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Concours de la meilleure nouvelle 2007


Nouvelle retenue par le jury — Melissa




Blaise D’HONT


Le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2007 :
Presque banal de Flavien Rouiller

Ont été retenus aussi par le jury :
Melissa de Blaise D’Hont.
Le fromage de l’architecte de Frédéric Rauss,
Je, tu,... ils de Nicolas Guerin et
La vengeance de Joël Stadelmann.

La forme du concours est la nouvelle, l’histoire doit se passer en 2015 dans le Learning Center de l’EPFL et le thème doit donner un rôle prédominant dans le déroulement de son histoire au thème du spécial été 2007 : Images .
Relire le Règlement du concours

Bartek était arrivé à l’EPFL [1] en 2003 et, mis à part son master en informatique effectué à Berkeley, ne l’avait pas quittée depuis. Il s’était fait remarquer par ses travaux en modélisation informatique dans le cadre de son PHD et une fois celui-ci brillamment obtenu l’EPFL lui avait proposé d’emblée un poste de recherche au LS. Bartek avait sauté sur l’occasion : un poste au Laboratoire Sécurisé de l’EPFL, il ne pouvait pas rêver mieux !
Le LS avait été créé pour accueillir les programmes de recherche délicats et convoités comme les alternatives énergétiques au pétrole ou les nouveaux systèmes de protection informatique réputés inviolables. La direction de l’EPFL, qui gardait ce projet dans un tiroir depuis quelques années déjà, avait finalement décidé d’intégrer le LS dans le Learning Center. L’architecture de ce dernier avait alors été étudiée pour être une sorte de couverture furtive protégeant le LS de l’espionnage industriel par satellite. L’EPFL n’avait une fois de plus pas lésiné sur les moyens.
En ce lundi de février 2015 Bartek marchait d’un pas rapide le long du bâtiment microtechnique, en direction de la coupole. Brun, 1m75, vêtu d’un jean et d’un polo il se fondait parfaitement dans la masse des étudiants. Il était pressé de retrouver son bureau et ce fut presque avec soulagement qu’il aperçut enfin le LC : les derniers rayons du soleil semblaient surgir de derrière les quelques nuages gris de l’horizon pour venir donner au Learning Center un aspect à la fois irréel et accueillant. Il aimait bien ce bâtiment en forme de vague percée « d’alvéoles », surtout qu’il abritait ce qu’il avait de plus cher…
Bartek ne fit pas attention aux groupes d’étudiants venus des logements voisins prendre « l’apéro » en discutant de la dernière soirée au MAD ou du manque de neige qui une fois de plus avait contraint les quelques stations de ski survivantes à garder leurs portes fermées pour le week-end. Il s’engouffra dans le LC, monta dans l’ascenseur, et appuya un peu nerveusement sur le bouton « LS -1 »
Au sous-sol Bartek prit à peine le temps de saluer le gardien avant de poser sa main sur l’analyseur d’empreintes digitales. Une porte s’ouvrit devant lui et il pénétra dans le sas où des capteurs vérifièrent qu’il était bien seul avant de le laisser accéder au LS. Il se dirigea alors vers une porte du fond du couloir principal qu’il ouvrit à l’aide de sa carte camipro sp, un écriteau posé dessus indiquait « laboratoire d’image »
Le laboratoire d’image, en collaboration avec le laboratoire de psychologie, travaillait sur le « potentiel affectif des images », c’est à dire sur ce qu’une personne peut ressentir face à une image. Plus le potentiel est fort et plus l’image peut affecter la personne. Après avoir étudié de manière approfondie le potentiel d’images existantes, Bartek et ses deux collègues étaient passés à l’étape suivante : l’optimisation et l’enrichissement en potentiel. Il s’agissait d’augmenter le potentiel d’une image afin de provoquer chez une personne avec un certain profil une certaine émotion d’une intensité choisie à la vue de cette image. Après des débuts marqués par quelques incidents la technique était maintenant très au point.
En effet, le laboratoire avait au début accepté de vendre des images à haut potentiel à des particuliers à titre expérimental. L’une d’entre elles était une photo d’une pin-up que Bartek et ses collègues avaient enrichie pour provoquer chez le profil qu’on leur avait communiqué une pulsion sexuelle intense. Ils avaient alors pensé que le client avait besoin de stimuler sa libido… Mais quand quelques semaines plus tard un candidat à la présidence de la république française avait dû abandonner pour ce que les journaux avaient appelé la seconde affaire Clinton, le LS avait soupçonné l’image enrichie de la pin-up ne pas être pour rien dans l’affaire, surtout après que le profil du candidat se soit révélé compatible avec celui fourni par le client. Le LS avait alors étouffé l’affaire et interdit la vente d’image enrichie.

