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FI spécial été 2007 - Images


Tous photographes ! côté labo




Daniel TAMBURRINO


lire aussi Tous photographes ! côté expo

Collaborations

  • Sabine Süsstrunk (IVRG, EPFL)
  • Patrick Schönmann (EPFL)
  • Patrick Vandewalle (IVRG, EPFL)
  • Mathieu Bernard-Reymond (photographe)
  • Musée de l’Elysée, Lausanne

L’arrivée de la photographie numérique a révolutionné notre rapport à la prise de vue. Nous prenons beaucoup plus de clichés qu’avant, n’hésitons pas à faire plusieurs prises de vue de la même scène, ou à photographier des choses insolites. Nous réfléchissons moins avant de déclencher, car au final cela ne coûte pas plus cher de faire 36 ou 360 photos.
La photo numérique s’est démocratisée. Les nouvelles possibilités offertes à tout un chacun ont certes modifié la photographie dite amateur, mais pas seulement. Il arrive en effet que les photographes amateurs viennent empiéter sur le terrain des professionnels. N’importe qui peut ainsi se trouver sur le lieu d’un événement exceptionnel, prendre une photo sensation, avec son téléphone portable ou son compact numérique. Cette photo exclusive intéressera peut-être les médias, qui la publieront. Un exemple marquant est l’attentat du 11 septembre 2001, dont les photos et vidéos amateurs ont fait le tour du monde ; sur Internet, mais aussi dans la presse écrite et les journaux télévisés. Aujourd’hui, il existe des sociétés telles que Scoopt qui proposent aux internautes de vendre leurs photos sensations à la presse.
Face à cette évolution rapide, le musée de l’Elysée a décidé d’organiser une exposition autour de la mutation de la photographie amateur à l’ère du numérique. Ce musée lausannois souhaitait garder une trace de ce qu’est la photographie amateur à notre époque, ainsi que son rapport avec la photographie professionnelle. L’idée de l’exposition Tous photographes ! était née. Cette profusion d’images n’intéresse cependant pas que le monde artistique. Vu le nombre croissant d’images disponibles chez soi ou sur Internet, il est facile de s’y perdre, de ne pas retrouver la photo que l’on cherche. Beaucoup d’études ou de recherches sont menées afin d’étudier, analyser, classer, trier, retrouver ces images. Ces recherches ont toutes un point commun : la nécessité d’utiliser une bonne base de données d’images pour tester ou entraîner les algorithmes. L’accès à une telle base de données est souvent difficile : trop petite, trop chère, ne correspondant pas aux besoins spécifiques. Il faut donc en créer une. Le faire soi-même ? La base de données sera influencée par les besoins du chercheur et ne contiendra probablement pas un nombre suffisant d’images. Internet regorge de photos numériques. Pourquoi ne pas les télécharger ? Un site communautaire comme Flickr permet même aux utilisateurs d’associer des mots clés aux images. Il serait ainsi facile de se créer une grande base de données à moindres frais. Cette méthode pose cependant des problèmes d’aspect juridique, les images téléchargées l’étant sans le consentement de leur auteur.
Face à ce grand besoin d’images est née l’idée du Flux. Ce projet est une collaboration entre le musée de l’Elysée et l’Image and Visual Representation Group de l’EPFL. Le but était de collecter un grand nombre de photos avec des tags et des mots-clés. L’idée principale était que chaque photographe amateur puisse envoyer ses photos sur un site Web. Bien entendu, il fallait donner une motivation à ces amateurs, car peu de gens l’auraient fait pour la beauté de la recherche. Nous avons donc proposé, dans le cadre de l’exposition Tous photographes !, de projeter les photos envoyées dans le musée. De plus, nous avons pris un instantané des photos dans leur contexte (une vue d’exposition) avec une webcam et renvoyé ces images à leurs auteurs via email. Pour tout un chacun, être exposé dans un musée, ne fusse que quelques secondes, est une motivation suffisante pour envoyer sa photo et donner quelques tags et mots-clés.

