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Concours de la meilleure nouvelle 2007


Nouvelle retenue par le jury — Le fromage de l’architecte




Frédéric RAUSS


Le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2007 :
Presque banal de Flavien Rouiller

Ont été retenus aussi par le jury :
Le fromage de l’architecte de Frédéric Rauss,
Melissa de Blaise D’Hont.
Je, tu,... ils de Nicolas Guerin et
La vengeance de Joël Stadelmann.

La forme du concours est la nouvelle, l’histoire doit se passer en 2015 dans le Learning Center de l’EPFL et le thème doit donner un rôle prédominant dans le déroulement de son histoire au thème du spécial été 2007 : Images .
Relire le Règlement du concours

ou comment une tranche de gruyère sauva l’humanité


3 septembre 2010

Toute vie a disparu de la surface de la Terre . Du moins, c’est ce que croyait l’amiral Charles d’Helvétie depuis le poste de contrôle du vaisseau spatial L’Ecu Rose. Seuls quelques humains avaient pu échapper au désastre en construisant une arche spatiale leur permettant de s’enfuir. L’amiral avait eu la prescience de la bâtir avant le déluge nucléaire dû à une fausse manipulation du président des Etats-du-Bien, Bill X. Buisson, qui avait appuyé sur le funeste bouton en état d’ivresse alors qu’il pensait déboucher une bouteille de bière.

« La terre est bleue comme une orange »… Charles se remémorait ces vers de Paul Eluard en regardant cette boule qui ne ressemblait plus qu’à une balle de tennis braisée. Jusqu’à ce que la colonelle Blixen vint lui annoncer qu’elle avait capté un signal venant de la terre ! Mais oui... L’amiral s’en assure. Aucun doute possible. Dans les plaines désertes de la mort, il restait un bâtiment. Il se précipite sur le googlogrossaucissoscope pour visualiser ce miracle... Et là, que voit-il, stupéfait, sur son écran ? Un havre de paix au milieu d’une plaine cendrée... une verte pelouse où broutent quelques ânes au milieu de moutons, des fleurs de toutes les couleurs. Ô des fleurs, cela faisait longtemps qu’il n’en avait plus vu. Mais ce qui est encore plus beau, c’est cette chose voluptueusement ondulée qui brille de mille feux. Comme une fine tranche d’emmenthal translucide, qui se serait tendrement contorsionnée sur un four à raclette. Il zoome pour obtenir une image plus précise. Il aperçoit un cloître technologique, des biblionumériquothèques, des verbosphères, des salles de conférence, de concert...


Il ne mit pas longtemps à reconnaître le fameux Learning Center. Ce bâtiment avait vu le jour dans l’esprit d’une géniale fromagère, Tosca Membert, qui, par un pur hasard, devint une des architectes les plus célèbres de son siècle. Tosca tenait une fromagerie de montagne. Un matin, découpant une tranche de gruyère, elle vit la matière laiteuse prendre des courbes qui l’émurent jusqu’aux larmes. Contemplant cette longue lanière si douce au regard, presque transparente, elle imagina que le fromage put devenir un ferment d’amitié et de dialogue entre les êtres. Ce que ne faisait que confirmer les formidables soirées passées autour d’une raclette, où, le fendant aidant, les propos de chacun se faisaient plus chaleureux, plus intimes. Absorbée dans ses pensées, elle mit nonchalamment quelques allumettes sous la tranche, ce qui en fit un toit. Un abri fromager. Et tant il est vrai que parfois de grandes choses naissent d’un petit détail, une pomme qui tombe ou que sais-je, Madame Membert se mit à réaliser une maison en fromage. L’oeuvre une fois achevée, elle décida qu’il fallait la réaliser. Sa vocation et son combat étaient nés. Durant de longues années, luttant avec acharnement contre tous ses détracteurs, elle peaufina son projet, aidé par des ingénieurs et des architectes qui comprirent tout de suite ce qu’une telle réalisation pourrait représenter pour l’Humanité.
C’est autour d’une fondue réunissant le Président de la Confédération de l’époque, Rodolph Agi et Paul Sbrinz, Président de la puissante fédération de Cheese Up, que furent trouvés les fonds nécessaires à la réalisation de l’édifice qui serait un lieu de rencontre et de partage de la connaissance. Evidemment, il ne serait pas en fromage. Pour des raisons techniques et pratiques. L’association des riverains du Léman ayant refusé que les doux embruns lacustres fussent recouverts d’une forte odeur de gruyère. On opta donc pour d’autres matériaux. Mais il revint au gruyère, et non à l’emmenthal, comme certains l’ont prétendu par la suite (sans doute à cause des puits de lumière), d’être le fromage prophétique.

