FLASH INFORMATIQUE FI

FI-spécial été 2009 - Mobil-IT


La mobilité augmentée par les technologies de l’information




Boris BEAUDE


La mobilité et les technologies de l’information entretiennent une relation ambiguë. Depuis le développement des moyens de transmission, avec le télégraphe, le téléphone, la télévision, puis Internet, la mobilité fut sans cesse questionnée sur ce qu’elle a de particulier, sur ce qui la rend irremplaçable. Souvent considérée comme une perte de temps, la mobilité fut discutée à chaque innovation de la télécommunication, annonçant la fin des villes ou l’avènement du télétravail. Pourtant, la ville ne cesse d’être attractive, le télétravail est marginal et la mobilité semble ne pas souffrir des récentes innovations des technologies de l’information. Bien au contraire, la mobilité profite de la télécommunication, qui la stimule, la rend plus efficiente et en augmente les potentialités.

Deux techniques complémentaires

La mobilité est d’autant plus essentielle que les technologies de l’information répondent à des problématiques spécifiques qui ne résument pas le social. Lorsque la distance est un problème, nombreuses sont les situations pour lesquelles la télécommunication n’est pas une solution, cette technique étant inadaptée pour la communication des réalités dotées d’une masse. C’est le cas des énergies fossiles, des aliments ou des matériaux de construction, dont la redistribution spatiale est essentielle aux modes de vie contemporains. Aussi, l’ensemble des pratiques qui mobilisent d’autres sens que la vue ou l’ouïe, à savoir le goût, l’odorat et le toucher, ne peut s’affranchir de la structure moléculaire des objets. La mobilité et la télécommunication s’opposent donc par leurs propriétés. La première est lente, mais assure l’intégrité du contact, la seconde est presque instantanée, mais exclut l’interaction matérielle. Malgré cette divergence fonctionnelle, l’une comme l’autre converge néanmoins par leurs fins. Elles oeuvrent à établir le contact où il y a pourtant de la distance.
Depuis les années quatre-vingt, la mobilité n’a pas connu d’évolution radicale. En sus de la marche à pied, elle s’articule essentiellement autour de la route, du rail et des voies aériennes ou maritimes. Le tonnage, la vitesse, la fiabilité et le confort se sont accrus, les coûts furent réduits, mais les modalités restèrent sensiblement les mêmes. Sur cette même période, les technologies de l’information connurent en revanche des changements très significatifs, avec la numérisation de l’information, l’interconnexion des réseaux à l’échelle de la planète et le développement massif de la téléphonie mobile. Longtemps réservés à quelques institutions privilégiées, les réseaux informatiques se sont déployés à la majeure partie de la population des pays développés. Ces réseaux se sont normalisés avec Internet et individualisés avec l’ordinateur personnel puis le téléphone mobile.
Le développement des technologies de l’information semble pourtant ne pas avoir affecté la mobilité, qui occupe toujours une part importante du temps et du budget des contemporains. La relation entre la mobilité et les technologies ne se résume décidément pas à une simple logique de substitution. Un tel raisonnement supposerait qu’il existe un nombre défini de pratiques qui n’auraient qu’à se répartir entre l’une ou l’autre de ces deux modalités du contact. Il n’en est pourtant rien. Des substitutions peuvent se traduire par de nouvelles pratiques qui génèrent à leur tour d’autres mobilités. La résistance de la mobilité à l’usage massif des technologies de l’information cache en fait des pratiques plus complexes, soulignant l’importance de considérer la coopétition à l’oeuvre entre la mobilité et la télécommunication, à savoir l’association complexe de logiques de compétition, mais aussi de coopération.
Cette coopétition permet de mieux appréhender les arbitrages que les individus opèrent entre la mobilité et la télécommunication. Internet, en démultipliant les virtualités offertes par la télécommunication, a profondément modifié les arbitrages précédents. Le téléphone, la télévision ou la radio ont certes beaucoup apporté à la gestion de la distance, mais leurs défauts respectifs ne permirent pas de développer radicalement l’interaction à distance. Il manque à ces dispositifs la souplesse d’Internet, à savoir la gestion indifférenciée de tout type d’informations (images, photos, vidéos, musique, textes formatés, logiciels…), la symétrie et l’asymétrie, la synchronie et l’asynchronie, l’individualisation ou non du contenu et la forte interactivité. Aussi, l’extension d’Internet à l’ensemble de la planète, son faible coût relatif et la standardisation des normes utilisées (TCP/IP, POP, SMTP, HTML, CSS…) en font un espace d’intermédiation inégalé dès lors que les enjeux se limitent à de l’information. Internet permet de transmettre, traiter, produire et manipuler tout type d’information, en s’affranchissant de l’hétérogénéité des réseaux techniques et des ordinateurs. Si Internet s’est diffusé en si peu de temps, c’est précisément parce que l’information est essentielle à notre existence et que les moyens de transmission préexistants furent jugés insuffisants. Il s’agit, en quelque sorte, d’une maturité de la télécommunication comparable à celle qui s’est opérée précédemment pour la mobilité.