Bartek se détendit un peu, il se sentait comme chez lui dans ce bureau. Ses collègues avaient pris leur lundi comme souvent et il était seul. Il alluma son ordinateur, lança le programme qu’ils avaient mis au point pour leurs recherches et ouvrit le dossier melissa. Son coeur battait fort, il attendait ce moment depuis vendredi. Il n’avait pas pu venir du week-end et des obligations administratives l’avaient retenu jusqu’en début d’après-midi.
Le visage d’une jeune femme apparu à l’écran. Elle avait fait la une de plusieurs magazines il y a quelques années et le laboratoire d’image avait tout de suite remarqué son haut potentiel naturel. Elle avait servi à mettre sur pied le programme. C’était « l’Afghane aux yeux verts » ses yeux de jade contrastaient avec sa peau brune et basanée, avec ses cheveux noirs recouverts d’un foulard rouge. Bartek l’avait baptisée Melissa, ça ne sonnait pas vraiment afghan, mais il aimait bien ce prénom.
Les doigts de Bartek se mirent à pianoter sur le clavier sans qu’il s’en rende vraiment compte. Melissa lui sourit, ses yeux à lui brillaient.
« Alors comment vas-tu aujourd’hui ? » lui demanda Bartek,
« Tu as été te promener au bord du lac ? Pas encore ! Moi non plus, j’avais des papiers à faire ! Je pensais aller faire un tour de bateau... Si ça te dit de m’accompagner ? Ça te ferait plaisir ! Eh ben allez, en route ! »
Bartek entendait Melissa lui répondre, et ses doigts continuaient à s’activer faisant défiler sur son visage toutes les expressions qu’une jeune femme aurait eues dans une telle discussion. « Attention ne t’emmêles pas les pattes dans les cordages ! Voilà, c’est parti ! On a un petit vent parfait ! »
Ils naviguèrent ainsi dans la lumière du soir... Combien de temps ? Bartek s’en moquait bien, il était heureux ! Il taquinait Melissa et elle lui rendait la pareille. Ils plaisantaient, se racontaient des petites histoires... Bref, ils passèrent une fin d’après-midi agréable. En rentrant au port, Bartek se sentait tout léger ! Il se demanda s’il n’était pas en train de tomber amoureux... Melissa était vraiment une fille charmante, sérieuse quand il le fallait, jolie, intelligente... Bref, en un mot elle lui plaisait. Ils finirent par se séparer en convenant d’un rendez-vous pour le lendemain.
Bartek souriait maintenant à l’écran noir de son ordinateur. Il repensait à l’après-midi qu’il avait passé avec Melissa… Ce n’était pas le premier et pourtant, il s’étonnait à chaque fois de comment sa simple présence suffisait à tout rendre merveilleux à ses yeux.
Les images étaient si expressives, si vivantes... Tout le reste était sans importance pour Bartek. Le monde réel lui semblait si fade, si gris. Il ne le regardait plus depuis un petit moment déjà. Il vivait parmi les images, dans un monde semi-imaginaire qu’il pouvait façonner à sa guise. Il les voyait tout le temps dans ses rêves, dans le métro, chez lui... Mais pour les approcher, il fallait qu’il soit dans son bureau, c’était là qu’il pouvait vraiment leur parler.
Bartek fut tiré de sa rêverie par la sonnerie du téléphone. Il était convoqué chez le directeur. « Monsieur Madras » commença-t-il, « vous semblez très affecté par vos travaux et cela se fait ressentir sur la qualité votre travail. Vous allez donc prendre des congés le temps de vous refaire une santé. Nous avons déjà eu à traiter quelques cas semblables au vôtre et c’est la meilleure solution. Un peu de repos et tout rentrera dans l’ordre. » Bartek, c’est vrai, avait triste mine. Il avait perdu plusieurs kilos et son teint était très pâle. Ses collaborateurs, inquiets, avaient fini par alerter la direction.