Resta la question du nom. Tosca proposa Cheese Hope, Monsieur Agi WONDERFUL et Monsieur Raclère Lacte Matrix. Si tous convinrent d’emblée qu’il fallait que le vocable fût anglais, pour donner une dimension internationale à l’édifice - on ne savait pas encore que le français reprendrait son rôle de langue phare -, ce ne fut qu’après de longues heures de discussions qu’il fut convenu de l’appeler le Learning Center. Tant la leçon de Tosca, ne l’oublions pas, portait en son sein le désir d’une humanité plus bienveillante.
C’est ainsi que devait s’édifier une maison du savoir qui serait l’équivalent d’une joyeuse tablée réunie autour d’une raclette.

Se remémorant tout ceci, l’amiral se demandait par quel prodige cet édifice avait pu résister au raz-de-marée nucléaire, comme SI RIEN NE S’ÉTAIT PASSÉ ! Comment était-ce possible ? Hormis les moutons et les ânes, aucune présence humaine. Comme ces navires disparus dans le Triangle des Bermudes qu’on retrouvait bien des années plus tard. Tout signalait la présence de quelqu’un qui semblait s’être absenté quelques minutes auparavant. Une tasse de café chaud fume encore sur la table, la radio diffuse des nouvelles. Mais personne.

Par moment, le reflet du soleil faisait luire des étincelles sur l’écran que l’amiral observait, songeur, jusqu’à ce que... Mais bien sûr ! Comment n’y avait-il pas pensé avant ? Le souvenir d’un des cours de catéchisme de son enfance lui revint. S’il avait eu la présence d’esprit de créer L’Ecu Rose pour sauver l’espèce humaine, Tosca Membert avait, pour sa part, imaginé un lieu où celle-ci pourrait prendre un nouveau départ. Un lieu où le savoir ne serait plus considéré comme un instrument de pouvoir, mais comme un matériau de connaissance et d’échange. Et lui, Charles d’Helvétie, serait l’instigateur de cette renaissance.
Il n’y avait donc plus une minute à perdre !



25 août 2015

Le public, en attendant la conférence que l’amiral Charles d’Helvétie donnera dans un peu plus d’une heure, est convié à une visite du Learning Center. Une fois passé l’entrée, où trône le buste de Tosca Membert et où l’on peut voir la maquette en gruyère qui devait être le Graal d’une nouvelle civilisation, on pénètre dans un lieu de pure transparence. Tout y est aérien et on se sent enveloppé d’une paisible clarté. Après avoir fait le tour du cloître technologique où des chercheurs se recueillent et échangent leurs idées, chacun est invité à se rendre à la bibliosphère. Là, pas un livre. Ils ont été transportés en lieu sûr, dans des caves sécurisées, conscient que l’être humain étant ce qu’il est, une nouvelle catastrophe pouvait se reproduire à tout moment. On lit les ouvrages sur un livroflex, petite tablette de plexiglossologie, du format d’un livre de poche, qui se déplie en deux et sur lequel tout le savoir de l’humanité peut être consulté. Il suffit de télécharger le livre recherché à l’aide du Tell Finder (l’actuel remplaçant de l’antique moteur de recherche Google), et voilà qu’apparaît le texte. Avec une page médiane qui permet au lecteur de tourner les feuillets. Les chercheurs en psymobilonique ayant en effet démontré que le fait de pouvoir tourner la page répondait à un besoin fondamental du lecteur.
Mais nos visiteurs n’étaient pas au bout de leurs surprises. Un concert d’une nature particulière les attendait dans l’auditorium Prokoviev. Le laboratoire de nasomusicologie auditopiforiel (LNA) allait interpréter le deuxième concerto en edelweiss des Grisons. Sur la scène, les instruments de musique traditionnels sont remplacés par des diffuseurs d’essences végétales, minérales, marines. Cette nouvelle technologie remplaçait le son par l’odeur. L’auditeur, où plutôt devrions-nous dire, le senteur, était littéralement envoûté par des parfums musicaux enivrants, suaves, qui le transportaient, l’émouvaient. Les vibrations sonores avaient cédé la place à des baumes silencieux. Le LNA avait démontré que les odeurs avaient un pouvoir mémoriel beaucoup plus puissant que les sons. Ceci devait donner naissance plus tard à de nouveaux genres musicaux. Chacun, selon ses préférences, pouvait assister à des concerts floraux, fromagers, citadins. Par la suite, des groupes plus décadents comme Trashnose jouèrent d’odeurs nauséabondes, avec un tube comme Pourriture qui devait devenir l’équivalent de Bloody Sunday de U2, en mémoire de la catastrophe nucléaire. Le Paléo Festival allait céder sa place au Naso Festival. Et tous les habitants des quartiers où se trouvait une boîte de nuit pourraient enfin dormir en paix. Les décibels étaient remplacés par des sentibels. La vocation du LNA était de sauvegarder le patrimoine de senteurs de l’humanité. Afin que ce savoir ne se perde pas.

