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Réseaux sociaux et géolocalisation – promesses et enjeux


Un nombre grandissant de services innovants se basent sur des réseaux sociaux géolocalisés organisés à partir du partage volontaire d’informations à grande échelle en temps réel. Comment analyser ce qui motive la contribution des usagers à ces dispositifs et quelles influences peuvent avoir ces derniers sur notre sphère privée  ?



A growing number of innovative services are based on geolocalized social networks organized on large scale real-time spontaneous sharing of personal data. These initiatives raise the question of knowing what are the users’ motivations to contribute and how their involvement could challenge our privacy.


Olivier GLASSEY


Savoir en un clin d’oeil quels sont vos amis qui se trouvent à proximité, bénéficier en quelques secondes des bons plans fournis par les milliers de visiteurs qui vous ont précédé dans cette ville que vous ne connaissez pas, avoir accès à des offres commerciales ou encore utiliser la ville comme un immense terrain de jeux grandeur nature, etc. Le partage à grande échelle et en temps réel de données personnelles géolocalisées foisonne de promesses, mais aussi de questions délicates quant aux formes de protection de la sphère privée encore à inventer. Retour sur ces innovations émergentes à partir de la perspective de l’usager.

Au croisement de deux tendances fortes

Du point de vue de l’usage des technologies de l’information, les dernières années sont marquées par une double évolution. La plus récente de ces évolutions s’incarne dans la montée en puissance des réseaux sociaux qui constituent une des manifestations les plus reconnues de ce que l’on nomme souvent le Web social. Elle s’inscrit plus largement dans l’ensemble des dispositifs qui contribuent à faciliter et, dans une certaine mesure, démocratiser les processus de mise en ligne et de partage d’information. Dans leur ensemble, les technologies du Web 2.0 ont conduit, sous une grande diversité de formes et de formats, à la massification des échanges en ligne en les faisant passer dans le quotidien de centaines de millions d’usagers.
Le second changement capital, à peine plus ancien si l’on considère la temporalité des pratiques sociales et non pas celle des innovations techniques, est celui de l’usage de la téléphonie mobile qui s’est profondément implanté en quelques années dans nos habitudes communicationnelles. L’intégration de plus en plus généralisée sur ces appareils de l’accès à Internet et des fonctionnalités de géolocalisation ouvre des possibilités de convergences qui restent encore largement inexplorées dans la réalité des pratiques. Les études sur l’utilisation du Web mobile indiquent que les réseaux sociaux en ligne sont clairement la destination privilégiée des internautes mobiles [1].
Dans ce contexte, de nombreuses initiatives ont été lancées pour produire une nouvelle génération de services visant à articuler les dynamiques propres aux réseaux sociaux en ligne avec les outils de géolocalisation en temps réel offerts par la téléphonie mobile [2]. Ce type de couplage qui renforce le rôle des smartphones comme des outils de navigation sociale possède le potentiel de redessiner en profondeur non seulement nos usages des technologies de l’information, mais bien l’ensemble de nos pratiques quotidiennes. Sans entrer dans un exercice toujours hasardeux de prévision des évolutions futures, les principales expériences en cours nous offrent l’opportunité d’explorer certaines des dimensions saillantes des formes possibles de ces usages et des enjeux qui en découlent.

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Gowalla : liste de lieux d’intérêt sur le campus

Avez-vous fait votre check-in ?

Pour aborder les logiques de la mise en oeuvre des réseaux sociaux géolocalisés, il convient de commencer par l’élément fondateur de ce type de dispositifs : les modalités de l’annonce de la position des membres de la communauté. Si la possibilité de localisation existe techniquement de manière automatique depuis longtemps pour les opérateurs, cette dernière reste souvent à activer manuellement par les usagers au sein de ces communautés. Cette distinction est importante, car elle renverse, sans la remplacer, la logique classique de la traçabilité collectivement subie en la subordonnant à une action volontaire et partagée. Elle permet aussi de poser la question de savoir pourquoi les usagers de ces systèmes divulguent volontairement des informations relatives à leur positionnement. Ainsi, les utilisateurs de ce type de services comme Foursquare s’annoncent, affichent et partagent leur présence en effectuant une opération appelée check-in.
De nombreux commentateurs étaient et demeurent sceptiques à l’idée d’un système dépendant du fait que les usagers activent leurs localisations. Les check-in traditionnels que nous connaissons qu’ils se déroulent dans un aéroport ou dans un hôtel ne constituent pas, typiquement, une partie de plaisir. Alors pour quelles raisons les utilisateurs s’infligeraient-ils volontairement ce type d’action ?