La mobilité, avec les technologies de l’information

Si le développement d’Internet et de la téléphonie mobile a une vingtaine d’années, la convergence d’Internet et de la mobilité est en revanche plus récente. D’abord partielle dans quelques espaces publics offrant des accès WiFi, elle s’est massivement accentuée ces deux dernières années avec la banalisation de l’accès à Internet depuis des téléphones mobiles. Devenus des ordinateurs bénéficiant de connexions à haut débit, les téléphones mobiles les plus récents sont à présent dotés d’interfaces et de logiciels offrant un confort d’utilisation suffisant pour profiter pleinement d’Internet. Aussi, ces téléphones sont de plus en plus équipés de dispositifs de géolocalisation (a-GPS, Wi-Fi et Cell-ID) et de boussoles électroniques, ce qui accroît leur capacité à fournir de l’information adaptée à une configuration spatiale particulière.
Cette convergence de nombreux dispositifs techniques en un seul objet, mobile de surcroît, offre de nombreuses perspectives dont on peut déjà identifier deux composantes distinctes : la continuité de la connexion à Internet et le développement de services spécifiques liés à la géolocalisation (déjà nombreux alors que ces fonctionnalités sont relativement récentes). Il est néanmoins difficile de prendre la mesure des conséquences de cette évolution de la téléphonie mobile. On perçoit clairement la multitude de services correspondants (cartes de localisation ou d’itinéraires, conseil de restaurants, horaires de cinéma, réseaux sociaux localisés…) mais la capacité de ces nouveaux dispositifs à modifier significativement les pratiques est moins lisible. Comme toutes innovations technologiques, les pratiques correspondantes restent en grande partie à inventer et on perçoit vite à quel point elles créent cette inévitable tension entre libertés et dépendances, consubstantielle de la technique.

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Google Latitude
www.google.com/intl/fr_ca/latitude/intro.html

Augmenter les virtualités de la ville

Comme le fit le téléphone mobile dans un premier temps, l’Internet mobile autorise plus encore à se perdre et à se déplacer sans savoir précisément où l’on va, ni ce que l’on va faire, quand et avec qui. On peut charger une carte si l’on ne trouve plus son chemin, demander à être localisé si l’on ne sait pas où l’on est et orienter la carte en fonction de notre propre orientation si l’on ne sait pas le faire mentalement (fonctionnalité limitée aux téléphones les plus récents). Le sens de l’orientation, inégalement partagé, n’est dès lors plus vraiment un prérequis à la mobilité.
Aussi, l’Internet mobile permet de prendre connaissance au dernier moment de critiques de films ou de restaurants situés à proximité, de s’informer sur un produit avant de l’acheter, d’apprendre qu’un ami est à une terrasse de café située à deux rues, de publier une impression sur Facebook, Twitter ou sur son propre blog, de ne pas attendre l’arrivée d’un courriel avant de sortir, de se renseigner sur Wikipédia ou Internet dans son ensemble pour vérifier ou chercher une information, d’envoyer une photo ou une vidéo pour informer d’un événement insolite… Selon une forme de darwinisme technologique, l’offre de service foisonne, la plupart étant voués à disparaître ou à se renouveler au gré des pratiques.
Si certaines de ces pratiques sont radicalement nouvelles, d’autres pouvaient néanmoins être réalisées par quelques détours peu contraignants. L’enjeu, s’il en est un, est en fait essentiellement celui de la fluidité et du confort de la mobilité, démultipliant le potentiel de sérendipité des lieux. La ville, en particulier, est renouvelée par cette profusion d’informations localisées. En concentrant le plus de réalités possible en le moins d’espace possible, la ville crée une double distance interne. À mesure qu’elle se développe, les individus qui l’habitent se trouvent de plus en plus distants, mais aussi de moins en moins informés sur les potentialités qui s’offrent à eux, tellement nombreuses et inégalement exposées au regard. La convergence de la mobilité et d’Internet est en cela un enjeu décisif pour la ville, qui y trouve une opportunité inédite d’augmenter considérablement son potentiel d’interaction.

