FLASH INFORMATIQUE FI

FI-spécial été 2009 - Mobil-IT


Une seule machine, des milliers d’interfaces




Frédéric KAPLAN


Ma mère perfectionne depuis des dizaines d’années un ensemble de recettes de cuisine qui mélange les traditions culinaires anglaises et méridionales. Elle le faisait d’abord sous la forme d’un grand classeur de fiches, classées et annotées. Certaines étaient tapées à la machine à écrire, d’autres recopiées à la va-vite. Certaines étaient découpées dans des journaux, d’autres photocopiées. La flexibilité du système de classeur permettait de faire cohabiter cet ensemble hétéroclite sous la forme d’un gros objet, composite certes, mais unique, pratique et transportable. Néanmoins, à partir de plusieurs centaines de recettes, ce système de classement commençait à montrer ses limites.
Quand nous avons eu notre premier micro-ordinateur à la maison, ma mère eut envie de rationaliser cette collection sous la forme d’une base de données informatisée. Mon père bricola alors en quelques jours une petite interface logicielle qui permettait facilement d’insérer une recette dans la base, de rechercher une fiche existante et d’imprimer le tout sous différents formats paramétrables. Plusieurs week-ends durent être sacrifiés à entrer les fiches une par une, mais une fois le travail accompli, nous avions tous dans la famille le sentiment que grâce à cet effort les précieuses fiches maintenant sauvegardées sous forme numérique resteraient dans le patrimoine familial pour plusieurs générations encore.


Une dizaine d’années plus tard, alors que les premiers sites Web sans beaucoup de contenu bourgeonnaient sur la toile, ma mère se dit qu’elle avait elle véritablement quelque chose à partager, ne serait-ce qu’avec ses neveux et ses nièces et que mettre ses recettes en ligne pourrait être une riche idée. Nous élaborâmes plusieurs stratégies pour essayer de récupérer les précieuses fiches enfouies dans un ordinateur devenu depuis plusieurs années obsolète et prenant la poussière dans un coin de l’appartement. Devant l’ampleur de la tâche, nous décidâmes qu’il serait plus efficace de tout simplement entrer à nouveau toutes les fiches sous un autre format.


Il y avait de nombreuses manières différentes de créer un site Web à cette époque. Les uns programmaient chaque page une à une. Les autres utilisaient des éditeurs plus conviviaux qui facilitaient un peu la tâche. Dans la plupart des cas, il fallait d’abord produire le site sur son ordinateur personnel puis le télécharger sur un serveur distant. Lors du transfert qui avait lieu le plus souvent avec un modem relativement lent, de nombreux problèmes pouvaient subvenir et il fallait une véritable expertise et plusieurs tentatives pour réussir à ce que le site en ligne ressemble exactement à celui que l’on avait en tête.
Malgré ces difficultés, les recettes furent à nouveau saisies, formatées pour faciliter leur mise en ligne et de nombreuses heures plus tard, les internautes du monde entier pouvaient enfin les consulter. Nous étions fiers du résultat et pendant plusieurs mois, ma mère recevait des commentaires, des questions, des suggestions et des conseils à propos de ses contributions culinaires. Mais, sur le plus long terme, tenir à jour le site se révéla plus difficile que prévu. L’ordinateur familial tomba en panne, le logiciel utilisé pour éditer et télécharger les fiches n’était plus compatible avec celui qui le remplaça, la société qui proposait l’hébergement fit faillite et deux ans plus tard, ne pouvant investir encore de nombreuses heures dans le projet, ma mère décida de fermer le site et de revenir au système des classeurs et des fiches papiers.
Ce n’est que récemment qu’elle se lança dans une nouvelle tentative. Je réussis à la convaincre que quelque chose avait changé sur l’Internet, que nous étions sortis de cette période ou pour créer et maintenir son site Web il fallait être ingénieur informaticien. Ce n’était pas que les logiciels étaient plus simples à utiliser, promesses rarement tenues d’ailleurs : il n’y avait simplement plus de logiciel. Tout avait lieu en ligne, directement sur un serveur distant, en utilisant, pour seule interface, un navigateur Web. Créer un site ne prenait que quelques minutes : choix d’un modèle de base, entrée ou importation des données, insertion d’images ou de vidéos. Les données restaient stockées sur le serveur. Assurer qu’elles seraient encore lisibles dans plusieurs années n’était plus de notre responsabilité, mais de celle de l’entreprise qui proposait ce service. En quelques clics de souris, ma mère pouvait insérer dans son propre site un lien vers les nouvelles recettes d’un autre site, agrémenter ces fiches de photos et de vidéos dont le stockage et la gestion étaient assurés par d’autres services. Elle ne programmait plus son ordinateur, mais un ordinateur gigantesque équipé de milliers de logiciels et contenant les données de millions d’autres personnes. Où ces services étaient-ils hébergés  ? Où ces données étaient-elles stockées ? Combien de fois étaient-elles dupliquées  ? Ma mère n’avait pas à le savoir. Il fallait juste faire confiance aux entreprises qui proposaient ces services.
Cette histoire familiale, sans doute semblable à bien d’autres, laisse entrevoir une grande métamorphose technologique. L’évolution d’un ordinateur personnel contenant ses propres données et logiciels et qu’il faut administrer soi-même à une simple interface vers un ordinateur planétaire administré par des professionnels annonce sans doute une des transitions les plus fondamentales de l’histoire de l’informatique. Paradoxalement, c’est le retour à un modèle qui était très utilisé avant que les ordinateurs personnels ne deviennent bon marché et puissants. Dans les entreprises ou les universités, la plupart des machines n’étaient que des terminaux connectés à un serveur central. Chaque terminal permettait l’accès à un certain nombre de services et à une partition sur un espace disque partagé.


