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Concours de la meilleure nouvelle 2007


Nouvelle retenue par le jury — Je, tu,... ils




Nicolas GUERIN


Le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2007 :
Presque banal de Flavien Rouiller

Ont été retenus aussi par le jury :
Je, tu,... ils de Nicolas Guerin,
Le fromage de l’architecte de Frédéric Rauss,
Melissa de Blaise D’Hont et
La vengeance de Joël Stadelmann.

La forme du concours est la nouvelle, l’histoire doit se passer en 2015 dans le Learning Center de l’EPFL et le thème doit donner un rôle prédominant dans le déroulement de son histoire au thème du spécial été 2007 : Images .
Relire le Règlement du concours

Salle 508. Ma deuxième journée au Learning Center et c’est déjà la course. Je suis le plus jeune PhI et on me demande d’emblée de configurer mon équivalent holographique du MIT. Level : Pedagogical higher Instructor, login : ******, home location : EPFL-LC et... Ah ! Oui, option : communication technology. Quoi encore ?! Type ? Standard ! Voilà. Avec un peu de chance, s’il n’y a pas eu de bugs, je dois être en train de donner un cours à des étudiants outre-Atlantique... Enfin, mon équivalent holographique qui avec une IA basique ressasse mes publications à des élèves avides d’apprendre mes inepties.

8h15 – Je fonce le long des couloirs pour pouvoir passer encore au bureau avant l’inauguration du mur. Ils ont fixé la nouvelle plaquette : N. N. PhI, c’est moi. La secrétaire n’est pas encore là. Elle ne s’attend pas à me savoir au bureau si tôt, mais je n’ai pas vraiment le choix avec ce remue-ménage officiel. Des messages ? Mon frère.

8h17 – J’ai le temps. Son visage oblong, légèrement à contre-jour, apparaît sur l’écran. « Salut ! Comment va la promue ? Bravo ! Ce week-end C. et moi partons au chalet avec D. et sa femme. Appelle-moi si tu veux venir. Il faudra voir pour un cadeau pour l’anni de maman la semaine prochaine. Bon, j’attends de tes nouvelles. A plus. » Fin du message. Rien d’autre ? Un mail mémo pour me rappeler les officialités de ce matin et c’est tout, alors allons-y.

8h25 – Le grand auditoire du centre. J’ai cinq minutes d’avance sur l’ouverture des portes. Heureusement que je suis assez grande pour dépasser d’un peu les têtes environnantes. Aucun visage familier et beaucoup de post-docs, qui comme moi il y a quelque temps cherchent à croiser leur opportunité. Ils ont raison, je suis ici ! J’avoue que je ne sais trop que faire : me lancer dans la première conversation venue ou gonfler ma poitrine et jouer les PhI snobeurs... La question n’aura pas à être résolue.
« P. ! Tu es aussi là ?! Bien, bien et toi ? Merci, je vois que les nouvelles vont vite. Oh, pas de différences pour le moment, si ce n’est que maintenant j’ai droit à un carton d’invitation. Tiens, regarde. La classe, hein ? Ah, enfin ils se décident à ouvrir les portes. Non, non, je n’ai pas de place réservée. Là-haut, deux places, viens. »

8h37 – « Mesdames et messieurs, le Learning Center de l’EPFL est heureux de vous accueillir en ses locaux pour vous présenter son programme pilote, le Pictures Learning Wall ou PLW. Ce projet qui se concrétise aujourd’hui va donner un sens nouveau au concept de mobilité et permettre aux instituts pionniers d’accroître leur avance tout en tissant un réseau inégalé jusqu’à présent. De plus... »
Comme d’habitude, je décroche rapidement pour ausculter l’assemblée du regard. Les premiers rangs sont occupés par les officiels et la presse. Quelques flashs crépitent. Juste derrière les profs, les enseignants et les premiers de classe, finalement, tout au fond les étudiants, les vrais, qui donnent l’illusion de végéter, mais qui comme moi chassent du regard la curiosité au sein de la foule. Des applaudissements. Mince, c’est mon tour !
« Hum. Merci. Je suis fière de pouvoir vous annoncer que le PLW est pleinement opérationnel. Avant de vous faire une démonstration devant le tout premier mur, laissez-moi vous expliquer le fonctionnement du dispositif. Comme vous l’avez probablement déjà expérimenté avec un mur classique, l’écran qui forme le mur vous permet de voir comme à travers une fenêtre, en accès direct, un autre lieu équipé d’un mur équivalent. En somme une vidéoconférence sur grand écran améliorée. Aujourd’hui, en plus d’un système de connexion sophistiqué qui offre une liaison avec n’importe quel autre mur, nous avons intégré un système audio tridimensionnel qui retransmet l’ambiance sonore et surtout un projecteur holographique nouvelle génération qui donne du relief à la transmission... Tout ceci nous a permis de réaliser notre objectif d’un enseignement à distance nouveau, au travers duquel il est possible d’avoir réellement un rapport nouveau avec l’enseignant. Couplé à notre tout nouveau système d’intelligence artificielle, nous sommes en mesure de fournir un enseignement de qualité qui reprend les cours enregistrés les plus avancés et exclusifs sans avoir à solliciter les professeurs déjà occupés. »
Une fois encore, je perds le fil des événements, un peu comme si je m’entendais parler automatiquement, sans être dans mon corps pour reprendre le cours des choses.