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vue d’exposition prise avec une webcam et renvoyée à l’auteur de la photo

Pour pouvoir soumettre une photo, il fallait remplir quelques champs, incluant Titre, Description, Lieu, Catégorie et Date. Les mots-clés étaient optionnels. Il fallait également accepter les conditions qui nous autorisent à exploiter ces photos dans le cadre de la recherche à l’EPFL. Ces informations permettront d’étudier comment les gens taguent leurs propres images. L’information donnée peut être très précise ou au contraire totalement subjective. Le champ Lieu peut contenir toute sorte d’informations, allant de maison à Lausanne ou encore des coordonnées GPS.

Un peu de technique

Pour réaliser un tel projet, il faut premièrement créer un site Web permettant aux gens d’envoyer leur photo. Ces photos et les données les accompagnant doivent être stockées dans une base de données. Les fichiers pouvant aller jusqu’à 6 Mo, une version adaptée aux dimensions de projection est créée afin de diminuer la bande passante. Les photos doivent ensuite être validées manuellement avant d’être disponibles pour la diffusion au musée. Il faut sélectionner les photos à diffuser de manière pseudoaléatoire pour que chaque photo soit affichée au moins une fois. Ensuite, il faut synchroniser la prise de vue de la webcam avec la diffusion de la photo. Finalement, il faut envoyer la vue d’exposition par email à l’auteur de la photo.
Le système mis en place se compose d’un ordinateur principal, situé à l’EPFL, sur lequel tourne le serveur Web Apache ainsi qu’une base de données MySQL. Un second ordinateur, placé au musée, gère le diaporama de photos et commande la prise de vue de la webcam via une page Web sous Firefox. Une requête AJAX va périodiquement télécharger une série de photos sur le serveur central et les affiche pendant 5 secondes chacune avec le nom du photographe et son pays en surimpression. Parallèlement, une requête vers la webcam capture une vue d’exposition qu’elle associe à la photo diffusée grâce à un marqueur temporel. Les emails ne sont pas envoyés tout de suite, mais une fois par semaine lorsque le musée est fermé, afin de ne pas surcharger le serveur principal.
Au premier abord, cinq secondes peuvent sembler peu pour regarder une photo. Un temps plus long pourrait cependant ennuyer le spectateur, si la photo ne plaît pas. Au contraire, si la photo plaît, le spectateur est intéressé et regarde la suite, dans l’attente d’une nouvelle découverte. Ainsi, plus de 5000 photos sont diffusées chaque jour, captivant un grand nombre de visiteurs, qui restent parfois des heures à regarder ce flux d’images, pour découvrir ces multiples créations, ou peut-être espèrent-ils secrètement voir leurs propres oeuvres s’afficher !

Autoriser les images

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page permettant la validation des photos avant diffusion

Les images doivent toutes être validées manuellement. L’exposition étant ouverte à tout public, y compris les enfants, il a été décidé de bannir les images pornographiques ou trop violentes. La page de validation utilise des requêtes AJAX pour optimiser l’affichage dynamique des images à valider. Une fonction permet de détecter automatiquement les doubles, en comparant le nom des photos envoyées par un même photographe.
Sur les plus de 34’000 photos reçues, 482 ont été bannies, soit environ 1.5%. Ce chiffre est relativement faible, et d’autant plus surprenant que 90% des images bannies l’ont été car il s’agissait de doubles. Les gens ont envoyé plusieurs fois la même photo, par erreur ou intentionnellement. Il reste donc moins de 50 images bannies pour leur contenu pornographique ou non approprié. Parmi ces images, il y en a aussi qui n’étaient pas des photos, mais des captures d’écran de personnages sur Second Life, le monde parallèle virtuel qui fait tant parler de lui. Il est intéressant de voir que certaines personnes associent ces captures d’écran à des photos, et donc le monde virtuel au monde réel.