L’exposition de la vie privée

En contrepartie, de tels dispositifs sont aussi des filets qui limitent les imprévus plus ou moins radicaux et qui peuvent paradoxalement isoler celui qui les utilise, lorsqu’il joue à un jeu vidéo ou regarde un film dans le métro, ne croisant pas un regard qui aurait pu avoir des conséquences décisives. De tels dispositifs ne permettent pas non plus de se perdre vraiment, condition de découvertes parmi les plus surprenantes. Ces deux points, souvent mis en exergue pour dénoncer les technologies de l’information mobiles les plus récentes, sont néanmoins les moins innovants. Le livre ou le guide touristique accompagné d’une carte ont sensiblement les mêmes effets. Comme la plupart des technologies, c’est l’usage qui en crée la vertu ou le danger.
En revanche, ce déploiement des technologies de l’information dans le cadre de la mobilité pose des problèmes plus inédits, affectant significativement la vie privée. Comme le firent le téléphone mobile et l’ordinateur portable, le sentiment de liberté accrue par ces technologies s’accompagne de la porosité croissante de la sphère privée. La mise à distance, si elle est possible, est de plus en plus difficile à justifier dès lors que nous sommes potentiellement toujours connectés. Le travail, mais aussi l’ensemble de nos relations sociales, s’autorisent à se joindre à nous en tous lieux. Aussi, les dispositifs de géolocalisation, s’ils peuvent être désactivés, posent problème dès lors que leur déconnexion sera elle-même perçue comme une information : je ne souhaite pas que l’on sache où je suis. Les espaces de liberté seront alors encadrés par ceux de la vie privée.
La tendance à la généralisation de l’information géolocalisée rappelle que ces dispositifs laissent une multitude de traces, qui informent sur les pratiques individuelles. Récemment, les derniers navigateurs Internet ont intégré la géolocalisation (Safari 4, Firefox 3.5 et Safari mobile) et les photos sont de plus en plus géoréférencées, directement par le GPS des téléphones mobiles. Ces traces intéressent fortement les sciences sociales, le marketing, les renseignements, mais aussi, ce qui n’est pas nouveau, les conjoints. Sous prétexte que l’on n’a rien à cacher, il sera difficile de disposer d’espace de liberté, pour le meilleur comme pour le pire. L’incitation à la publicité de sa localisation sera de plus en plus incitative, lorsqu’elle ne sera pas tout simplement imposée au nom de la transparence. Aux traces de notre navigation sur Internet (cookies, comptes…) s’ajoute donc progressivement celle de notre mobilité territoriale. Rarement, notre vie privée ne fut à ce point potentiellement exposée au regard. Le risque, au même titre que pour la navigation internet, est de ne pas percevoir l’enjeu de ces traces, tant elles sont imperceptibles pour celui qui les laisse.

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Eye Stop
senseable city lab – MIT – 2009

Droit à la connexion, droit à la déconnexion

On le comprend bien, la tension est difficile entre le droit à la connexion et le droit à la déconnexion. La ville a tout à gagner à individualiser les interfaces mobiles qui permettent de maximiser ses potentialités. Cela encourage les villes à investir tant sur l’offre de services que sur la qualité et la possibilité d’accès aux technologies de l’information mobile.
Mais il est indispensable d’anticiper l’exposition croissance de la vie privée et d’inventer les modalités pratiques de sa régulation. Si un droit à la connexion peut être envisagé (subvention des téléphones, des réseaux et des services), le droit à la déconnexion ne peut pas être résolu par le politique. Le politique, en revanche, se doit d’intervenir sur le cadre légal de la collecte des traces, de leur stockage et de leur diffusion à des tiers. La déconnexion est un acte social par excellence, qui ne peut être ni imposé, ni interdit. Elle va se développer dans le cadre d’une reconfiguration des pratiques, qui ne se fera pas sans une réévaluation des normes et des valeurs de la coexistence. La convergence de la mobilité et des technologies de l’information interroge finalement sur un point essentiel : la publicité des lieux pourra-t-elle se faire sans celle des individus qui les habitent  ?



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