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Vers une informatique axiologique ?




René BERGER


Flash biblique :

« Au commencement Dieu créa le 0 et le 1 » et fut pris d’un doute.
Pas l’homme.

L’informatique est devenue un fait de civilisation, peut-être le plus marquant. Cela posé, et quels que soient les progrès en cours, de l’ordinateur électronique à l’ordinateur biologique en passant par l’ordinateur photonique, quelles que soient d’un autre côté la multiplicité et la diversité des logiciels qui ne cessent de se perfectionner, force est de constater que l’univers dans lequel elle est née et dans lequel elle opère reste essentiellement positiviste. Si le positivisme est d’abord lié à la philosophie d’Auguste Comte, elle-même inspirée de Condorcet, il convient de rappeler que dans son acception courante il désigne l’état d’esprit qui se fonde sur la double croyance dans le progrès de l’humanité d’une part, dans la supériorité du savoir scientifique, d’autre part. Plus spécifiquement, l’empirisme logique pose à la fois que toute connaissance de la réalité (matter of facts) est affaire de données (data) positives issues de l’expérience et qu’il y a un domaine purement formel des relations d’idées (relations of ideas) qui relève de la logique et des mathématiques [1]…
C’est dire que la connaissance fournie à l’ordinateur sous la forme d’algorithmes, d’heuristiques, de langages, de programmes, de procédures au moyen de faits et de données est fondamentalement positiviste, comme l’est de son côté la connaissance qu’il fournit. Les champs d’application ont beau se multiplier à l’infini, ou presque, c’est toujours la même logique de la computation qui est à l’oeuvre [2]. De fait, elle est tellement adaptée à notre époque qu’on finit par la prendre pour la seule seule possible. Il est vrai que c’est elle qui se prête le mieux aux exigences de l’Action et de sa cohorte d’acolytes : Prévision, Prédiction, Simulation, Planification, Modélisation, etc. - logique au service d’une partie de la réalité, non pas compatible avec toute la réalité.
L’informatique peut-elle continuer longtemps dans cette voie ? La réponse est nette : une ou deux décennies tout au plus, c’est ce que nous accordent certains esprits que leur charge à la tête des entreprises qui façonnent notre monde oblige à pratiquer un supplément de lucidité ! Aussi faut-il redoubler d’attention quand un Tasahi Sasaki, vice-président de Sharp, l’un des grands de l’électronique, désignant les nuages qui s’accumulent au seuil du troisième millénaire, déclare sans ambages que : vers l’an 2000 la crise de l’informatique consistera dans le fait qu’il ne sera plus possible de travailler avec le hardware et le software comme deux entités séparées, non plus que d’avoir les experts des deux spécialités travaillant simplement ensemble. Il sera devenu nécessaire de développer quelque chose qui incorporera les deux en un, quelque chose qu’il dénomme comme formware. Il ne s’agit ni d’une clause de style, ni d’un néologisme de fortune. Dans leur conception actuelle, les ordinateurs arrivent à un cul-de-sac. Il est donc nécessaire et urgent de les humaniser en faisant d’eux, non seulement des instruments efficaces ou des agents soumis, mais de véritables partenaires . Et Tasahi Sasaki de conclure que l’issue ne sera possible qu’à partir du moment où les techniciens se mettront aussi à penser en termes de spirituel [3].
Déclaration stupéfiante si l’on songe au réalisme de nos dirigeants occidentaux, politiciens, fabricants, techniciens, commerçants, savants, qui n’ont de souci que l’efficacité. C’est donc l’honneur de certains Japonais, quel que soit le réalisme forcené qu’on leur attribue dans la conduite des affaires, de ne pas oublier la leçon de leur civilisation. L’Orient n’a en effet jamais tout à fait séparé l’esprit du corps, ni la nature de l’homme, ni le sujet de l’objet, triple séparation sur laquelle l’Occident a assis son pouvoir et son hégémonie durant des siècles, mais dont il commence aujourd’hui à sentir les limites et déjà certains effets pernicieux, voire pervers.
Sans prétendre le moins du monde m’inspirer de la sagesse orientale, dont l’engouement chez nous est pourtant significatif, je crois que l’observation de ce qui se passe sous nos yeux suffit. Qu’on se place sous le signe du formware ou de quelque autre invocation, la question incontournable est celle-ci : si l’informatique a jusqu’ici réduit l’Univers à son propre univers, il est désormais temps qu’elle fasse un pas de plus. Pas décisif puisqu’il s’agit pour elle de s’élever, sinon à la hauteur de l’Univers, du moins aux conceptions que les hommes s’en sont faites, et à celle que nous sommes en train d’élaborer. Aucune Weltanschauung ne se réduit en effet jamais ni ne peut se réduire à une collection de faits ou de données ; elle implique toujours un sens que les sociétés développent au cours de leur histoire et qui éclaire simultanément leur existence au monde et la nature des liens qui unit leurs membres entre eux.
Après la préhistoire de l’informatique (quatre ou cinq décennies tout au plus !), consacrée à l’acquisition grandissante de la force brute, on est en droit d’attendre qu’à l’approche de sa maturité (?) elle s’engage sur la voie de la complexité douce et souple qui a caractérisé l’évolution de notre espèce jusqu’au couronnement qu’on lui prête, l’avènement de l’intelligence. Une deuxième étape de l’informatique est-elle possible ? Ou peut-on déjà parler d’une deuxième informatique en devenir ? A côté de l’informatique stratégique, qui relève de la seule efficacité positiviste, une informatique axiologique [4], c’est-à-dire qui tienne compte des valeurs, ne doit-elle pas être, non seulement envisagée, mais proposée comme fin prioritaire ? À la volonté de toute puissance de l’une s’oppose l’aspiration à la toute-conscience de l’autre.

