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Concours de la meilleure nouvelle 2009


Nouvelle Lauréate –– La Ruelle




Ken LARPIN


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Le lauréat du concours de nouvelles 2009 est Ken Larpin, étudiant en microtechnique à l’EPFL. Son texte La ruelle a convaincu le jury, on y retrouve, autour du thème de cette année, la mobilité, l’angoisse que peut procurer cette société hyper-connectée où on perd jusqu’à son identité. Le sponsor de cette année est la société The Mathworks, fournisseur des produits scientifiques Matlab et Simulink.

Les gens se retournent à son passage et se demandent qui est ce fou qui parle seul. Il marche d’un pas pressé, habillé d’un costume sans un pli, bien rasé, la quarantaine grisonnante. S’il parle seul en marchant dans la rue, ce n’est pas parce qu’il a perdu la raison, mais parce qu’il a un kit mains libres. Il se nomme Martinus et aujourd’hui il se rend chez un client pour parler affaire.
Au bout du téléphone se trouve un collègue. Il lui demande s’il peut s’occuper de la présentation du lendemain. Martinus consulte son agenda sur son téléphone. Les pages sont noires de rendez-vous. Il fait partie de ces gens tellement occupés qu’ils vont même jusqu’à agender les moments qu’ils passent avec leur famille. D’ailleurs, ce soir il est censé passer une soirée tranquille chez lui, avec sa femme et son fils, événement rare.
Martinus lève la tête un instant de son portable et observe la rue. Il se demande s’il a pris la bonne route. De son téléphone, il se connecte au net et part chercher l’adresse de son client. En quelques secondes il accède à l’information souhaitée. Le GPS de son portable se charge ensuite de lui indiquer la route.
Martinus se remet en marche, alors qu’il reçoit à nouveau un appel téléphonique.

- … bien sûr, mais s’ils n’en veulent pas, tu peux leur dire d’aller se faire foutre… Mais non… Bon, écoute, on verra ça demain. Là, j’arrive à mon rendez-vous… Ouais. Salut.

Le GPS affiche le point d’arrivée à cent mètres sur la droite. Alors que Martinus s’apprête à prendre la route indiquée, il s’arrête. Il se dit qu’il doit y avoir une erreur. Il ressort son téléphone. Pas de doute, le GPS ne peut pas se tromper à ce point. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres chemins. Martinus se tient devant une étroite ruelle, sombre et déserte. Il la scrute. C’est un passage entre deux immeubles, à peine assez large pour laisser passer deux hommes côte à côte. Différentes arrières portes y débouchent. Des objets en tout genre traînent à même le sol, des poubelles, des vêtements tombés alors qu’ils séchaient aux fenêtres, un vieux tricycle à deux roues et plein d’autres choses trop décrépies pour être reconnues.
Martinus hésite, mais faisant confiance à son portable, il s’engouffre dans la ruelle. Il avance prudemment pour ne pas salir ses richelieus. Une odeur l’assaille, l’une de celles qui vous collent à la peau, un mélange de poubelle, d’eau stagnante et d’air chaud rejeté par les climatiseurs. À mesure qu’il progresse, le bruit de la rue derrière lui s’estompe. Le vacarme des voitures et des passants qui discutent laissent leur place au léger vrombissement des gaines d’aération et le murmure de l’eau qui coule dans les gouttières. Dans ce monde recouvert par les ombres, tout est silencieux et immobile. La poussière s’est installée partout, tel un linceul. Elle forme une couche épaisse sur le sol et sur toute chose qui traîne ici-bas. Une poussière qui semble vieille de milliers d’années, que nul vent n’est venu déloger. Martinus se sent comme un archéologue qui pénètre dans un tombeau égyptien inviolé. Sauf qu’ici les trésors à découvrir son nettement moins palpitants, de vieux cartons, des canettes de bière vides. Il y a même un caddie rouillé jusqu’aux os.
Martinus se dit que ça ne peut pas être le bon chemin, mais tout au bout de la ruelle se dessine une ouverture. Un carré de lumière dans cet horizon fait de murs. Le chemin semble déboucher sur une place, grande et lumineuse. Martinus décide d’aller y jeter un coup d’oeil, qui sait, c’est peut-être la bonne route tout compte fait. Alors qu’il marche, des éclats de verre craquent sous ses chaussures, brisant le silence de ce lieu.
Lorsque Martinus sort enfin de la ruelle, il se trouve dans une arrière cour. C’est une petite place pavée que se partagent plusieurs maisons. Les bâtisses sont anciennes, faites de bois et de pierre. Elles se serrent les unes contre les autres, formant un mur compact. Il y a une table au centre, couvert d’une nappe qui danse au gré du vent. Des couverts et des assiettes y sont disposés.
Ce n’est sûrement pas ici que Martinus à rendez-vous. Il n’y a que des habitations, pas d’entreprise en vu. Il a dû atterrir dans la vieille ville. Il rebrousse chemin et regagne la ruelle. Il sort son téléphone portable et consulte le GPS. La machine ne trouve aucun réseau. D’ailleurs Martinus s’étonnait que personne ne l’ait appelé ces dernières minutes, lui qui est sans cesse harcelé par les coups de téléphone.
Alors qu’il marche dans la ruelle, un doute l’assaille. Des détails du décor lui semblent différents. Des objets qui n’étaient pas là lors de son premier passage, des murs de couleurs différentes, une atmosphère plus lourde. Il se demande s’il a pris la bonne route. Puis il se dit qu’il n’y avait qu’un seul chemin et que si les choses lui paraissent différentes, c’est parce qu’il emprunte la ruelle dans l’autre sens. Mais lorsque la lumière vient révéler le paysage à l’autre bout du chemin, il se rend compte de son erreur. Il avance jusqu’à la lisière de la ruelle et il observe ce qui se trouve devant lui, n’osant avancer plus, tel un animal apeuré.
Il y a une place, similaire à celle qu’il vient de quitter. Cette fois, pas de table à manger, mais des plantes en pot alignées contre un mur. Il lâche un juron, puis rebrousse à nouveau chemin. Il consulte encore son portable, mais toujours pas de trace de réseau. Il presse le pas, car il est désormais en retard. Une fois de retour dans la petite cour à la table à manger, il se rend compte de sa bêtise. Il y a effectivement deux ruelles qui y débouchent. Cette fois, il prend le bon chemin, pressé de sortir de ce labyrinthe de vieilles pierres, pressé de pouvoir retrouver l’usage de son téléphone pour pouvoir s’excuser de son retard.
Il marche rapidement, d’un pas précis pour éviter les ordures qui jonchent le sol. La ruelle lui semble longue, plus longue que lors de son arrivée. Il atteint enfin le bout et sort dans la rue. Là, il s’arrête, figé par l’irrationalité de la situation.
Martinus se trouve dans une rue, pas celle qu’il a quittée pour s’engouffrer dans la petite ruelle, non, c’est une rue pavée, sans route, sans voiture, juste une rue piétonne, au bord de laquelle s’aligne de vieux immeubles. Tout semble sortir d’une vieille photo historique de 1800. Des bancs en bois sont adossés contre les murs. De petits lampadaires à pétrole sont alignés en rang. Sous les immeubles, des arcades s’étendent de part et d’autre de la rue. Et tel un paysage fantôme ressurgit d’un obscur passé, le lieu est désert.

