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Concours de la meilleure nouvelle 2007


Nouvelle lauréate 2007 — Presque banal




Flavien ROUILLER


Voici le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2007 :

Presque banal de Flavien Rouiller

Ont été retenus aussi par le jury :
Le fromage de l’architecte de Frédéric Rauss,
Melissa de Blaise D’Hont.
Je, tu,... ils de Nicolas Guerin et
La vengeance de Joël Stadelmann.

La forme du concours est la nouvelle, l’histoire doit se passer en 2015 dans le Learning Center de l’EPFL et le thème doit donner un rôle prédominant dans le déroulement de son histoire au thème du spécial été 2007 : Images .
Relire le Règlement du concours


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© Alain Herzog

Je dois me rendre à un vernissage dans le learning center. Je ne peux pas dire que ça m’enchante. Il y en a toutes les deux semaines, généralement des travaux d’étudiants pas vraiment intéressants. Pourquoi ces jeunes, souvent brillants dans leur matière, s’acharnent-t-ils à faire du touche à tout ? Ne comprennent-ils pas qu’ils sont plus que médiocres en dessin et en photographie ? Je soupire légèrement et m’y résigne : en tant que responsable qualité de vie du learning center je suis tenu de m’y rendre. Je suppose que ça fait partie du job, même si ça tombe sur mon jour de congé.

A l’arrêt Cerisaie une horde de jeunes embarque dans mon wagon, deux des filles arborent cette coiffure rouge tellement populaire en cette fin d’hiver 2015. En écoutant distraitement leur conversation je comprends qu’ils sont de sortie pour l’une des fêtes estudiantines du jeudi soir. La rame entame un long virage puis stoppe. C’est mon arrêt.

- Pardon ! excusez-moi !

En poussant un peu les passagers restés debout vers les portes je parviens à sortir du TSOL, ce vieux métro de capacité complètement dépassée. Heureusement qu’un bon nombre d’étudiants sont à portée de vélo ou habitent le campus. Je me mets en marche vers le learning center. J’opte pour un itinéraire abrité : je ne veux pas que la pluie n’abîme ma veste achetée l’heure précédente. Je dois quand même me mouiller avant d’atteindre mon but, le passage à couvert jusqu’au centre n’est pas encore achevé.

Habituellement les principaux visiteurs de ces vernissages sont les amis et la famille de l’exposant, éventuellement quelques badauds attirés par une affiche ou un flyer. Au nombre de personnes présentes dans le centre je conclus que notre jeune artiste n’a que peu de relations et que sa famille n’a pas fait le déplacement. Le prospectus disponible à l’entrée ne m’apporte pas beaucoup de précisions sur ce qui est exposé :

Sertifus Racloïla, jeune talent tant en mathématique qu’en photographie, expose pour la première fois sa série de...
blablabla, la tartine habituelle de compliments et de commentaires creux. Mais quand même, quel nom étrange ! Je suis pourtant habitué aux origines les plus diverses, ici on rencontre des gens d’absolument partout. A tel point que je suis convaincu que si des extra-terrestres visitaient cette planète, ils passeraient par là.
Avant de me lancer seul dans l’observation d’une cinquantaine « d’oeuvres d’art » je jette un regard au dehors pour vérifier si une connaissance ne serait pas sur le point d’arriver. Mais non, personne pour m’accompagner dans cette corvée, je constate juste qu’il s’est mis à neiger. Sale temps pour un mois d’avril. L’hiver semble ne plus vouloir finir, certains y voient une manifestation du réchauffement, allez savoir...

Je me balade nonchalamment dans les couloirs (couloirs n’est pas approprié, l’architecte ne s’est pas soucié d’inventer un nom pour les lieux de déambulation à l’intérieur du centre : un couloir est par définition rectiligne et si possible défini par un début et une fin. Ici rien de tel, tout est arrondi, on ne sait jamais vraiment si l’on est dans une salle ou dans un lieu de passage séparant deux salles. Mais si cela est troublant au début, je m’y suis vite habitué et je dois avouer que c’est assez plaisant.) Quand aux photos, aucune ne me marque, ni même n’attire mon attention plus de quelques secondes. Elles montrent des lieux de l’EPFL, généralement le learning center. Le cadrage me semble souvent douteux et les couleurs mal équilibrées. On y aperçoit toujours des personnes, mais aucune ne m’est familière. La seule fantaisie que semble s’être accordée l’artiste se situe dans la datation des images. Certains écrans-étiquettes affichent hier ou il y a un mois, ce qui peut être compréhensible. D’autres oeuvres sont datées demain ou probablement en juillet, après comparaison de l’heure à la montre du personnage de gauche avec la position des ombres, bref des datations fantaisistes. Je tentais de découvrir si les photographies contenaient des anachronismes soigneusement dissimulés ou quelque chose de semblable quand soudain quelqu’un m’interpella :

- Monsieur Leandro ! Vous êtes aussi venu. Alors que pensez-vous de ça ? Surprenant ! Révolutionnaire ! Ne trouvez-vous pas ?