La visite se termina dans la papillothèque du Learning Center où les saveurs étaient au rendez-vous. Le Laboratoire de Papillologie nutritionnelle appliquée avait développé une technologie qui permettait de se nourrir avec les yeux. Chacun commandait un menu visuel, ou un café visuel et on lui amenait une assiette ou une tasse où l’image de ce qui avait été commandé avait un goût et une consistance nutritive ! Est-il besoin de dire ce que permit une telle découverte ? L’humanité tout entière pourrait ainsi manger à sa faim. Des restaurants d’un nouveau style devaient voir le jour. Et, en Occident, des programmes de régimes furent mis au point pour les regards trop gourmands. Weight watcher devait céder sa place à Eyes watcher.

Ces quelques exemples suffisaient à faire comprendre à chacun qu’ici, dans le Learning Center, s’imaginaient et se rêvaient des technologies qui allaient au-devant d’une nouvelle catastrophe et permettaient de contrecarrer la folie destructive qui fait de l’homme la plus grande menace pour l’homme.
Puis il fut enfin temps de se rendre à la conférence de Charles d’Helvétie, dans l’auditoire Tosca Membert qui faisait salle comble. Le sujet : "Le Learning Center, un lieu pour la connaissance, un espoir pour le futur" (sujet annoncé dans l’actuel Memento de l’EPFL, qui, en mémoire d’un illustre développeur, a été conservé en l’état comme un souvenir de la préhistowebie). L’amiral termina sur ces propos vibrants avant que la salle n’explosât dans un magistral vivat : « Toute vie eût été éradiquée de la surface du globe si le lieu dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui n’avait pas été imaginé. Un lieu d’échange, une cathédrale érigée au nom du partage de la connaissance dont la souple architecture ne se dresse pas vers le ciel, non, mais s’étend comme une vague communicante, avec de rondes ouvertures pour accueillir la lumière, des puits d’énergie ronds comme tout ce qui porte la vie, comme tout ce qui dit "OUI !". Ainsi, chacun, en pénétrant dans le Learning Center, ressent les ondes pacifiques et libératrices qui s’en dégagent et l’invitent à un dialogue fécond, sans lequel nous ne serions pas ici aujourd’hui. Et rappelons-nous toujours que les constructions d’un peuple affirment son degré de civilisation. Je vous remercie de votre attention ».

Ainsi, comme les moines irlandais qui sauvegardèrent courageusement le patrimoine culturel au milieu des invasions barbares de l’an 500, le Learning Center avait couvé les savoirs essentiels pour que l’espèce humaine ne se perde pas dans les méandres de la sauvagerie, pour que la race de Caïn ne règne pas en maître. Un symbole architectural qui avait donné une forme nouvelle au savoir. Un îlot de connaissance qui avait pu voir le jour grâce à une simple fromagère du Toggenburg : Madame Tosca Membert.



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