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FI spécial été 2007 - Images


L’image polytechnique




Charles DUBOUX


De ce voyage en Allemagne alors de l’Est, de ce périple architectural et urbanistique entre Berlin, Bernau, Dessau, Iena et Magdeburg, j’ai gardé en tête les images d’une maison en particulier : celle construite entre 1926 et 27 à Dahlewitz par Bruno Taut, architecte né à Könisberg en 1880.
Deux de ses autres réalisations avaient alors attiré l’attention sur lui : le pavillon de l’Acier à l’Exposition commerciale de Leipzig, en 1913, et surtout, le pavillon du Verre, à l’exposition du Werkbund de Cologne en 1914. L’expressionisme allait s’en inspirer largement tant en architecture qu’au cinéma : les décors du film Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, en sont un exemple parlant.
Bruno Taut décédait à Ankara en 1938. En fin de ce siècle, de sa maison n’était visible que l’extérieur : une impressionnante façade cadrée d’un intense liseré bleu Klein. Façade noire, captatrice d’énergie, incurvée en quart de cercle, telle le soleil dans sa course, selon une formule empruntée à Ledoux.
Par les fenêtres, voyeur et voleur, je photographiai l’intimité des habitants absents du moment. Ces quelques images développées révélèrent la vue désirée, mais aussi le paysage environnant et le photographe lui-même, tous acteurs et témoins du crime, pétrifiés et ainsi piégés par les chambres obscures de Bruno.


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du côté de chez Bruno, à Dahlewitz
Impression jet d’encre, 80 x 120 cm.

La technique comme médium

Une image est le résultat additionné de formes toutes reconnaissables : point, traits, surfaces ; cercle, triangle, carré et leurs combinatoires. Puis de formes mises en scène au moyen de conventions qui se sont petit à petit cristallisées dans le temps : projection orthogonale pour les plans, coupes et élévations des architectes, ingénieurs, designers ; perspectives parallèles pour la construction et les plans de montage ; perspective conique pour les dessins scénographiques ou photographies de tout utilisateur potentiel, qu’il soit amateur, scientifique ou artiste. Ensuite de formes et conventions convoquées sur des thématiques. Pour les principales : l’être humain, l’animal, la nature, l’architecture. Et enfin, de formes, conventions et thématiques véhiculées par des techniques, techniques de visualisation qui nous intéressent ici.

Redonner aux mots leur sens premier émoussé par le temps et parler de technique plutôt que des technologies, de médium plutôt que des médias, autorise à poser l’équation : technique = médium. Même si la mesure de son influence peut égaler celle de l’eau dans une vue aquarellée de William Turner, comme partie de ce tout complexe qu’est l’image, la technique en est le médium inévitable. C’est elle en effet qui permet de rendre visible l’information.

Les techniques de visualisation ont bien sûr évolué dans le temps. Fruit du hasard ou de la nécessité, chacune a tenté de couvrir l’entier du champ précédent et a pu avoir comme action de faire disparaître quelques procédés devenus obsolètes tel que par exemple l’héliographie. Les premières techniques ont perduré en se requalifiant à l’apparition des nouvelles qui, en contrepartie, ont été contraintes de préciser leur propre présence. Les techniques existantes encore aujourd’hui sont de ce fait interdépendantes, des premières aux dernières. Ces techniques de visualisation qui précipitent littéralement l’une dans l’autre, quelles sont-elles ?


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du côté de chez Bruno, à Dahlewitz
autoportrait. Impression jet d’encre , 80 x120 cm

Les techniques comme media

Au début, des terres de couleur, des morceaux de pierre, des bouts de bois brûlés, permettent de laisser des traces qui ouvrent la voie aux techniques de peinture et de dessin. L’image, qu’elle soit tracée au sol ou sur les murs d’une grotte, est une représentation symbolique d’une idée, ce mot venant du grec eidos qui signifie image.

Les techniques de dessin (crayon, fusain, pierre noire, plume,...) et peinture (détrempe, tempéra, huile, acrylique, vinylique,...) permettent de produire un original. La xylographie, la gravure sur bois, la typographie (ou techniques en relief) apportent à notre culture au début du XVe siècle la possibilité de la reproduction du texte et des images, d’abord en noir et blanc, et ensuite en couleur. Puis le burin, la pointe-sèche, l’eau-forte, l’aquatinte, l’héliogravure (ou techniques en creux) permettent une reproduction de plus grande finesse. Ensuite la lithographie, l’offset (ou techniques à plat) permettent des tirages en grandes quantités. Enfin le pochoir et la sérigraphie (ou techniques à travers) permettent même de reproduire textes et images sur n’importe quels supports ainsi que sur les volumes. Chacune de ces techniques a ses propres spécificités en termes d’économie d’usage, de mise en oeuvre, d’expression, faisant jamais de l’une le simple sosie de l’autre. Elles coexistent encore toutes aujourd’hui.


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du côté de chez Bruno, à Dahlewitz
levé d’architecture. Impression jet d’encre, 80 x120 cm

En fin du XIXe siècle, la photographie se superpose entièrement à ces précédentes techniques sans pouvoir simplement les remplacer. Elle permet alors, par exemple, de saisir les peintures des grottes de Lascaux et de les reproduire grâce à cette technique à plat qu’est l’offset. La lithographie sera alors récupérée moins par les imprimeurs que par les illustrateurs ou des artistes comme Honoré Daumier. En fin de XXe siècle, l’informatique se superpose en une couche supplémentaire. L’ancienne photographie des peintures de Lascaux peut être numérisée et encore reproduite en offset.