10h34 – Après la présentation du PLW, la démonstration. Je suis devant le mur de la salle 4301B, première équipée du nouveau dispositif. À travers l’écran, nous regardons un cours donné au MIT, tandis que je réponds aux questions des journalistes et des invités en compagnie de l’hologramme d’un prof de là-bas.
« Oui, il peut vous entendre, sans que le cours soit perturbé, grâce au dispositif sonore actif qui permet de sélectionner les zones d’écoute et d’enregistrement. Ainsi, le professeur G. du MIT qui répond à vos questions par l’intermédiaire du PLW est situé dans une salle annexe de l’amphithéâtre dont vous pouvez voir l’image en arrière-plan, alors que les élèves suivent le cours sans nous entendre, mais en nous voyant ! » J’observe l’effet de mon annonce, une question fuse de suite « Peut-on faire une réunion avec plusieurs intervenants différents... avec ce prof qui donne son cours, par exemple ? »

10h58 – « Oui, d’ailleurs, le cours va bientôt se terminer, je vais lui envoyer une invitation à se joindre à notre conversation en sélectionnant dans le menu déroulant de son profile “Ajout”. Voilà. Il n’y a plus qu’à attendre la confirmation de sa part. » Le journaliste croyait me coincer, mais rien n’y fait le dispositif a été testé bien assez de fois pour que les bugs aient été éliminés. Mes heures de nuits n’auront pas été inutiles !

11h26 – La séance de démonstration se termine, les visiteurs conquis sortent de la salle. Bon, il faut ranger et éteindre le dispositif, de nombreux tests restent encore à faire pour passer à la phase industrielle.
« La séance s’est bien passée, bravo ! » Qui est-ce ? Ah ! J’oubliais le prof du MIT est encore en ligne... « Oui, merci. Vous avez aussi bien résisté aux questions. Comment ? Non, non. Et quelle branche enseignez-vous ? Tiens ! Comme moi ! Mais alors nous nous verrons certainement au prochain congrès si vous êtes là. Avec plaisir. A vous aussi, au revoir. » Fin de la retransmission PLW. Shut down : Yes / No. Sympathique cette rencontre. Si j’avais pensé ne serait-ce qu’une seconde que ce pourrait être une des suites de cette invention...

11h38 – Mince ! Je vais être en retard pour manger avec M. et il faut que je passe encore au bureau pour prendre mes notes de cet après-midi. Je serai au labo pour l’analyse des données de la démo qui vient d’avoir lieu. Si la navette est en avance, je vais la rater et je serais en retard, vite !

12h00 – Bâtiment 0021, cafétéria, à l’autre bout du campus. Je suis à l’heure, mais c’est M. qui n’est pas là... Il arrive 7 minutes plus tard.
« Non, non, ça ne fait rien, j’ai aussi failli ne pas avoir la navette, comme quoi... Viens, on va faire la queue. » Poulet-frites ou bœuf bourguignon. Peut-être avec de la sauce ? Oui. Le plateau glisse vers les boissons et les desserts. Perrier et mille-feuilles. « Là-bas, une table libre. Merci, à toi aussi bon appétit ! » Quelques mastications plus loin, après avoir laissé tomber ma fourchette. « Non, ça n’a rien changé pour l’instant, juste le bureau. Non, non, je devais de toute façon faire la présentation, avant même que je sois nommée. Bien, beaucoup de questions, certaines étaient même intéressantes... Oui, t’as raison, ils s’améliorent... enfin pas tous non plus. A propos, j’ai fait une rencontre ce matin. Oui, oui, moi le rat de labo. Oh, pas besoin d’en rajouter ! Non, le prof du MIT de la retransmission enseignait la même branche que moi. Oui, peut-être qu’il m’a dragué. Après tout, je suis une des rares filles du domaine ! Non, il ne m’a pas donné son nom. Je sais pas, il faudra que je demande à T. le technicien si c’est possible. N’en parlons plus, c’était du boulot. »
Après un petit silence gêné, la conversation repart, sur des banalités. La pause touche à sa fin et il faut attaquer le dépouillement des données.