- Qu’est-ce-que c’est que ces conneries  !

À plusieurs reprises, Martinus a tenté de retourner sur ses pas, mais il retombe inlassablement dans cette rue. Il entre par la première porte sur son chemin. Un couloir d’immeuble. Il gravit les escaliers et frappe avec force et insistance à la porte d’un appartement. Rien. Il essaie la porte d’à côté. Rien.

- Oh  ! Y a quelqu’un  ? Je me suis perdu et j’aurai besoin d’un peu d’aide.

Exaspéré, il ouvre une porte. Un appartement tout ce qu’il y a de plus classique. Il appelle. Pas de réponse, mais juste l’ombre de quelque chose qui passe sans un bruit dans le couloir.

Au cours de la journée, Martinus a pénétré dans d’autres appartements. À chaque fois, il les trouvait déserts. Pourtant, cette ville fantôme semble bien avoir été habitée. Il y a des signes évidents, des assiettes sales dans un lave-vaisselle, de la paperasserie étalée sur un bureau, un ventilateur resté allumé. C’est comme si tout le monde avait disparu au beau milieu de leur activité journalière.
La colère a laissé place à l’angoisse. Martinus est assis sur un banc dans la rue, la tête dans les mains. Il a d’abord cru à un canular, puis devant l’ampleur du phénomène, il a commencé à douter. Il fut fixé sur l’horreur de son sort lorsqu’il grimpa sur le toit d’un immeuble. Ce qu’il y vit surpassa sa raison. Cette ville fantôme s’étendait à perte de vue. Sur des centaines de kilomètres, il n’y avait qu’une succession de toits en tuiles. Les habitations couvraient le monde jusqu’à l’horizon et sûrement bien au-delà.
La nuit commence à tomber et Martinus s’est installé dans un appartement. Assis sur un canapé, il allume la TV, un grand écran plasma dont la modernité contraste avec le décor. Lorsque l’écran s’allume, l’esprit de Martinus vacille un peu plus du côté de la folie. La TV n’affiche que de la neige, un écran empli de points blancs sur fond noir et dont le grésillement crisse dans la tête de Martinus. Il zappe entre les chaînes, mais toujours la même image vide. C’est à ce moment qu’il comprend dans quelle mesure il est perdu. Non seulement est-il égaré dans une ville fantôme, mais il est également coupé du monde.
Pour un homme habitué à obtenir tout type d’information d’un claquement de doigts, pour qui tout le monde était contenu dans son téléphone portable, son ordinateur, perdre accès à toute source de communication est pire que d’être perdu dans cette ville. Plus de portable, plus de TV et Martinus en a l’intime conviction, plus de radio, ni d’internet et encore moins de téléphone fixe.
Cet écran empli de neige le nargue de toute son inutilité. Il lance la télécommande contre. Elle rebondit d’un bruit creux, puis c’est une chaise qui vient s’écraser dans la TV, fracassant le poste. L’écran subdivisé en centaine de parties crépite et s’allume par intermittence, puis finit par mourir.

