien compris les enjeux (et les dangers les concernant) en terme de communication et de circulation de l’information liés à ces nouvelles technologies Web et mobile.
La pervasivité des informations due à la puissance de propagation des micro-formats et l’étendue du mobile-scape, espace transnational limité par la couverture du réseau et tramé par les flux de données en constante circulation, expliquent donc l’utilisation récurrente de ces nouveaux outils aux quatre coins du monde. Les technologies demeureront sans nul doute les armes pacifiques utilisées par des citoyens désireux de s’organiser au service d’une cause, de faire fléchir un gouvernement, ou simplement de défendre leur droit le plus élémentaire : s’exprimer librement.



Glossaire

activisme
engagement politique privilégiant l’action directe.
empowerment
terme anglais traduit par autonomisation ou capacitation, c’est la prise en charge de l’individu par lui-même, de sa destinée économique, professionnelle, familiale et sociale.
maptivism
action d’utiliser les données géographiques pour des activités militantes.
OSM
OpenStreetMap
pervasivité
mot inventé pour décrire le fait d’être connecté, relié en permanence.
plugger
vient bien sûr de l’anglais, et signifie connecter.


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