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Concours de la meilleure nouvelle 2008


Nouvelle retenue par le jury –– Entrepôt




Ken LARPIN


Le concours de la meilleure nouvelle 2008 a été sponsorisé par RUMBA, le programme de gestion environnementale de l’EPFL.
Le texte gagnant est : Fange numérique de Philippe Lamon

A été retenu aussi par le jury :
la réponse à tout de Mathieu Ackermann,

La forme du concours est la nouvelle, soit un récit inédit rédigé en français de 1500 à 2500 mots. L’histoire devra commencer par ces quelques mots de Victor Hugo tirés des Misérables : « II fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, ... »..
Relire le Règlement du concours

Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeurs, tantôt pleine de silence. Une pièce noyée d’obscurité. Des silhouettes d’ombre y travaillaient en rythme. Les bruits des scies, des chalumeaux, des moteurs qui vrombissaient se mêlaient les uns aux autres pour donner naissance à une symphonie mécanique. Les quelques lumières qui s’agitaient ça et là éclairaient les acteurs de cet opéra. Un ballet de machine faisait danser les ombres tels les spectres des hommes qui jadis foulaient ce sol.
Aujourd’hui, cette usine est automatique, comme toutes les autres. Ici, on produit des ordinateurs. Des modèles dépassés depuis des siècles, mais les machines ne s’en soucient guère. Elles se contentent d’exécuter les ordres : construire sans relâche, jour et nuit, année après année.
L’homme s’approche d’une chaîne de montage. Une odeur de soudure lui pique le nez. Il se penche en avant. Des pièces détachées défilent une à une devant ses yeux. Il en prend une et l’observe sous la faible lumière.
- Enfin ! La dernière pièce. Avec ça, je vais pouvoir mettre fin à ce monde.
L’homme rebrousse chemin. Il passe la porte de l’usine et la referme derrière lui. Dehors, le Soleil est haut dans le ciel. Pourtant, une ombre gigantesque assombrit le sol. Un mur de plusieurs centaines de mètres de haut se dresse. Un mur fait de containers en tôle d’acier. Des milliers de parallélépipèdes soigneusement empilés les uns sur les autres. La paroi encercle l’usine, ne lui laissant qu’une faible auréole de lumière. Un tapis roulant sort du bâtiment des cartons renfermant les ordinateurs. Un robot monté sur rails se charge de les placer dans un container. Une fois plein, ce dernier ira agrandir le mur. La marchandise attendra là-bas pour l’éternité des clients qui ne viendront jamais.
L’humanité à disparue. Cela fait deux siècles. Ne reste plus que cet homme qui se tient debout devant cette usine. Des usines, il y en a partout autour du monde, vestiges de la civilisation humaine. Elles continuent de fonctionner automatiquement, produisant des mega-tonnes de marchandises qui finissent entreposées quelque part sur ce vaste monde vide.
L’immortel aura bientôt deux-cent-quarante-trois ans, mais ne paraît n’en avoir que trente. Sur son visage ne se lit plus la fougue de la jeunesse. Il porte sur le monde un regard patient. Pourtant, malgré son grand âge et ses siècles de solitude, il se dégage de cet homme une certaine joie de vivre.
C’est en sifflotant un air de l’ancien temps qu’il se dirige vers le vélo qu’il avait laissé contre un mur de l’usine. Il est cadenassé.
- Deux. Zéro. Zéro. Huit. Pourquoi je mets encore ce cadenas ? Personne ne va me voler mon vélo, puisqu’il n’y a plus personne sur cette planète. Les vieilles habitudes sont décidément tenaces.
C’est un vélo qu’il a pris dans une autre usine. Un petit panier en métal à l’arrière, il y dépose son sac à dos. Une peinture bleue qui laisse peu à peu la place à la rouille. Une roue légèrement voilée qui grince en roulant. Voilà le moyen de transport du dernier homme sur Terre. Il aurait pu choisir une voiture, mais il s’est dit que de toute façon il avait l’éternité devant lui. Il monte en selle.