Cela fait maintenant plusieurs semaines que Martinus est emprisonné dans la ville. Il en a parcouru les rues de long en large sur des centaines de kilomètres. Tous les jours, il marche dans l’espoir de trouver une sortie, mais inexorablement le même décor défile devant ses yeux. À chaque fois qu’il trouve une radio, une TV, un ordinateur, un téléphone, il tente de nouer un lien avec la réalité qu’il avait connue, mais à chaque fois il s’en retrouve toujours plus seul. Pourtant, il semble qu’il y ait quelqu’un ou quelque chose qui vit ici. La nuit, Martinus entend des bruits de choses que l’on déplace. Il aperçoit des ombres qui se meuvent, mais qui disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent. Il vit la peur au ventre. Il n’éteint jamais la lumière et préfère dormir pendant la journée.
Martinus fait une pause dans une maison. Il s’est préparé un repas avec ce qu’il a trouvé dans le frigo. Il y a toujours des aliments frais dans les lieux qu’il visite. Il ne sait d’où ils proviennent. Il sort sur le balcon pour manger son plat. De là, il peut voir les autres maisons. Elles sont si proches que l’on pourrait sauter de toit en toit. Certaines terrasses vont même jusqu’à se toucher. Les immeubles ne font plus qu’un et offrent nombre de recoins cachés. Tout est si serré que la lumière du jour a de la peine à atteindre le sol. Martinus aime observer cette architecture torturée. Il se sent comme protégé par la promiscuité du lieu. À mesure qu’il avance dans la ville, elle change de forme, s’éloignant peu à peu de la réalité. Elle évolue tel un être vivant étendant ses tentacules de toutes parts.
En retournant dans la maison, Martinus tombe nez à nez sur une créature. Son corps sort d’un mur, comme si la paroi s’était transformée. L’être a un corps allongé. Il porte un masque noir dans lequel se dessinent deux trous. Au fond des ouvertures, Martinus aperçoit deux yeux qui l’observent avec attention. La créature était en train de replacer un vase sur une table. Un vase que Martinus avait brisé ce matin. L’être se retire dans le mur ne laissant aucune trace de son passage. Martinus ramasse ses affaires et part en courant.

Martinus est méconnaissable. Il porte une barbe. Il a maigri. Son regard a perdu de sa force. Désormais, il regarde le monde d’un air hagard. Voilà plusieurs mois qu’il erre dans cette ville. Elle aussi a changé. Elle est couverte de végétation, des arbres ont poussé dans les rues et même parfois sur le toit de certains immeubles. Les herbes ont remplacé les chemins pavés. Le lierre recouvre toutes les façades, telle une seconde peau. Les bâtiments sont aussi chaotiques que la végétation. Les parois ne sont plus droites, les portes sont parfois deux mètres au-dessus du sol, la tuyauterie s’échappe des murs, telles des lianes. Un vent de folie a soufflé sur ce lieu et Martinus n’a pas été épargné.
Il se sent terriblement seul. Au cours de ces derniers mois, il s’est rendu compte que ce sentiment n’était pas si nouveau que ça. Il était déjà présent avant qu’il ne devienne le prisonnier de cette ville. La solitude, il l’avait éprouvée tous les jours : au travail, chez lui, dans la rue. Sa famille, ses amis, il les voyait de moins en moins. Il gardait contact avec tout le monde au travers des e-mails, des coups de téléphone et même parfois par webcam, mais ce n’était qu’un mensonge. Il ne pouvait pas les remplacer aussi facilement. Tous ces artifices de la communication n’ont fait que l’éloigner de ses proches et il aura fallu qu’il se perde dans un monde fantasmagorique pour s’en rendre compte. Il a compris qu’avant d’être perdu dans cette ville, il s’était perdu il y a déjà longtemps de cela dans la facilité qu’offraient les portables, Internet et autres moyens de communication.
C’est à cet instant, lorsqu’il comprit la raison d’être de cette ville, que la créature masquée fit son apparition. Elle est là, devant Martinus. Elle le toise de toute sa hauteur, puis se penche vers lui. Martinus peut admirer les détails qui ornent la surface du masque. Des lignes tel le plan d’une ville sont sculptées dans la matière noire. Martinus tend la main vers le visage de la créature. Il avait compris depuis longtemps, mais il ne voulait l’admettre. Cette ville, c’est lui même qui l’a créée. Il ne sait comment, mais il est sûr que tous les changements qui surviennent ici sont dictés par son subconscient. Il agrippe le masque de la créature et le retire. Derrière, il n’est pas surpris de découvrir son propre visage. L’avatar de la ville a les traits de Martinus tel qu’il était avant d’atterrir ici. Le maître des lieux lui sourit gentiment, avant de disparaître dans le sol. Martinus a toujours le masque noir dans la main. Il le place sur son visage.



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