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Concours de la meilleure nouvelle 2008


Nouvelle Lauréate –– Fange numérique




Philippe LAMON


Le concours de la meilleure nouvelle 2008 a été sponsorisé par RUMBA, le programme de gestion environnementale de l’EPFL.

Voici le texte gagnant :
Fange numérique de Philippe Lamon

Ont été retenus aussi par le jury :
la réponse à tout de Mathieu Ackermann,
et
Entrepôt de Ken Larpin

La forme du concours est la nouvelle, soit un récit inédit rédigé en français de 1500 à 2500 mots. L’histoire devra commencer par ces quelques mots de Victor Hugo tirés des Misérables : « II fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, ... »..
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remise du prix
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J. Virchaux, J. Dousson, Ph. Vollichard, Philippe Lamon, Flavien Rouiller, Ch. Burckhardt, P. Viceic, F. Roulet, A. Boisseau et J.-D. Humair
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L. Kling, J. Virchaux, J. Dousson, Ph. Vollichard, Philippe Lamon, Flavien Rouiller, Ch. Burckhardt, P. Viceic, F. Roulet et J.-D. Humair

Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta debout, considérant ce qu’il voyait. C’était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de rumeur, tantôt pleine de silence, enveloppée d’une fumée épaisse qui exhalait une odeur âcre. Les gaz toxiques songea Yves, tout en couvrant hâtivement son nez d’un mouchoir. Il ne connaissait que trop la nature des émanations qui agressaient son odorat et tiraient des larmes de ses yeux. Le paysage de désolation qu’il scrutait ne différait pas de celui de la ville de Guiyu, découvert avec effroi quelques années auparavant, lors d’un reportage en Chine. Les mêmes montagnes de déchets électroniques amoncelés, les mêmes cadavres d’ordinateurs dépecés jonchaient un sol de terre battue poudreuse. Quelques foyers finissaient de consumer de la ferraille dans le jour déclinant.
La trentaine bien entamée, Yves travaillait comme journaliste indépendant. Il vendait ses articles à quelques périodiques caractérisés par une honnêteté intellectuelle sans faille dans leur couverture de l’actualité. Militant de la première heure, il sillonnait le monde, l’humanisme en bandoulière, pour sensibiliser l’opinion publique sur le délabrement de la planète en incriminant l’inconséquence des gouvernements occidentaux. Son opiniâtreté lui avait valu de solides inimitiés de la part de nombres de dirigeants qui le percevaient comme un fabulateur quérulent. Il bénéficiait toutefois d’une solide légitimité dans sa profession pour l’intransigeance de ses papiers et recevait l’appui de multiples organisations non gouvernementales avec lesquelles il collaborait de manière régulière. Mal rasé, les sens en éveil, il avait débarqué la veille au Nigéria pour enquêter sur la problématique peu glamour des villes africaines croulant sous les appareils usagés des pays occidentaux. Progressant prudemment dans le fatras électronique, Yves tentait de réprimer la colère qui sourdait en lui depuis son arrivée à Lagos quand s’éleva une voix faible : Pssssst... !

Perdu dans ses pensées, Yves tressaillit en voyant surgir furtivement, entre deux dunes de claviers, une petite ombre. Bien que celle-ci ne fût qu’à quelques pas, il eut toutes les peines à discerner distinctement la silhouette se découpant faiblement dans l’obscurité croissante des lieux. I’m Adebayo and you... ?

La mine chafouine, un garçonnet d’une dizaine d’années l’observait attentivement, ravi de l’effet théâtral produit par son apparition. Il portait un T-Shirt défraîchi, trop ample pour sa frêle constitution, et des sandales usées. Nullement craintif, l’enfant s’approcha du reporter un brin déconcerté par tant d’aplomb. Sans autre préambule, Adebayo le prit par la main et l’emmena à travers un dédale de fouillis technologique. Ils croisèrent quelques pauvres hères à l’aspect spectral occupés à manipuler des objets incandescents et à disséquer des entrailles d’acier. Yves savait que ces derniers, au péril de la santé, s’évertuaient à profaner le cimetière numérique en quête de dérisoires bouts de métal qui leur rapporteraient quelques pièces de monnaie. Le journaliste avait d’ailleurs dénoncé dans plusieurs articles les conséquences écologiques désastreuses de la destruction de ces déchets pour les populations locales, ainsi que les dramatiques incidences en termes de santé publique. Ces derniers articles n’avaient de cesse de stigmatiser l’hypocrisie de certains gouvernements occidentaux qui, sous couvert philanthropique, se débarrassaient de leurs déchets électroniques en les acheminant massivement dans les pays pauvres dépourvus d’installations de recyclage. Il fustigeait particulièrement la politique des États-Unis, plus gros producteur de ce type de déchets et seul pays occidental à n’avoir pas ratifié la Convention de Bâle, l’unique traité international visant à juguler le transfert de déchets toxiques des pays développés vers les pays en voie de développement.

A mille lieues des préoccupations du reporter, Adebayo présenta à son nouvel ami sa tanière, anfractuosité creusée dans un amas numérique à l’extrémité de la décharge et éclairée par un pâle falot. Une affiche maladroitement accrochée représentait un footballeur à la chevelure rouge coiffée de manière extravagante qui semblait garder fièrement les lieux. He’s the best ! He’s a hero ! s’enthousiasma Adebayo en frappant bruyamment des mains.