13h30 – Labo 0331. T. est déjà là. Il doit habiter ici ! Il lance la procédure d’extraction du routeur principal. L’acquisition commence. L’opération est assez longue en raison de la quantité de données et ce malgré nos ordinateurs puissants. Pendant ce temps je prépare déjà l’étape de la normalisation pour tracer les premières courbes dès que la base sera constituée.
Voilà ! Les premières analyses montrent un taux de sollicitation de ressources anormalement élevé lors de l’activation du PLW, en comparaison des simulations. Etrange et problématique, vu que nous avons une valeur plafond à respecter pour entrer dans le développement industriel.
« T. est-ce que tu as vérifié si les capteurs étaient étalonnés correctement ? Oui, les valeurs du seuil maximal sont bien au-delà des normes fixées. Tu es sûr. Non. Relance l’acquisition pour vérifier les paramètres initialisés. Je sais, mais il faut être sûr. »

16h11 – Trois vérifications plus loin, aucune amélioration sensible. La piste du bug est de moins en moins plausible, tant la durée de la surcharge du réseau est courte.
« Oui ? J’écoute, dis-moi n’importe quoi, pourvu que ça puisse expliquer ce résultat absurde ! Tu rigoles ? Mais le système est protégé contre les intrusions. Et puis pourquoi une incursion aussi brève ? Ça me paraît quand même un peu extrême de parler d’espionnage ! Et comment pourrait-on vérifier ? Non, ça ne donnerait pas une preuve du piratage. Je pense que le plus simple sera de refaire une connexion dans les mêmes circonstances. Oui, demain, aujourd’hui il est trop tard. Je leur enverrai un mail pour leur demander de brancher leur PLW. A quelle heure ? Avant 11h16 ? Pourquoi à 11h17 tu as rendez-vous ? Ah, je ne savais pas que la permutation dépendait de l’horloge du système. Bien. A demain alors... »

16h20 – Mon bureau. Tiens, j’ai oublié de demander à T. s’il était possible d’avoir l’ID de mon correspondant mystérieux de ce matin. Il doit encore être au labo, je vais l’appeler. Quel numéro ? 02 61.
« Salut, c’est encore moi. Dis voir, j’ai oublié de te poser une question. Est-ce qu’on peut avoir l’identifiant d’une personne connectée au PLW ? Ah, oui, super ! Est-ce que tu peux me donner celui du prof du MIT qui a parlé avec moi en toute fin de communication. Dans les données vérifiées ? OK, alors je passerai en partant. Non, je rentre tôt, la journée a été chargée. »

16h27 – Le téléphone sonne. « Oui ? Quoi, comment ça un problème, mais dis-moi ce qu’il y a. L’ID fait des soucis ? J’arrive. »

16h36 – Le code d’accès du labo : 6361. T. a l’air excité, il m’attend.
« Je ne suis pas devin ! Dis-moi ce qui se passe. Quoi ? Le temps de surcharge correspond au temps d’accès de l’identifiant, mais... Tu as vérifié ? Avec une précision pareille de la corrélation, il n’y a pas de doutes effectivement. Dire que j’ai peut-être discuté avec un espion... dommage, il était sympa. Tu as accès à son nom ? Oui, regarde, s’il te plaît. Voilà mon code pour l’autorisation administrateur : ******. Un équivalent holographique ? Mais ce n’est pas possible, ils ont une sécurité pour ne pas interagir en dehors d’un cours ! Il faut trouver le labo d’origine, c’est peut-être un moyen de l’espion pour se camoufler. »

16h47 – « 7461H, c’est notre labo ! » J’ai pourtant installé un pare-feu aux IA. Comment a-t-il été désactivé ? Impossible. Là, une boucle. Un bug, non, le type du profile diffère de celui de l’équivalent holographique ? Mais qui peut faire ce genre d’erreur ! « Comment ? Mon numéro d’identification, incroyable ! » Je me suis parlé ce matin... Quel monde de dingues ! « Mais comment l’IA a-t-elle pu désactiver le pare-feu ? Non, il faut avoir les codes d’accès et surtout pouvoir passer le test de discrimination affective que S. a inventé pour éviter ce genre de problème... Je ne comprends pas. Quelle est la valeur du type de mon profile ? Standard ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Et qu’elle est la valeur standard du type ? »
Masculin ! Mais comment n’y avais-je pas pensé plus tôt... Bien sûr ! L’IA de mon équivalent holographique n’ayant pas trouvé de correspondant dans la base de données a créé une boucle dans le système qui a été forcée par le système de sécurité avant de surcharger complètement le réseau et... Non !
« Tu penses à la même chose que moi ? Mais ce n’est pas possible, les dernières recherches n’envisagent pas la possibilité qu’une intelligence artificielle évolue vers le stade affectif ! Non, ce n’est pas possible de passer le test autrement, d’autant que les données sont normales à ce niveau. » Silence. « Oui, alors il l’a fait... et ça va changer pas mal de choses. »



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