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Concours de la meilleure nouvelle 2006


--- Evasion

Nouvelle retenue par le jury




Pierre-Jean ARDUIN


Le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2006, c’est Accès refusé d’Adrien Burki.
Ont été retenus aussi par le jury : Etats d’âme de Mathieu Ackermann, Le rêve de Jason de Sébastien Rochat et Évasion de Pierre-Jean Arduin.
Le réglement du concours se trouve ici.
Bravo à tous ceux qui ont participé, qu’ils aient gagné ou non. Si vous n’avez pas gagné cette année, nous vous invitons à tenter votre chance, l’an prochain. Nous nous réjouissons d’ores et déjà de découvrir les nouvelles du prochain concours.



***

Quelle sensation ! Cette idée subite de venir profiter du climat méditerranéen idéal de Samos se révélait décidément judicieuse. La compagnie Tourisme Sans Frontières prouvait en tout point qu’elle dépassait ses concurrents, du prix à l’organisation du voyage, en passant par la qualité de l’hébergement. Au doux bruit apaisant des relents de la mer se mêlaient l’odeur exaltante des corps huilés de deux jolies jeunes filles jouant au tennis de plage et la saveur délicieuse de la caipirinha qu’il dégustait, à moitié avachi dans sa chaise longue. Aucun signe d’un quelconque membre de sa famille ou ami, rien que lui et cette délirante impression de bien-être. Bercé par ce bonheur souverain, Henri concevait mal comment il avait pu économiser autant pour se payer un séjour en Grèce de quinze jours, mais il n’en avait cure. Ça le changeait de ses études et de son travail pénible et abrutissant à l’usine de Lyon qu’il avait obtenu depuis près d’un an pour financer sa licence de droit.

La sonnerie du réveil. Rien ne pouvait justifier son extraction de la torpeur enchanteresse dont il jouissait, rien. Aucun réveil à l’horizon pourtant, ni sur sa petite table plantée dans le sable près de sa chaise. Et progressivement, c’était l’inévitable et atroce réalité qui envahissait la conscience d’Henri : le réveil était celui de sa chambre, dans l’étroit studio délabré qui lui servait de foyer. Quoi de plus déprimant que de goûter au paradis pour se retrouver face a l’enfer de la journée qui s’annonce. Qui commençait par ce roulement de nuit, qu’il passerait à écarter machinalement de la chaîne de production les pièces non conformes.

Ces rêves subliminaux, Henri comme bien d’autres les avait acceptés. Généralement, ils prenaient fin quelques heures avant le réveil, afin que ceux-ci ne subsistent que dans le subconscient des cibles de cette publicité pour le moins envahissante et incontrôlable. C’était justement le mot d’ordre il y a une quinzaine d’années de la campagne massive d’implantation d’une technologie révolutionnaire, jusque-là réservée à des cas sévères de paralysie et à l’armée dans une moindre mesure : contrôle. Cette percée scientifique rendait possible, après insertion d’une puce dans diverses parties du cerveau, l’échange instantané de données avec l’extérieur. Rapidement furent relégués à l’ère néolithique des instruments aussi courants que les clefs, les cartes de crédit, les papiers, même l’argent liquide avait trouvé place dans les musées. Claviers, interrupteurs ou boutons en tout genre jetés aux oubliettes. Sur le contrôle de l’environnement avait subversivement triomphé le contrôle par l’environnement. Il avait entre autres supplanté avec aisance les vieilles ondes radio et télé, et chaque nouvelle intrusion dans leur quotidien avait été accueillie par le peuple avec une même résignation impuissante et apathique.

* * *

Emmitouflé dans la vieille veste qu’il avait empruntée à son père, Henri luttait contre le froid glacial et avançait péniblement vers son lieu de travail. Pourtant, toutes ses pensées aujourd’hui convergeaient vers ce nouveau projet de loi qui menaçait sa condition de travailleur et son statut social. Le Réseau - une nouvelle forme de gouvernement totalement automatisée - avait décidé, ou plutôt conclu que les étudiants cumulant un travail à mi-temps nuisait à la dynamique d’éradication du chômage. Toujours visant les universitaires, les aides au logement continuaient leur chute progressive vers un niveau de précarité difficile à surmonter pour une forte minorité d’entre eux. Henri, lui, était prêt à se serrer la ceinture comme il disait, c’était l’effort de chacun d’éliminer le déficit national et d’être reconnaissant des privilèges que l’Etat continuait difficilement à garantir au pays. Cependant, il ne le clamait jamais haut et fort, son avis n’étant pas partagé par ses camarades qui prônaient le retour aux avantages sociaux dont ils avaient joui jusqu’il y a quelques années. Les privilèges des minorités, voilà un idéal qui tournait à l’utopie depuis la mise en fonctionnement il y a cinq années du système de décision législative. Basées sur l’opinion de chacun sur tel sujet, et après des calculs empirico scientifiques de bien-être social et économique, des lois voyaient le jour pour satisfaire le plus grand nombre et pérenniser la stabilité géopolitique mondiale. À la manière des moteurs de recherche, un agent mobile venait sonder l’avis de chaque individu, sur des sujets polémiques ou aléatoires. C’était la démocratie à son degré ultime, sans le recours aux manifestations, débats et autres moyens d’expression peu féconds propres aux régimes précédents.

