FLASH INFORMATIQUE FI

FI-spécial été 2009 - Mobil-IT


Mobilité et rayonnement




Pierre ZWEIACKER


Origine

Le fil est sans conteste l’objet le plus détestable de la Création : toujours emmêlé, souvent tendu parce que trop court, il fait trébucher chaque année des dizaines de personnes plus ou moins gravement accidentées, sans parler des enfants qui se l’enroulent autour du cou. La volonté d’en débarrasser les systèmes de communication remonte au 19ème siècle et à quelques inventeurs passionnés et malchanceux, tels Mahlon Loomis (1826-1886) et Nathan Stubblefield (1860-1928).

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Wireless telephone de Nathan Stubblefield (1902)

Puis vint Guglielmo Marconi (1874-1937) qui, assemblant diverses inventions de ses contemporains, réussit une transmission sans fil, grâce à des ondes hertziennes. La finalité principale de cette télégraphie sans fil (TSF) était de pouvoir communiquer avec ces objets éminemment mobiles que sont les navires. Avant Marconi, les malheureux passagers des trans-atlantiques restaient totalement coupés du monde durant toute la traversée.
Mais en ce temps-là, la fascination qu’exerçait le progrès technique excluait toute inquiétude pour les risques qu’il aurait pu présenter. Depuis lors, l’humanité s’est habituée à la radio et survit à ses ondes dans une indifférence quasi totale. Les publications scientifiques traitant des dangers des ondes radio pour la santé se font surtout remarquer par leur extrême rareté.

Risque

Il en va tout différemment du téléphone mobile. Largement répandu depuis une dizaine d’années seulement, il inspire, comme toute nouveauté, des craintes inégalement fondées et des démentis qui ne le sont guère plus.
En réalité, le téléphone mobile, le Wi-Fi, la RFID, etc., de par l’usage qu’ils font de rayonnements électromagnétiques hyperfréquence, constituent, pour l’être humain, des sources de danger. Tout comme les couteaux et les marteaux constituent également des sources de danger ; comme les voitures et les avions ; comme les additifs alimentaires et les détergents ; comme les cigarettes, l’alcool, les aliments trop gras, trop sucrés ou trop salés ; comme les baignoires et les échelles qui font plusieurs centaines de morts en Suisse chaque année ; et comme les fils  ! En réalité, tout produit existant sur le marché est une source de danger… ce qui, du coup, ne signifie pas grand-chose. La vraie question est d’évaluer les risques liés à une source de danger. Évitons de confondre le danger, qui est une caractéristique du monde réel, se traduisant par la possibilité d’un dommage, avec le risque qui est une grandeur mathématique vectorielle à deux composantes. La première composante du risque est la gravité du dommage potentiel : trouble de la santé (avec ou sans séquelles), mort, dommages matériels, etc. Pour ce qui est de la seconde composante, on distinguera d’une part les risques aigus (accident de travail, chute dans l’escalier…) caractérisés par une probabilité ; d’autre part, les risques chroniques associés à des dommages qui se développent sur le long terme (tabac, sédentarité…), mesurés par la survenance. Les rayonnements entrent évidemment dans cette seconde catégorie.
En matière de hautes fréquences et d’hyperfréquence, on distingue encore les effets thermiques des effets non thermiques. Les premiers sont indiscutables, car ils résultent d’un principe physique : les rayonnements de fréquence comprise entre 100 kHz et quelques GHz pénètrent à une certaine profondeur dans les tissus organiques et s’y transforment en chaleur (effet du four micro-ondes). Pour ce qui touche au cerveau, on considère que l’échauffement ne devrait pas être supérieur à 1°C, quelle que soit la durée d’utilisation d’un téléphone mobile. Cette limitation a conduit entre autres à fixer, pour ces téléphones, un SAR (Specific absorption rate) maximal de 2 W/kg.
Mais à côté de l’échauffement, on pourrait aussi imaginer des effets d’une autre nature, telles des interférences directes avec certaines fonctions biologiques et qui ne soient pas liées à un échauffement : dommages causés à l’ADN, réduction de la fertilité, effets tératogènes, stimulation de l’endocytose, augmentation de la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique, action hormonale… La liste des hypothèses possibles s’allonge régulièrement  !
Une multitude de recherches ont tenté de prouver l’existence d’effets nocifs non thermiques, en particulier à des intensités de rayonnement inférieures à celles qui sont considérées comme critiques du point de vue de l’échauffement. Certaines de ces études ont donné des résultats apparemment probants, qui se sont toutefois révélés peu reproductibles. D’autres concluent à l’absence d’effets. D’autres encore trouvent que l’exposition à ces rayonnements produit des effets bénéfiques. Face à un tableau si peu cohérent, l’ICNIRP [1]  ne donne que des recommandations fondées sur les effets thermiques, ce que d’aucuns considèrent comme inacceptable en termes de prévention. Ces recommandations sont néanmoins appliquées dans de nombreux pays, dont la Suisse  [2].