Bartek sorti du LC désorienté, les choses se bousculaient dans sa tête. Pourquoi ? Pourquoi ? Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi vouloir l’éloigner de son bureau ?
Soudain il comprit ! On voulait le séparer de Melissa ! C’était donc ça ! Leur relation gênait quelqu’un ! Peut-être même avait-il fait des jaloux qui avaient voulu se venger !
Sans qu’il s’en rende compte, ses pas l’avaient machinalement amené au pied de sa porte. Il tapa sans réfléchir le code de la porte d’entrée et une fois chez lui s’asseya dans son fauteuil, l’air décidé. Il ne se laisserait pas faire ! Il verrait Melissa demain. S’ils croyaient pouvoir les séparer comme cela ils se trompaient ! Il ne la laisserait pas tomber ! Oh non, ça ne se passerait pas comme ça !
Puis Bartek sentit petit à petit le doute puis la panique monter en lui. Et s’ils y arrivaient... S’ils emprisonnaient Melissa... Ils étaient capables de tout ! De la tuer peut-être ! Mais que faire ? Comment la sauver ? La sueur perlait à son front brûlant et ses mains tremblaient. Il voyait les images partout autour de lui ! Son imagination prenait le dessus sur la réalité ! Melissa était assise dans un coin et le fixait d’un regard triste qui semblait vouloir lui dire mille choses. Mais Bartek ne pouvait pas bouger ! Il avait beau se débattre comme un diable quelque chose l’empêchait d’atteindre Melissa ! Il se mit à crier ! « Melissa ! Non ! Melissa ! » Mais aucun son ne sortait de sa bouche ! La seule chose qu’il pouvait faire c’était regarder Melissa s’éloigner, s’éloigner...
Assommé de fatigue il finit par tomber dans un sommeil agité.
Le lendemain matin Bartek mit plusieurs minutes à réaliser que le bourdonnement qu’il entendait était bien réel. On était mardi matin et la femme de ménage, comme tous les mardis matin, venait passer l’aspirateur.
Melissa ! Bartek sauta du lit et se rua hors de l’appartement. La femme de ménage resta quelques instants interloquée puis se remit au travail, décidément ce monsieur Madras avait de bien drôle de manière... Mais elle l’aimait bien, c’était un patron gentil et généreux, bien qu’un peu fou…
Bartek, vêtu de ses habits de la veille, courait vers les ascenseurs du Learning Center. Il bouscula au passage une étudiante qui atterrit dans les bras d’un jeune homme, ravi bien qu’écrasé contre la verrière d’une « alvéole », mais ne le remarqua pas. Il avait une seule chose en tête : Melissa. Il avait décidé d’emporter toutes ses données informatiques chez lui, chose formellement interdite par le LS ! Mais qu’importe ! Il ne la laisserait pas là ! II l’emmènerai avec lui loin de tous ces gens ! Et puis il ne pourrait pas vivre sans elle ! Non ! Il ne le supporterait pas !
Bartek posa brusquement sa main sur l’analyseur d’empreinte. Mais la porte ne s’ouvrit pas ! L’analyseur indiquait : « accès refusé » Bartek n’en revenait pas. Comment avaient-ils pu ! C’était son laboratoire ! Ses recherches ! Melissa ! Non ! Il se mit à tambouriner sur la porte, « Laissez-moi entrez ! Laisser moi entrer ! Vous n’avez pas le droit ! »