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affichage Web des commentaires laissés par des membres de Foursquare pour la gare de Lausanne

Pour comprendre cette motivation, il convient d’abord de resituer cette pratique dans le cadre plus large des nouvelles habitudes de communication. Le micro-blogging que ce soit sous la forme de chat, SMS, Tweets, ou encore la mise à jour des statuts des profils des réseaux sociaux offrent autant d’activités qui encouragent les micros dévoilements en temps réel de nos activités quotidiennes. Ces formes morcelées et éparses d’affichage de soi en ligne constituent une des dimensions emblématiques de pratiques de plus en plus répandues au sein desquelles il est postulé comme normal de fournir en quasi-permanence des informations personnelles. Les pratiques de micro-dévoilements s’inscrivent pour l’usager dans une perspective qui n’est pas forcément technologique. Ce qui importe d’abord, c’est le maintien de la relation sociale qu’il ou elle entretient avec ses cercles de connaissances. Un des attraits forts de l’usage des réseaux sociaux géolocalisés ne se trouve pas tellement dans ce qu’il permet de créer, mais dans ce qu’il permet de préserver : le contact avec les autres. En ce sens, et en partant du point de vue des usagers, il convient de relativiser l’idée de virtualisation des rapports interpersonnels qui passent par les technologies de l’information. En effet ces dernières sont vécues comme autant de prolongements d’activités de sociabilités classiques. Il est d’ailleurs sans doute plus juste de parler, comme le propose le sociologue Bruno Latour [3], d’un processus de matérialisation plutôt que de virtualisation. Les réseaux sociaux en ligne et leurs déclinaisons mobiles rendent précisément visibles, stockables et manipulables des informations de type social qui n’étaient le plus souvent que des objets éphémères, des paroles dont le proverbe nous rappelle à juste titre la volatilité. Ce sont précisément ces bases de données sociales titanesques accessibles en temps réel et les conditions de leurs exploitations qui suscitent les convoitises des experts en marketing et les craintes des défenseurs de la sphère privée.
Les gisements informationnels que représentent des données de cette nature forment également un des attraits principaux pour les usagers de la géolocalisation sociale. Alors que la localisation type GPS ne constitue qu’une infrastructure nécessaire, l’essentiel du contenu est fourni par les utilisateurs. Ces derniers enrichissent et augmentent la représentation cartographique du monde avec les informations qu’ils souhaitent partager avec leurs proches ou avec l’ensemble de la communauté qui gravite autour d’une application spécifique. Ces vastes processus distribués de marquage géographique qui contextualisent socialement une information géographique s’avèrent être le point crucial des différentes solutions présentes sur le marché. Les opérateurs de ces offres déploient à cet égard un arsenal de dispositifs visant à encourager la production et surtout le partage de ce type d’informations. Les utilisateurs les plus assidus de ces systèmes dans un lieu donné se voient attribuer, par exemple, le titre virtuel et honorifique de maire de cet endroit. Ce type de récompense symbolique ainsi que les multiples badges ou points reçus en fonction du nombre et de la variété des contributions géolocalisées construisent un univers ludique au sein duquel l’émulation entre les participants doit conduire à l’accroissement des informations mises en ligne.

Considérées plus généralement, les dynamiques à l’oeuvre à ce niveau ne sont pas sans rappeler les questions qui traversent depuis quelques années le Web social. Comment bénéficier au mieux des apports volontaires de plusieurs milliers de contributeurs pour en faire un bien commun (qui, en l’occurrence et à la différence d’initiative comme Wikipédia, devient aussi un bien privé) ? De quelle manière mettre en place des systèmes endogènes permettant à la communauté des utilisateurs d’évaluer les contributions des usagers afin de favoriser les contenus considérés comme constructifs et filtrer les contributions indésirables ? Il n’y a en l’occurrence aucune raison de penser que ces plates-formes soient à l’abri des usages abusifs que permettent les médias sociaux (fausses informations, dénigrements, atteinte à la sphère privée, harcèlement, concurrence déloyale, etc.) avec, facteur aggravant, les effets accrus liés à localisation spatiale.