Dans la paroi de containers s’ouvre un canyon. Il s’enfonce profondément, si loin qu’on ne peut en distinguer le bout. Une route large comme un fleuve s’y engouffre. Une route parfaitement lisse, faite d’une roche très sombre. Une de ces mega-autoroutes qui parcourent le monde. Bien qu’il n’y ait presque plus de trafic, des robots continuent de l’entretenir, comme si un jour les hommes allaient revenir. Elle est dans un état irréprochable, pas une craquelure, pas une herbe qui aurait rampé sur la chaussée.
Le vélo s’engage sur la route. Plus il s’engouffre entre les deux murs verticaux, plus la lumière se fait faible. La petite lampe du vélo alimentée par une dynamo projette son faible halo sur le sol. Après le vacarme de l’usine, le silence du canyon fait douter au dernier des hommes de l’état de son ouïe, mais l’écho de la dynamo qui résonne entre les deux murs et se propage vers les hauteurs, lui murmure qu’il n’est pas devenu sourd. Là-haut, une bande de ciel se dessine entre les deux parois. Les nuages s’habillent de rose et d’orange. La nuit gagne du terrain.
Les containers qui forment les murs sont empilés les uns sur les autres et rangés en colonnes. Dans l’espace qui s’ouvre entre deux rangées, la nature a pris place. Des plantes au teint fantomatique ont élu domicile sur les parois de tôle. Racines translucides, mousse rendue bleue à force d’absorber la peinture qui recouvre les containers et vignes aux feuilles gigantesques qui tentent de voler le peu de Soleil qui ose s’aventurer dans ces puits d’ombre. Sur le passage du vélo, des bruissements de feuilles, signe d’une vie animale dans cette jungle verticale.
Alors que la route plonge dans les ténèbres de la nuit, le Soleil au faîte de l’horizon lance un dernier assaut dans le canyon. Pendant un bref instant, la lumière s’aligne parfaitement avec les rangées de containers. Elle peut ainsi traverser l’inter-espace entre les colonnes. Des lignes verticales de lumière viennent illuminer le canyon. Le vélo traverse les rayures orangées, donnant un effet stroboscopique à la scène. La tôle fait miroiter les rayons de Soleil. La réverbération se propage entre les parois. Une rivière éclatante se forme et s’écoule à toute vitesse. Le torrent solaire illumine ce gouffre qui ne connaissait pas le jour. Les bandes de lumière s’allongent dans le sens de la largeur, atteignent leur paroxysme, puis décroissent jusqu’a disparaître, laissant place à la nuit.

Sur l’autoroute, un petit rongeur s’aventure pour ramasser une noix échue. Un bruit lointain longe le canyon. D’abord murmure, il se mue progressivement en grondement. Le son déferle et à sa suite une lumière éblouissante. Le rongeur court se cacher entre deux containers. Un camion passe à une vitesse démesurée. Une explosion de son fait trembler l’air. Une vague de poussière se soulève et monte à toute vitesse. Arrivée au sommet du canyon, elle éclate en un nuage gris. Vue du ciel, la poussière jaillit du rift en une longue trainée de fumée.
Le camion poursuit sa route. Il roule à plus de cinq cents kilomètres à l’heure. C’est un modèle de grand transporteur, capable d’emporter plusieurs centaines de tonnes de marchandise. En l’occurrence, il a chargé sur son dos huit containers. C’est une machine entièrement automatisée, programmée pour livrer sa cargaison sans l’aide des hommes. Sa destination ? Le lieu où le canyon prend fin. Là où il y a encore de la place pour entreposer sa marchandise.
Le rongeur sort de son trou. Timidement, il observe la route pour s’assurer que tout danger est écarté. Il se décide finalement à partir à la recherche de nouvelles noix. Il en déniche une. Obnubilé par sa découverte, il ne se rend pas compte de la nouvelle menace qui s’approche de lui. Le dernier des hommes sur son vélo se dirige dans sa direction. Heureusement, ce dernier a vu l’animal sur sa route. Il fait retentir sa sonnette.
- Chaud devant !
La voix de l’immortel ne résonne pas contre les froides et indifférentes parois du canyon. Elle gèle et se brise en tombant au sol dans un murmure à peine audible. À nouveau dérangé durant son repas, le rongeur court se cacher.