Quelques chiffres

Pendant les 14 semaines qu’a duré l’exposition, de février à mai 2007, nous avons recueilli plus de 33’000 images uniques JPEG avec des tags et mots-clés. Toutes les informations données par le photographe ont été collectées dans une base de données MySQL avec la photo originale. Cette dernière peut aussi contenir des informations EXIF si l’image n’a pas été éditée ou que le processus d’édition ne les a pas supprimées.
Les photos ont été prises par 9042 photographes de 133 pays. Les principaux contributeurs viennent de Suisse (30%), USA (14%), France, Grande-Bretagne, Italie et Allemagne. Chaque photographe a envoyé en moyenne 3.75 photos. Bien que les mots-clés n’étaient pas obligatoires, 69% des participants en ont donné, avec une moyenne de 3.3 mots-clés par photo. Les dix mots-clés qui reviennent le plus souvent sont : nature, portrait, art, lumière, noir, blanc, eau, ciel, coucher de soleil et architecture.

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provenance des photographies

Le nombre de photos envoyées chaque jour varie considérablement. Grâce à une bonne couverture médiatique, le site Internet tousphotographes.ch s’est rapidement fait connaître, en Suisse comme à l’étranger. Les grands pics d’affluence correspondent à des parutions dans la presse écrite ou télévisée. Avec le temps, le nombre de photos envoyées quotidiennement a progressivement diminué. Il est cependant intéressant de noter un regain d’intérêt tous les lundis : c’est ce jour que les photographes recevaient l’email avec la photo de la vue d’exposition et cela les motivait certainement à envoyer d’autres photos.

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nombre de photos envoyées quotidiennement

Perspectives

Cette importante base de données dont nous disposons maintenant ouvre d’intéressantes perspectives en matière de recherche. Plusieurs projets vont démarrer. Nous sommes intéressés par la relation qu’ont les gens avec leurs photos. Quels types de mots-clés leur attribuent-ils ? Peut-on associer ces mots-clés au contenu de l’image pour optimiser leur classification et faciliter leur recherche ? La pointe de la recherche permet actuellement d’extraire des caractéristiques objectives d’une image, c’est-à-dire de l’analyser et d’en extraire des mots-clés tels que ciel bleu ou portrait. Ces mots-clés sont-ils les même que ceux utilisés par les humains ? Beaucoup de questions auxquelles nous espérons répondre.
Le projet du Flux, et plus généralement l’exposition Tous Photographes ! a été un véritable succès : une des expositions les plus visitées du musée de l’Elysée. Au-delà du grand nombre d’images récoltées, nous pouvons voir le rayonnement de cette exposition sur les blogs d’internautes qui partagent fièrement leur vue d’exposition. Une simple recherche sur Flickr avec comme mots-clés tousphotographes et allphotographersnow (nom de l’expo en anglais) permet de trouver plus de 1300 vues d’expositions que les photographes ont décidé de partager avec la communauté Internet.
Cette réussite ouvre d’autres perspectives. Pour augmenter la taille de la base de données, il est possible que ce projet s’exporte dans un musée à l’étranger. En attendant, pendant la lecture de cet article, plusieurs millions de photos numériques ont été prises !

Liens


Nicephor[e] était un autre module de l’exposition Tous Photographes ! développé à l’IVRG. Ce projet, réalisé conjointement avec l’École des Sciences Criminelles de l’Université de Lausanne, est un cours en ligne sur la photographie scientifique et forensique. Conçu de manière modulable, son contenu peut être adapté pour différents cours et différentes institutions. Il a déjà été utilisé avec succès dans plusieurs cours, dont notamment le cours Digital Photography du Prof. Sabine Süsstrunk à l’EPFL.
Une sélection de sujets allant de la physique de la lumière à l’image numérique était disponible pour le public lors de l’exposition. Les personnes intéressées pouvaient consulter sur des bornes Internet un site Web spécialement créé pour l’occasion.


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