Le gardien se précipita hors de sa loge et Bartek, les traits déformés par le désespoir, se laissa maîtriser. Des larmes coulaient sur ses joues. Il ne voyait aucune solution. Le gardien, un peu déconcerté, ne savait trop quoi faire de cet homme qui sanglotait dans ses bras. Plein de bonne volonté et devant l’absence de réactions de Bartek il finit par risquer quelques mots maladroits : « Allons monsieur, qu’est-ce qui vous arrive ? Il ne faut pas rester là comme ça ! Vous devriez rentrer chez vous… » Bartek, sans un regard, quitta ses bras et entra dans l’ascenseur.
Sur le chemin du retour, la mine défaite de Bartek laissa peu à peu place à un visage concentré, une idée germait dans sa tête. À peine arrivé chez lui il sauta sur son ordinateur. Il allait s’introduire dans le système informatique du LS pour récupérer ses données, pour sauver Melissa ! Pendant plus d’une semaine, Bartek ne quitta pas son écran. Il récupérait le sommeil perdu en somnolant sur sa chaise quand une opération prenait un peu de temps et s’alimentait de branches Cailler et de chips. Il fallait qu’il trouve une faille ! Il y en avait toujours une ! Mais tous ses efforts restant vains il finit par perdre espoir, le système de protection informatique du LS devait rivaliser avec celui du pentagone…
La panique s’empara alors de lui petit à petit et il finit par se persuader que quelqu’un lui voulait du mal ! On lui avait d’abord enlevé Melissa et maintenant on allait à présent chercher à le tuer ! À chaque petit bruit, il courait se cacher sous un lit ou dans un placard et chuchotait « C’est lui, il arrive… Il arrive… » Il avait perdu toutes notions de temps et la sous-alimentation aggravait les choses.
Un matin il entendit des pas s’arrêter sur son perron. Quelqu’un essayait d’ouvrir la porte ! Il courut se dissimuler derrière le canapé « Il arrive… Il arrive… Il veut me tuer… Ça y est, il est entré, il me cherche… »
Dolorès posa son sac sur la table du salon et sortit l’aspirateur d’un placard. Elle remplaçait sa sœur qui était clouée au lit depuis trois jours.
« C’est quoi ce bruit ? Il fait quoi… Il fait quoi… »
Elle avait plusieurs fois aidé sa sœur et apparemment ça ne posait pas de problème au patron, elle ne l’avait jamais croisé d’ailleurs… Elle lui avait dit qu’il était un peu spécial, comme tous les scientifiques, mais que c’était un brave homme...
« Mon Dieu ! » Bartek tremblait comme une feuille, trop faible pour tenter quoi que ce soit. Il l’avait découvert ! Dolorès le regardait, paralysée ! Elle avait en face de lui un homme aux cheveux hirsutes et graisseux ne s’étant visiblement pas lavé depuis un bon bout de temps. Sa barbe noire de plusieurs centimètres encadrait un visage livide. Ses yeux hagards la fixaient. Elle lâcha l’aspirateur puis s’enfuit !
Une lueur de lucidité s’alluma dans le regard de Bartek. Cette femme qui l’avait découvert, ce n’était pas Melissa, mais elle lui ressemblait ! Elle était presque plus belle… Il y avait quelque chose dans son visage qui l’avait touché… Quelque chose de fragile… Il sentit comme une boule dans son ventre. Les battements de son cœur s’étaient emballés. Il n’avait encore jamais rien ressenti d’aussi fort.
La réalité reprenait le dessus et Bartek entamait une longue convalescence. Il allait redécouvrir la vie et les images ne seraient bientôt plus qu’un souvenir.

[1] Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne



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