Évaluation

En pratique, comment procède-t-on à l’évaluation du risque lié aux rayonnements non ionisants  ? Trois sortes d’études sont menées dans le monde par quelques centaines de groupes de recherche.

Les études biologiques

Elles consistent à soumettre à des champs électromagnétiques des organismes très simples (unicellulaire, vers microscopiques…) ou des cultures de cellules. Reste ensuite à savoir quel effet on cherche à mettre en évidence, chacun nécessitant la mise en oeuvre d’équipements et de protocoles expérimentaux spécifiques. C’est dire que contrairement à une idée trop répandue, il ne suffit pas d’appliquer un champ et de voir ce qui se passe, car ce qui se passe ne se voit généralement pas et, en outre, demande à être quantifié de manière précise.
Cela dit, quel est l’intérêt de travailler sur de tels objets, en apparence si éloignés de l’être humain  ? L’idée est ici d’élucider le mécanisme d’interaction entre un champ électromagnétique et l’un ou l’autre des composants de base des tissus vivants. Cela est indispensable si l’on veut pouvoir adopter des restrictions pertinentes en termes de rayonnement. Aujourd’hui, les recommandations de l’ICNIRP portent uniquement sur la valeur maximale du champ, mesurée pendant une période de 6 minutes. Pour la téléphonie à 900 MHz, cette limite d’exposition est de 41 V/m. Mais on peut mentionner qu’il existe aussi par exemple une Charte de Paris passée entre les autorités de la ville et les opérateurs de téléphonie mobile, qui préconise une moyenne sur 24 heures inférieure à 2 V/m. Quelle est la bonne manière de limiter le champ  ? Par la valeur maximale  ? Ou par la valeur moyenne  ? Tant que l’on ne sait pas comment le champ interagit avec les tissus vivants, cette question reste sans réponse.

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étude de la mobilité du nématode Caenorhabditis elegans soumis à un rayonnement électromagnétique de 900 MHz

Les études toxicologiques

Elles consistent à soumettre à des rayonnements, des organismes proches de l’être humain – voire l’être humain lui-même – et à déceler les pathologies qui pourraient en résulter  ? Cette façon de procéder présente l’avantage de mettre en jeu des animaux apparemment plus représentatifs du problème essentiel, qui reste évidemment celui des atteintes à la santé humaine. Mais à y regarder de près, la méthode souffre de deux défauts liés au fait que de telles expériences sont limitées à quelques semaines ou quelques mois : en effet, un chien ou un singe, enfermé dans une cage de Faraday, sous une antenne durant des années, serait sans doute bien plus perturbé par cet environnement rébarbatif que par le rayonnement lui-même  !
Or personne ne s’attend à ce que les rayonnements d’une antenne-relais ou d’un routeur Wi-Fi soient nocifs en quelques semaines. Pour avoir la moindre chance d’obtenir un résultat dans ce type d’expérience, il faut donc appliquer des champs d’intensité plus élevée que ceux qui existent en pratique. De ce fait, l’expérience n’est pas représentative des conditions d’exposition habituelles : on sait en effet, par bien d’autres domaines de la toxicologie, qu’un niveau d’exposition élevé pendant un temps court peut engendrer des effets complètement différents de ceux que produit une exposition faible durant un temps très long.
L’autre problème inhérent à ce type d’études de courte durée est que l’expérience ne représente qu’une toute petite fraction de la durée de vie totale de l’animal. En soumettant au rayonnement une bactérie durant 2 heures, cela lui laisse le temps de se reproduire 4 ou 5 fois durant l’expérience et permet de mettre en évidence une éventuelle action nocive du champ sur la transmission des caractères génétiques. Il est généralement impossible d’en faire autant avec des mammifères supérieurs.

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expérience de décharge électrique sur un chien (18e siècle)