L’œil pétillant, il expliqua avec une verve sans pareille qu’il s’agissait de son idole Taribo West, footballeur ayant réussi dans les plus grands clubs européens. Adebayo montra ensuite les quelques trophées glanés dans la décharge. Son précieux butin se déclinait en plaquettes de disque dur dorées, souris informatiques colorées et touches de clavier éparses qu’il tînt à offrir au journaliste. Entre autres curiosités, Yves aperçut un ordinateur portable recouvert de petits dessins aux couleurs vives élaborés avec soin et renvoyant à un univers enfantin. Cet appareil bariolé tranchait singulièrement avec la froideur gris métallique des autres machines. L’ordinateur devait revêtir de l’importance pour l’enfant, puisqu’il trônait au centre d’un petit autel qui paraissant avoir été érigé dans le but de conférer une aura mystique au repaire du jeune Nigérian. It’s magic ! susurra Adebayo d’un air mystérieux.

Le garçon raconta qu’il l’avait trouvé intact dans un brasier au milieu des décombres calcinés d’autres machines. Adebayo interprétait ce fait insolite par une intervention surnaturelle. La machine avait été fabriquée par un sorcier qui en avait fait cadeau à l’un de ses fils. Lassé rapidement par l’inanité d’un tel tas de ferraille, ce dernier avait voulu s’en débarrasser à la décharge, mais l’appareil, protégé des flammes par un sort lancé par son créateur, ne pouvait être détruit comme les autres machines. En outre, il prétendait avec candeur que l’ordinateur était capable d’exaucer des vœux. Il suffisait de songer très fort à l’objet de son désir, d’appuyer sur la touche enter puis de patienter quelques jours pour que le souhait se réalise. Il assura avec force gesticulations qu’il avait déjà éprouvé maintes fois l’efficacité de l’engin : le dernier prodige en date était la guérison de sa tante qui souffrait d’une maladie pourtant incurable. Par ailleurs, la machine était inopérante sur les adultes, car ceux-ci ne présentaient pas un cœur assez pur. Seuls les vœux formulés par des enfants s’accomplissaient. Au comble de l’excitation dans son récit et secoué de spasmes, Adebayo affirma que les miracles de la magic machine ne tarderaient pas à être évoqués dans tout le pays. Pour l’heure, il se contentait d’une renommée locale puisque les enfants des quartiers avoisinants se pressaient quotidiennement dans son antre pour bénéficier des services de l’auguste machine.
Le garçon interrompit sa narration pour reprendre son souffle. Yves l’observa avec tendresse. Que le merveilleux s’immisçât dans un dépotoir aux vapeurs nocives ne le troublait étonnamment pas. Au fond, Antoine de Saint-Exupéry avait bien rencontré son Petit Prince en plein désert du Sahara. C’était bien l’ingénuité et la folle énergie communicative se dégageant de Adebayo qui le subjuguaient. Il n’avait aucune peine à croire qu’un gosse doté d’une telle faconde puisse électriser ses camarades avec son histoire. Yves tenait assurément en son jeune compagnon le personnage central de son reportage en Afrique sur la fracture numérique. Le titre s’imposa dans son esprit de manière limpide : Adebayo, le petit magicien de la décharge. Il y relaterait l’historiette du gamin en ironisant sur le fait que l’apparition mensuelle de tonnes de matériel électronique obsolète dans la mégalopole nigériane ne relevait, elle, pas de la magie. Inconsciemment, le regard du journaliste glissa sur l’ordinateur thaumaturge.

  • Make a wish ! lui enjoignit soudain Adebayo en le gratifiant d’un large sourire.
  • What ? But you have just said... balbutia Yves

Reprenant de plus belle son flot de paroles, Adebayo laissa entendre que le charme pouvait opérer sur les adultes ayant conservé une âme d’enfant. Adebayo était persuadé qu’Yves émargeait à cette catégorie. Porté par les bruyantes exhortations de son jeune ami, Yves se résigna à soumettre ses pensées au pouvoir de l’engin déglingué. En utopiste impénitent, il imagina un futur doré pour le gosse, dépourvu des abjections qui jalonnaient sans doute plus que de raison son quotidien. Puis, de manière fidèle au cérémonial édicté, il ferma les yeux, feignit une profonde concentration et pressa la touche idoine sous les incantations de l’apprenti sorcier. Le gosse s’empressa ensuite de le questionner sur la nature de son souhait, mais Yves éluda habilement en dirigeant la conversation sur les exploits du footballeur aux cheveux fantaisistes, sujet sur lequel il savait le gosse intarissable.
Soudain, un glapissement puissant émis par une voix féminine déchira la vénéneuse tranquillité des lieux. Adebayo stoppa net ses élucubrations, se leva à la hâte et annonça avec un dépit perceptible :

  • I have to go home now !
  • Take care of you, Petit Prince ! murmura Yves en lui offrant en guise de présent le mouchoir de tissu qu’il utilisait pour se protéger de la fumée nauséabonde.
  • Yip yip yip ! remercia le garçonnet en émettant de petits cris aigus.

L’homme sortit du refuge sur les pas du jeune Africain et eut juste le temps de lui frotter affectueusement ses cheveux crépus avant que ce dernier ne s’évanouît avec un rire cristallin dans la nuit opaque de Lagos.

Quelques milliers de kilomètres plus au Nord, dans une ville de l’Oregon, le petit Jason s’affairait autour de son nouvel ordinateur. Chaque année, lorsque ses parents se décidaient à changer d’appareil en raison de son obsolescence avancée, Jason s’adonnait au même rituel incongru. Il sortait ses feutres et crayons de couleur pour décorer avec application l’ordinateur qu’il trouvait trop terne. Ses parents avaient bien tenté mollement de l’en dissuader, mais avaient fini par céder pour ne pas étouffer les velléités artistiques de leur fils.
Satisfait de son œuvre, le garçon se coucha sur son lit et alluma la télévision.



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