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Big Ben vu à travers l’application Wikitude World Browser

Entre tyrannie de la visibilité et réinvention de l’esprit du lieu

Au-delà des usages abusifs, la possible généralisation de ce type d’innovations sociotechniques nous conduira sans doute à repenser les modalités de construction de notre rapport aux autres. Dans la trivialité du quotidien comment réagirons-nous quand nous pourrons constater électroniquement que nos amis se retrouvent pour une fête à laquelle nous ne sommes pas conviés ? Les réseaux sociaux en ligne mettent à plat et souvent à mal la richesse et la diversité de nos rôles sociaux en les écrasant dans la même interface. À leur instar, les plates-formes de géolocalisation demeurent encore souvent unidimensionnelles et ne répliquent que de matière très limitée et mécanique les différents modes d’affichage et de dévoilement de nos identités sociales.
À terme aurons-nous toujours la liberté de renoncer à être visibles dans ces plates-formes sans que nos pairs en déduisent que nous avons quelque chose à cacher ? La construction historique de la sphère privée s’est fondée à partir de multiples soustractions au regard d’autrui de pratiques individuelles et collectives. En réaction à la possible tyrannie de la visibilité qui émerge des communautés de géolocalisation, plusieurs initiatives ont été lancées par des concepteurs désireux de susciter le débat autour des implications potentielles des fonctionnalités offertes par ces dispositifs. Par exemple,  Avoidr   utilise le même type d’information, mais propose un service qui vous avertit à l’avance que vous entrez dans une zone où se trouve une personne que vous ne souhaitez pas rencontrer. Renversant la logique de la géolocalisation sociale le site Please Rob Me propose d’identifier le moment le plus propice aux cambriolages en indiquant quand les personnes sont éloignées de chez elles. Ces services dits antisociaux anticipent le vaste chantier des gardes fous technologiques, légaux et éthiques que la généralisation de ces systèmes demandera à nos sociétés d’inventer.

Cette nécessaire et inévitable réinvention ne doit cependant pas conduire à négliger le potentiel créatif de ces formes de communications localisées. De tels dispositifs permettent, par exemple, de donner une nouvelle dimension au concept de lieu. Avec de tels dispositifs de partage, ce dernier ne s’épuise pas uniquement dans sa dimension physique mais se déploie au travers de l’ombre informationnelle que ses visiteurs génèrent. De nombreuses expériences explorent les modalités de la réinvention du génie des lieux en utilisant les contributions diverses (messages, graffitis, photographies digitales) afin de faire émerger et évoluer en continu l’identité sociale d’un lieu par l’entremise des représentations et des pratiques associées à ces espaces.

Il est certes bien trop tôt pour dresser ici une sorte de bilan sur les formes et l’ampleur que connaîtront ces évolutions. L’étude de ce nouveau champ d’expérimentation sociotechnique implique de ne pas se limiter à une vision cumulative, qui consisterait à considérer ces nouvelles plates-formes comme la résultante mécanique de la simple addition de fonctionnalités déjà existantes. Les synergies que ces systèmes autorisent dans l’agrégation de dynamiques sociales, temporelles et spatiales constituent un domaine véritablement original et elles offrent, à n’en pas douter, un terrain d’exploration fertile pour les sciences sociales et celles de l’ingénieur.



Glossaire

Avoidr
www.avoidr.org/ - cette application Web basée sur Foursquare vous aide à éviter vos amis.

[1] Aux USA 30% des utilisateurs de smartphones accèdent aux réseaux sociaux en ligne avec leur téléphone, au Royaume-Uni Facebook est classé avant Google comme destination privilégiée (source : GSMA/ComScore, Janvier 2010).

[2] Par exemple, Foursquare, Loopt, Gowalla, Wikitude, Geonote etc.

[3] Interview pour l’émission Place de la toile, France Culture, 20 novembre 2009



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