Les études épidémiologiques

Elle consistent à comparer des groupes de population, exposés et non exposés à un certain type de rayonnement (études de cohorte), ou encore des groupes présentant et ne présentant pas une certaine pathologie (études cas-témoins).
Rien de plus simple en apparence ; rien de plus compliqué en pratique  ! Les difficultés commencent déjà avec le choix des participants. Ces personnes devraient en principe être choisies au hasard, pour que les groupes soient représentatifs de la population entière. Mais les règles éthiques applicables en la matière imposent de ne travailler qu’avec des volontaires. Or ces derniers se recrutent prioritairement parmi celles et ceux qui pensent avoir été victimes de nuisances électromagnétiques ; les personnes qui n’ont jamais souffert des rayonnements ne souhaitent pas perdre leur temps à participer à des expériences. D’où un biais de sélection : facteur d’erreur lié à la sélection des groupes. Quantité d’autres facteurs peuvent fausser les résultats d’une étude épidémiologique. Lorsque celle-ci fait usage de questionnaires, les spécialistes ont inventorié vingt-deux biais de questionnement : facteurs d’erreur liés à la manière de poser les questions  !
En matière de nuisance électromagnétique, aucune recherche de ce genre n’a jamais donné de résultats déterminants, ni dans un sens ni dans l’autre, pour l’ensemble de la population. Malgré des budgets faramineux alloués à des études épidémiologiques portant sur des dizaines de milliers de personnes pendant des décennies, l’hypothèse d’une absence de risque (risque relatif = 1) finit pratiquement toujours par se trouver incluse dans l’intervalle de confiance du résultat. On notera en outre que, dans le meilleur des cas, de telles études ne peuvent fournir que des corrélations dites significatives mais sont essentiellement incapables de prouver une relation de cause à effet.

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Conclusion

En l’état actuel des connaissances scientifiques, celles-ci ne permettent pas de fonder des décisions politiques indiscutables en matière de santé publique. Certains prétendent que, si les effets nocifs des rayonnements liés à la communication mobile ne sont pas encore visibles, c’est uniquement parce qu’il est encore trop tôt ; selon eux, l’épidémie de cancers du cerveau dus au téléphone mobile devrait éclater d’ici une dizaine d’années. On peut mettre cet argument en parallèle avec le cas des lignes à haute tension.
Ces dernières existent depuis plus d’un siècle. La première étude épidémiologique sur les risques de leucémies infantiles, dues à la proximité de lignes à haute tension, date de 1979  [3]. Or 30 ans et environ 10’000 études plus tard, pas une seule pathologie n’a pu être reliée de manière causale aux champs magnétiques ou électriques à basse fréquence. On sait assez bien aujourd’hui combien de personnes meurent chaque année à cause de l’obésité ou à cause de la cigarette. Mais personne ne peut de bonne fois articuler le moindre chiffre concernant le nombre de victimes qu’auraient faites les lignes à haute tension.
Peut-on au moins espérer, à l’avenir, un degré de certitude croissant concernant la nocivité des rayonnements, grâce à l’effort de recherche  ? Or la réponse est clairement : non  ! D’une part, les technologies qui font usage de rayonnements se multiplient bien plus rapidement que la recherche scientifique ne peut progresser, compte tenu des difficultés pratiques susmentionnées. D’autre part, la question des effets combinés de plusieurs rayonnements superposés reste pratiquement inaccessible à l’expérimentation. En effet, la très grande majorité des études concernent l’influence d’un type de rayonnement sur une fonction biologique particulière. Pourtant, nous vivons dans un électrosmog composé du champ magnétique terrestre, de champs à basses fréquences (réseau électrique, appareils électroménagers), de hautes fréquences (radio et TV) et d’hyperfréquences (téléphonie, Wi-Fi), sans parler de toutes sortes d’expositions occasionnelles (cuisinières à induction, portiques antivol, RFID, radars…) y compris une bonne douche d’impulsions électromagnétiques lors des orages. L’exploration, dans un délai raisonnable, des effets de toutes les combinaisons de champs sur toutes les fonctions biologiques d’un corps humain demanderait de multiplier au moins par 1000 le nombre de chercheurs et les budgets alloués à ce domaine de recherche  !
Dans ces conditions, la vraie question est finalement celle-ci : faut-il autoriser la mise sur le marché de produits dont l’utilité immédiate est évidente, mais dont les nuisances à long terme ne sont pas connues  ? Et cette question n’est nullement spécifique aux rayonnements. Elle concerne tout aussi bien les denrées alimentaires, les cosmétiques, les médicaments, les colorants, les textiles, les matériaux de construction, etc. Ainsi, la réponse relève clairement du choix de société. C’est donc à la société entière de trancher ; et certainement pas aux seuls scientifiques d’apporter une réponse clé en main.

Pour en savoir plus

  • Pierre Zweiacker, Vivre dans les champs électromagnétiques, Éd. PPUR (juin 2009) 140 pages.

    [1] International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection.

    [2] Les limites applicables en Suisse figurent dans l’Ordonnance du 23 décembre 1999 sur la protection contre le rayonnement non ionisant (ORNI)

    [3] Nancy Wertheimer, Ed Leeper, Electrical Wiring Configurations and Childhood Cancer, dans : American Journal of Epidemiology, vol. 109 #3 (1979) pp. 273-284.



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