J’identifie la voix rapidement et me retourne pour reconnaître M. Paxos, un habitué du lieu. Je me demande un instant s’il plaisante, mais ça ne collerait pas avec le personnage. Non, son visage en lame de couteau semble réellement enthousiasmé. Devant mon expression incompréhensive il semble déçu. Moi je saisis de moins en moins. Habituellement ce vieux professeur de physique se montre encore plus critique que moi au sujet de ces expositions. Celle-ci entre -selon moi- incontestablement dans la catégorie des plus mauvaises.

- Ah, fit le professeur un peu déçu. Alors vous n’avez pas réalisé ? Venez par ici.
- J’avoue ne pas être aussi séduit que vous...
- Suivez-moi ! suivez moi ! vous allez comprendre, gesticula-t-il.

Je m’exécute et me laisse entraîner vers une image devant laquelle je n’étais pas encore passé.

Je regarde distraitement. Je n’aspire plus qu’à féliciter l’artiste, lui demander hypocritement la liste de prix de ses oeuvres et, enfin, rentrer chez moi.
Soudain il m’apparaît que je reconnais certains des trois personnages de l’image. L’un est M. Paxos, le second est une femme brune que je ne connais pas. Et entre eux : c’est moi ! Puis je regarde le décor et crois comprendre ce qui enthousiasme tant M. Paxos : c’est une mise en abîme. Sur la photo on nous voit en train de regarder une image nous montrant en train de regarder une image, elle-même nous montrant en train de regarder une image, etc... Je regarde la date : aujourd’hui. Bon oui je dois concéder que c’est amusant, mais il n’est pas secret que M. Paxos et moi même sommes toujours présents à ces vernissages. De plus avec la technologie actuelle il aura été extrêmement facile de créer l’image que nous voyons en greffant une photo de nous sur un cliché du learning center. Et il y a au minimum une erreur : cette femme. J’allais me retourner pour le dire à M. Paxos quand un détail attira mon regard sans que je parvienne vraiment à dire quoi. Je me penche pour mieux voir. Ça me saute aux yeux, littéralement, ça explose. J’ai un mouvement de recul. Non c’est impossible.
La veste !! J’apparais avec la veste que je viens d’acheter !!
Comment avait-il pu deviner ? Mon cerveau sembla se bloquer. Un petit cri étrange et aigu sortit de ma gorge.

J’entendis des pas sur ma droite.

- Tout va bien ? je vous ai entendu crier...

Un flash me fait légèrement sursauter, bien que je suppose m’y être inconsciemment attendu. Je me détourne péniblement de l’image et découvre une femme à ma droite qui me toise d’un air inquiet. C’est évidemment LA femme. Celle de l’image, bien sûr. Je ne parviens pas à prononcer un seul son cohérent. M. Paxos sourit, la femme me dévisage. Je me retourne complètement et découvre un jeune homme qui observe sur l’écran de son appareil photo le cliché qu’il vient de prendre. Il lève les yeux vers la photo accrochée au mur, les rabaisse sur son écran et hoche la tête d’un air satisfait.
Je balbutie un « Où...Où est la cam... caméra cachée ? » avec peine.

- Alors mon ami, révolutionnaire non ? triomphe Paxos en me donnant une légère claque dans le dos. Il doit être aussi secoué que moi pour se permettre une telle familiarité, lui d’habitude si austère.

Je regarde l’artiste ou celui que je suppose tel. (Cette fois je pèse mes mots, personne ne m’avait autant marqué avec une image jusqu’à aujourd’hui), je lui demande une explication.

- Oh c’est assez compliqué, êtes-vous familier de la physique des trous de vers et des mathématiques relativistes ?
- Eh bien assez peu à vrai dire, j’avoue. Mais vulgarisez je vous prie, j’ai besoin de comprendre. Quel est le truc ?
- Mh, je... c’est assez difficile, hésite le jeune homme. Premièrement il n’y a pas d’astuce ni de trucage comme vous dites...
- Alors concrètement, comment faites-vous ?
- La partie la plus ardue est de repérer les lieux et les dates des images pour être présent à temps pour prendre la photo.

A mon expression Sertifus Racloïla se sentit obligé de préciser ses explications :

- Vous comprenez quand je reçois les images je ne sais pas encore quand je les ai prises.

Racloïla l’exposait comme si c’était parfaitement évident.

- Mais si vous les avez déjà, pourquoi les prendre ?
- Mais enfin, comment voulez-vous que je les fasse suivre si je ne les prends pas ?

Ce serait du vol, du plagiat.

- Aha, les faire suivre, répondis-je pour ne pas paraître trop idiot, avant de me raviser et de demander encore :
- Mais à qui ?
- Enfin monsieur, si personne ne me les envoyait je ne les aurais pas, il me faut donc rendre la pareille.
- Euh, oui... certes. J’en ai assez entendu pour ce soir, je décide de partir. Je vous souhaite une excellente soirée, j’ai beaucoup apprécié votre exposition.

Je tourne les talons et sors au plus vite de ce lieu. Je me demande qui est fou, lui ou moi ? Sûrement lui... Pourtant M.Paxos semblait trouver son discours parfaitement cohérent. Je franchis la porte automatique brusquement et manque de glisser sur la petite couche de neige. Je me dirigeai d’un pas rapide et robotique vers le Tsol, le cerveau en position off.



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