Cette organisation fonctionnait relativement bien. La gestion et la mise à jour des machines centrales étaient laissées à des experts. Ceux qui utilisaient les terminaux n’avaient à se soucier que de comprendre la manière d’utiliser les services qui les intéressaient. C’est essentiellement parce que la vitesse des microprocesseurs a évolué beaucoup plus vite que la vitesse de connexion entre les machines, que le modèle de l’ordinateur personnel s’est pendant une trentaine d’années imposé technologiquement et économiquement. Cet aléa dans l’évolution technologique nous a forcés à tous devenir mécaniciens de l’informatique, experts en système d’exploitation, en formats de fichiers et en protocole de communication. Mais l’extension récente des réseaux terrestres et aériens et l’augmentation des vitesses de transmission laissent aujourd’hui penser que l’ordinateur personnel n’est finalement qu’un objet de transition. Nous allons peut-être retourner vers un système composé de terminaux connectés à une machine centrale. Mais une chose a changé par rapport à l’époque des réseaux d’entreprise : le serveur central n’est pas une machine placée dans un local technique : c’est une nébuleuse de machines connectées les unes aux autres.
L’idée que l’informatique converge vers une seule machine sur laquelle des milliers de terminaux se connectent n’est pas nouvelle. Mais le vocabulaire pour décrire cette nouvelle organisation n’est pour autant pas arrêté.
Le terme cloud computing (informatique dans les nuages) semble être aujourd’hui un de ceux les plus utilisés. Historiquement il semble que ce terme fasse référence au temps où l’on représentait sur les schémas, l’Internet comme un nuage, zone inconnue et non cartographiée qui commençait dès que finissait le réseau local de l’entreprise. Quoi qu’il en soit, ce vocable évoque bien la pervasivité (omniprésence) des services que cette nouvelle informatique propose : l’information nous accompagne comme l’oxygène que nous respirons.
D’autres parlent de La Machine ou du World Wide Computer, entité programmable, sur laquelle de nombreux services cohabitent en synergie. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une machine, cette vision traduit bien la convergence technique vers un milieu intérieur technique intégré, où chaque système s’associe et se lie avec les autres. En ce sens, cet ensemble d’entités disparates converge effectivement pour ne former qu’une seule grande machine, sur laquelle nous n’avons plus qu’à nous brancher.
Il est inutile de s’attarder trop longuement sur le meilleur terme à utiliser, mais il est important de bien comprendre les conséquences techniques et sociales de cette nouvelle organisation. En premier lieu, la convergence technologique vers un immense ordinateur planétaire annonce la mort de l’ordinateur personnel tel que nous le connaissons. Cela ne veut pas dire que nous ne continuerons pas à travailler avec des machines qui auront plus au moins la forme de nos machines actuelles, ordinateur de bureau ou portable. Mais les données et les programmes de ces machines ne seront plus installés et stockés localement. Ce seront simplement des interfaces vers l’ordinateur planétaire. Dans la période intermédiaire où le réseau ne sera pas encore omniprésent, des systèmes de caches permettront à ces machines de continuer à fonctionner off-line. Étant donné le prix déjà si bas du stockage des données, il est envisageable de maintenir une copie de toutes les données et programmes importants sur la machine elle-même. Mais d’une certaine manière, l’utilisateur n’a pas à le savoir : ce n’est pas lui qui s’occupe d’installer et d’administrer ces éléments. Il doit simplement pouvoir accéder aux services qu’il souhaite en utilisant l’interface la plus adaptée à son contexte d’utilisation présent.
À plus ou moins long terme, la même évolution devrait s’appliquer aux lecteurs multimédias portables qui ne sont au final que des interfaces particulières permettant d’accéder à des données spécifiques. Les problèmes de synchronisation entre les ordinateurs personnels, l’ordinateur familial et les lecteurs multimédias devraient ainsi disparaître. Toutes les données seront sur l’ordinateur planétaire, accessible par autant d’interfaces que nous le souhaiterons selon des droits d’accès et de partage que nous définirons.