Un aigle vole sur un ciel couchant. Ses ailes noires tranchent l’air, laissant dans leurs sillages le sifflement du vent. Son oeil scrute la terre à la recherche de proies. Une tache noire se déplace à grande vitesse sur le sol, mais ce n’est que l’ombre de l’oiseau. La silhouette court sur le sol, faisant fi de tous les obstacles sur son chemin. Elle atteint le bord d’un cirque aux proportions titanesques. Elle plonge vers son centre. Le trou est creusé en gradin tel un amphithéâtre. Un amphithéâtre qui semble avoir été fait pour les dieux. Le bord opposé du cirque est si loin, qu’il en est à peine visible. Il se confond dans l’horizon. Au fond du trou se meuvent des taches. Des machines de forage, des engins miniers. Là encore, pas la moindre trace des êtres humains.
L’ombre de l’aigle est ressortie de la mine à ciel ouvert. Elle se dirige maintenant vers un rectangle de béton. D’abord simple arrête géométrique sur l’horizon, sa véritable démesure se révèle lorsque l’oiseau s’en approche. C’est un immeuble de plusieurs kilomètres de long, de large, de haut. Il contient en son sein une ville entière. Cette cité bloc était le projet d’architectes un peu fou, qui voyaient là une solution à la surpopulation. Effort tout à fait inutile. L’humanité disparue avant même que la cité ne soit terminée. Aujourd’hui, elle trône sur une forêt, abandonnée à elle-même. Monolithe de silence qui dort dans la jungle aux mille bruits.
L’aigle prend de l’altitude le long des parois de la cité. Il profite des courants ascendants pour se laisser porter. Bientôt, il surplombe le sommet de l’immeuble. Devant lui, un domaine couvre toute la superficie du toit. Dessus, une vieille bâtisse en ruine, envahie par la végétation, se souvient des anciens temps où elle abritait une riche famille. La forêt s’est faite dense et elle recouvre maintenant tout. À sa lisière, au bord du toit, une voix s’élève. L’aigle fait quelques tours suspendu dans les airs avant de se poser sur un arbre.
Il observe l’homme assis sur le rebord, les pieds dans le vide. L’immortel fredonne une vieille chanson. Sa voix tremble. Plus de deux siècles d’existence ont de quoi vous rendre nostalgique.
Le dernier des hommes tient sur ses genoux un amalgame de circuits imprimés. Autrefois, cet objet avait encore l’apparence d’un ordinateur portable. Aujourd’hui, ça n’est plus qu’un assemblage hétéroclite de pièces ramassées çà et là. L’immortel sort de son sac à dos un circuit électrique et le branche sur l’appareil.
- La dernière pièce est en place. Après toutes ces années, je vais enfin pouvoir mettre fin à ce monde.
L’homme se connecte à internet, seul endroit du monde qui soit resté inchangé. Les sites web sont encore là, tels qu’ils étaient lors de la fin des hommes. L’immortel lance une connexion pirate et atteint le central qui gère la logistique de toute l’industrie mondiale. Il est prêt à envoyer la commande. L’ordre de fermeture des usines. Une fois ces dernières stoppées, elles arrêteront de déverser sur le monde leurs innombrables produits et la planète cessera d’être un immense entrepôt.
Il a attendu toutes ces années ce moment. C’est la concrétisation d’un long travail, le plus important de sa vie. Pourtant, il s’arrête un instant et pose son ordinateur à côté. Il contemple le vaste monde qui s’étend sous ses pieds. La grande forêt couvre le sol. Seul le trou béant de la mine à ciel ouvert forme une tache brune au milieu du tapis vert. Plus loin, une autre construction de béton s’élève de la forêt. Cette fois c’est un parking sur plusieurs milliers d’hectares, qui monte sur des centaines d’étages. À l’intérieur, des voitures neuves sont entreposées. On distingue au sol les fumées de l’usine automobile. Elle ressemble à une miniature à côté de l’imposant garage.
Au sud du parking, on distingue des grues et des échafauds. Les machines sont en train d’agrandir la construction. Plus les usines produisent, plus les entrepôts s’agrandissent. D’ici quelques dizaines, d’années le parking s’étendra jusqu’à l’horizon. Le canyon de conteneurs se serra lui aussi agrandi. Et dans les siècles à venir, la Terre serra entièrement couverte de marchandises industrielles.
Le ciel est nuageux. L’atmosphère est lourde. Un léger vent se lève. Une percée s’ouvre dans le ciel gris et un rayon de lumière s’abat sur le sol. Il tombe exactement sur le parking. En un éclair, la lumière ricoche sur les milliers de pare-brise. Tel un phare dans la nuit, un faisceau illumine le ciel. Effrayé par la soudaine clarté, un immense groupe d’oiseaux s’envole de la forêt. Le banc se meut comme une seule créature. Il passe sous le rayon de lumière. La scène est de toute beauté. Le vol des oiseaux sous le Soleil, leurs mouvements coordonnés, les ombres qui pendent sous les silhouettes volantes.
Un sourire se dessine sur le visage de l’immortel. Il se lève.
- Et merde !
Il shoote dans son ordinateur, ce qui l’envoie dans le vide. Après quelques minutes le bruit des branches qui craquent se fait entendre.
- Changer le monde ? À quoi bon ? Je ne pourrai jamais le ramener à ce qu’il était autrefois. Je ne pourrai jamais ramener l’humanité. Pendant plus de deux siècles, j’ai vécu dans un rêve, celui de revoir des humains fouler à nouveau ce sol. Je rêvais que si les usines s’arrêtaient de produire, le monde reprendrait sa forme originelle et avec lui reviendraient les hommes.
L’immortel se rassied.
- Quel rêve égoïste ! En réalité, ce que je désirais ce n’était pas tant le retour de l’humanité. Non. Tout ce que je voulais c’était, avoir quelqu’un à qui parler pour lui dire à quel point toutes ces années de solitude ont été dures. Lui dire qu’ils me manquent tous, mes amis, mes ennemis, les gens que j’ai côtoyés, ceux que je ne connaissais pas, celle que j’aimais. Je voulais tant les revoir. Aujourd’hui, je me suis enfin réveillé à la réalité.
Il se met à chanter. Sa voix ne tremble plus, mais des larmes coulent sur ses joues.



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