C’est ce que tentent depuis le début certains artistes dont le mieux qu’on puisse dire est qu’ils restent affectueusement marginalisés [5]. En fait, il s’agit pour lui, comme pour nous tous d’ailleurs, de faire de notre réalité une ARTIFICIAL REALITY (c’est le titre même de son livre), non pas au sens où la réalité serait purement et simplement fabriquée, réduisant hommes et machines au seul service de quelques puissants (ce qu’évoquent la Metropolis de Fritz Lang, le Big Brother d’Orwell et tant d’autres oeuvres de science-fiction), mais au sens où la machine, la technologie tout entière, et donc l’ordinateur pourraient s’accorder avec nous pour élaborer un nouveau milieu vital. L’art n’est pas un ajout ; il en fait partie intégrante.

Valeurs esthétiques, valeurs éthiques, valeurs politiques, peu importent les épithètes. La valeur n’est ni un objectif, ni une idée, ni une théorie, ni un succès ; elle ne s’enferme pas davantage dans une définition. Ce qui compte, c’est son dynamisme interne qui a pouvoir d’entraînement vers... Le vers est moins une destination, encore moins un objectif qu’une fin polarisante susceptible d’une appréciation commune, en tout cas partagée. À l’instar d’un vecteur, il pointe dans une certaine direction qui assure à l’expérience tant individuelle que collective à la fois sens, forme et qualité.

Dans la logique de la production, médias et techniques restent assujettis aux objectifs fixés et aux moyens de les atteindre sur la base de faits et de données. Dans la logique de la créativité, médias et techniques vont s’assouplissant, mais même si ceux qui prennent l’initiative font parfois preuve d’un esprit exceptionnellement talentueux, le système ne subit pas de remise en cause. En revanche, dans le cas de la création, médias et techniques sont détournés de leurs usages par ceux qui sont capables de les libérer et d’abord de se libérer. En ouvrant une brèche dans la clôture positiviste, l’art tente de remettre le système lui-même en cause pour aborder la transcendance, pays d’élection des valeurs.
Qui ne se souvient des premiers pas de l’homme sur la Lune, il n’y a pas 20 ans ? Qui ne se souvient à la base de Houston du flamboiement des ordinateurs qui alternaient avec les images des astronautes ? Notre entrée dans l’espace n’est possible que sous la conduite et avec la coopération de l’ordinateur. C’est lui désormais qui pilote nos initiatives. Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité (That’s one small step for man ; one giant leap for mankind), disait Amstrong en entrouvrant la porte du cosmos. Au seuil du troisième millénaire, l’humanité se montrerait-elle en mesure de relever le défi par un nouveau bond, qui ne peut être qu’un nouvel appel à sa vocation de créer ?

première publication : 13 novembre 1986

[1] cf. Dictionnaires du savoir moderne, La philosophie, CEPL, Paris.

[2] Edgar Morin fait largement usage du terme. cf. La Méthode - 3. La connaissance de la connaissance, éd. Seuil, Paris 1986.

[3] The Academician, Tokyo, vol. IV, N° 1, Printemps/été 1986

[4] Du grec axios, valable, et logos, discours, le terme désigne la science des valeurs. La connaissance ne se fonde ni sur les choses en soi, ni sur les faits, mais sur la saisie d’un rapport entre les réalités et les valeurs. D’où l’appréciation, l’évaluation qu’on peut en faire.

[5] Le dernier festival Ars Electronica a eu lieu cette année en juin à Linz. Le catalogue, richement documenté, compte plus de 800 pages !]J. Leurs oeuvres, à tout le moins leurs recherches nourrissent l’ambition, la volonté (ou les deux) de créer consciemment ou inconsciemment un nouveau type d’environnement auquel l’artiste américain Myron W. Krueger a donné le nom à la fois pertinent et combien évocateur de Responsive Environment. Ordinateurs et hommes s’y répondent, non seulement pour satisfaire des besoins utilitaires, mais pour créer des modes de vie adaptés aussi bien à nos désirs, à nos aspirations qu’à notre plaisir esthétique[[cf. Myron W. Krueger, Artificial Reality, Addison-Wesley Publishing Co., University of Connecticut, 1983. En anglais to respond, a une extension plus large que le français répondre ; il implique en particuliier l’idée d’une structure accordée dans laquelle les échanges s’accomplissent harmonieusement, en tout cas de façon sensible.



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