Conséquence logique de cette évolution, les supports de données physiques (CD, clé USB, etc.) devenus obsolètes et largement inutiles devraient eux aussi disparaître. Pour partager ses données ou l’accès à ses programmes sur l’ordinateur planétaire il suffira de donner les bonnes autorisations. Pour autant ceci ne veut pas dire que nous n’utiliserons pas d’objets physiques pour accéder à nos données ou pour les partager avec d’autres. Au contraire il est possible que nous utilisions une multitude d’objets différents, livres, feuilles, cartes, étiquettes, vêtements, montres-bracelets, bijoux comme autant de nouvelles interfaces pour interagir avec nos données et nos programmes. Ces objets nous permettront de classer, d’échanger ou même de vendre des informations sur l’ordinateur planétaire. Certains de ces objets possèderont eux-mêmes un peu d’intelligence, mais beaucoup ne contiendront aucune donnée autre qu’une clé d’identification.
Voici donc un nouveau monde qui se dessine, fait non pas d’objets connectés les uns aux autres comme pourrait le suggérer le terme souvent utilisé aujourd’hui d’ Internet des objets mais de milliers d’interfaces connectées à un immense ordinateur central. Chacune de ces interfaces proposera une forme et un type d’interaction adaptés à un contexte particulier : nous aurons des interfaces adaptées aux moments où nous souhaiterons travailler seuls de manière concentrée que ce soit pour réviser un examen, écrire un roman ou composer une chanson. Nous aurons des interfaces adaptées au travail de groupe, avec lesquelles il sera facile d’échanger des documents, de travailler ensemble sur un même projet, de débattre et d’argumenter. Nous aurons des interfaces pour ces interactions courtes et limitées au cours desquelles nous souhaitons juste obtenir une information sur le temps qu’il fera demain. Nous aurons des interfaces riches et intimes pour communiquer avec nos proches et d’autres plus formelles pour interagir en milieu professionnel. Nous aurons des interfaces familiales, tournées vers l’intérieur de la maison, pour choisir ensemble quel film regarder ou quelle musique écouter, pour partager des mémos et des signes d’amour. Nous passerons d’une interface à l’autre de manière continue et facile, car au final, ces interfaces ne seront que des ponts vers des données et des programmes stockés ailleurs.
Nous percevons chaque jour la mise en place progressive de cette organisation. Ce bouleversement technologique suggère bien sûr des inquiétudes légitimes. Peut-on vraiment faire confiance aux sociétés qui nous proposent d’héberger nos données  ? Existeront-elles encore dans dix, vingt, cent ans  ? Comment garantir qu’elles ne feront pas un usage abusif des précieuses informations, dommageable pour notre liberté individuelle et notre vie privée  ? Est-ce aux États d’assurer ces services  ? À une époque où les informations se propagent en quelques minutes d’un bout à l’autre de la planète, gagner, mais surtout ne pas perdre la confiance des utilisateurs sera un enjeu économique capital. L’ordinateur planétaire et ses milliers d’interfaces laissent entrevoir la nature future des guerres économiques où confiance et réputation seront au coeur de tous les combats.
Aujourd’hui déjà il est possible de stocker, de diffuser, de parcourir, d’échanger des données aussi diverses que des photos, des images, des vidéos, des cartes, des graphes, des textes, des musiques et de les agréger pour constituer des éléments de représentation biographiques, des pages d’informations ou des flux de nouvelles. Parce que toutes ces données sont virtuellement sur la même machine, ces services peuvent être facilement combinés les uns avec les autres pour former des synergies inédites. Les millions d’entre nous qui utilisent déjà l’ordinateur planétaire n’ont pas véritablement à connaître les technologies de virtualisation et de parallélisme qui permettent à cet immense assemblage d’ordinateurs de fonctionner comme s’il s’agissait d’une seule entité. Pour l’utilisateur, ne compte au final que la qualité et la pertinence de l’interface qui va lui permettre d’interagir. Aujourd’hui les services tentent de fidéliser leurs utilisateurs en proposant des interfaces de qualité accessibles à partir d’un seul navigateur Web. C’est un grand jeu de poupées russes où certains services peuvent tout d’un coup se trouver encapsulés par un service plus englobant, reléguant ce qui était avant une interface privilégiée à l’ordinateur planétaire vers des couches plus intérieures. Demain, au-delà des navigateurs Web, cette compétition des interfaces va s’étendre au monde des objets physiques. Nous devons aujourd’hui apprendre à concevoir ces nouveaux objets de notre quotidien pour créer les interfaces les plus pertinentes vers cette machine planétaire.



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