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Techniques de visualisation

XVe, XIXe, XXe siècle, peut-être qu’émergera dans un futur proche une nouvelle technique qui ait autant de succès que l’imprimerie (typographique), la photographie ou l’informatique : le scanner-laser permet de photographier des objets pour l’instant encore et aussi immobiles que ceux fixés par les premières photographies de la fin du XIXe siècle. Il attribue à chacun des points de ces objets 3 dimensions dans un espace référencé, permettant ainsi, avec un programme adéquat, de les restituer sous forme de géométral, en projection orthogonale, donc de pouvoir en prendre les vraies mesures. Il pourrait être le messager annonciateur de ce futur nouveau medium de visualisation.

Les sens des media

Les réalisations alors peu accessibles de plusieurs architectes remarquables des années 20-30 du siècle passé devaient être documentées. Il s’agissait en fait d’un travail dit de levé. Les images de cet article font partie du lot la maison de l’architecte Bruno Taut à Dahlewitz. Elles devaient aussi offrir quatre vues de l’intérieur de la maison.
Elles ont été produites en appliquant l’objectif de l’appareil photographique (un appareil réflex muni d’un objectif de 55 mm à décentrement, permettant de rendre parallèles les fuyantes verticales) contre les quatre ouvertures vitrées de la maison.


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Du côté de chez Bruno
le paysage. Impression jet d’encre, 80 x120 cm

Le résultat découvert une fois le film développé fut surprenant puisque se trouvèrent réunis sur chacune de ces quatre photographies : l’intérieur de la maison de Bruno Taut (en fait l’image recherchée), mais aussi le paysage que le photographe avait derrière son dos et le photographe lui-même. Peut-être que le miroir de l’appareil réflex conjugué avec le double vitrage des ouvertures de la maison avaient provoqué ce résultat inattendu.
L’image fixait le sujet recherché, le contexte et l’opérateur.
Les négatifs de ces 4 images ont été scannés, et ont permis ainsi de réaliser au moyen d’une imprimante à jet d’encre de grand format des agrandissements de 80 par 120 cm.
Pour reproduire ces images couleurs dans ce document imprimé, il a fallu les transmettre sous la forme de cette nouvelle technique qu’est l’informatique. L’impression du document a été réalisée au moyen de l’offset, cette ancienne technique à plat qui, comme la lithographie, a cette spécificité de devoir fondamentalement sa présence au fait physique que l’eau (sur un support poreux, pierre ou métal grainé) repousse le gras (du dessin et de l’encre).

Quant à la reproduction (offset) des couleurs, la quadrichromie est une application pratique de la théorie de Newton : en effet, en synthèse soustractive, pour obtenir à peu près toutes les couleurs du spectre chromatique visible non pas avec de la lumière mais avec des pigments, il faut ajouter à trois primaires un noir supplémentaire. Si la sélection de ces quatre couleurs s’est faite d’abord au jugé, la photographie et aujourd’hui la photographie numérique ont permis de l’objectiver.

Pour ce levé d’architecture, la technique photographique avait été entre autres préconisée parce que c’est la seule qui contient le célèbre ça a été énoncé par Roland Barthes dans La chambre claire. Ces images photographiques disent qu’à un moment donné ceci a existé comme ça. Et au fond, ces images, telles qu’elles apparaissent aujourd’hui, parlent moins du sujet architectural recherché que de la technique photographique même : bien que ces quatre images sont elles aussi des photos-témoins (elles n’ont pas été retouchées ou reconstruites) ce qu’elles prouvent ou démontrent est plutôt l’essence même du moyen de représentation utilisé, ce qu’est, au fond, la vérité de la photographie. Elles disent en fait la vérité sur elles même, disent qui elles sont, en le montrant : elles sont l’autoportrait de celui qui les a réalisées, l’autoportrait de l’être humain compris entre culture (ici : l’architecture) et nature (ici : le paysage), l’être subjectif pris au piège de la machine objective. Elles posent ainsi une réflexion sur le concept scientifique d’objectivité de l’image. Elles nous donnent cet avertissement que l’on rencontre aux abords des passages à niveaux et qui concerne d’habitude les trains : Attention, une image peut en cacher une autre !.
Ainsi l’image produite aujourd’hui dévoile à des degrés divers celui qui l’a faite, soit parce que comme ici on y voit simplement l’auteur, soit qu’elle soit le fruit du geste le plus automatique possible ; elle est (toujours) autobiographique.
L’image mettant en relation un ou des auteurs à des lecteurs-spectateurs, elle témoigne d’une situation sociale particulière. Comme véhicule d’une thématique telle que l’homme ou la nature par exemple, elle ne peut que prendre position ; elle est (toujours) politique.

Les messages même des panneaux de signalisation routière n’arrivant pas à rester monosémiques (le panneau chute de pierres peut avertir d’au moins deux dangers, celui de recevoir des pierres sur le véhicule et/ou celui de rencontrer de la roche tombée sur la chaussée), l’image cache la plupart du temps plusieurs sens à découvrir ; elle est (toujours) polysémique.

Enfin l’image est le résultat de formes, conventions, thématiques et le condensat de plusieurs techniques conjuguées (de dessin et peinture-couleur, de procédés en relief, en creux, à plat, à travers, photographiques, informatiques) ; elle est (toujours) polytechnique.



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