* * *

Henri pénétra dans le complexe, identifié sans problème par la carte d’identité de sa puce intracrânienne sans bouger le moindre petit doigt. Il était tout bonnement inconcevable que parvenu à un tel degré d’évolution, l’homme dût encore s’attarder à des tâches telles le tri de pièces déficientes. Mais le jeune étudiant n’y attachait pas grande importance ce jour-là et remerciait la chance de lui accorder ce maigre supplément d’argent qui lui permettrait bientôt d’aller rejoindre sa tendre fiancée pendant quelques jours. Leurs communications journalières consistaient en une visioconférence, dont la brièveté était souvent plus frustrante qu’apaisante. En effet, l’intense trafic sur les lignes impliquait pour tous une restriction du temps d’appel, de toute façon interdit sur les lieux de travail. Mais la douce image de son visage, son parfum envoûtant et son sourire enchanteur lui donnaient du baume au cœur. Combien d’heures lui manquait-il encore ? Une rapide connexion à son service bancaire allait le remotiver, il en était proche et il le savait.

Solde négatif, il ne pouvait s’agir que d’une erreur. On a toujours tendance à réagir de cette façon quand un drame arrive, contester le jugement qui nous fait face. Tout en sachant que c’est bien la terrible réalité qui campe devant nos yeux. Mais on la refuse. Un temps. Et la raison prend le dessus, essaie d’expliquer avec des mots l’indicible. Récemment, Henri en avait entendu parler vaguement et avait accueilli ces nouvelles avec distance et incrédulité. Prétendument, des pirates informatiques avaient cassé le système de cryptage quantique justement réputé inviolable. Impossible disait-on. L’erreur constante de l’humanité est non pas de raisonner à partir des connaissances courantes, car il ne peut en être autrement, mais c’est d’accepter le paradigme des données scientifiques actuelles comme une bulle théorique infranchissable. Les maigres connaissances en physique quantique d’Henri ne lui avaient pas permis d’envisager la lisibilité d’un message quantique par une tierce personne sans être détectée par la personne réceptrice. La vérité était que dans certaines conditions de confinement d’un électron, une image miroir pouvait être créée, revêtant en tout point les caractéristiques de l’original. Cela sans procéder à aucune mesure, donc sans perturber l’état propre de la particule émise par la source. Bien sûr le Bureau of Administration Security en avait eu vent, mais ne voulait ni provoquer un mouvement de panique destructeur ni admettre qu’il n’était plus en mesure d’assurer la sécurité totale de l’échange d’information. Même si ces intrusions dans la vie privée restaient encore minoritaires, les employés du BAS travaillaient d’arrache-pied à mettre au point un nouveau cryptage sûr, en collusion avec les services d’intelligence qui cherchaient à intercepter les fauteurs de trouble.

* * *

L’événement pesait lourd sur son cœur, toutefois Henri n’était guère du genre à se laisser abattre, et ferait tout pour parvenir à retrouver sa fiancée, l’argent n’étant pas sa motivation première. L’avantage de la technologie nomade était qu’elle permettait de réagir dans l’instant. De plus, grâce à la traçabilité de toutes opérations informatiques, il lui serait possible d’éclaircir le mystère de ce non-sens. L’enseignement général du système éducatif dispensait la base nécessaire à l’utilisation de tous les services numérisés, et le naturel curieux d’Henri l’avait poussé à maîtriser les subtilités du langage et des protocoles réseau. Pourtant, une erreur d’identification l’empêchait à ce moment même d’accéder aux ressources du domaine désiré. Un problème informatique représentant une solution peu probable, il en découlait que son nom avait dû être effacé de la base de données. Sans se perdre en suppositions, Henri cherchait déjà à tromper les routeurs réseau en simulant une connexion depuis un hôte fictif, ce qui lui autoriserait au moins un accès minimal aux services. Une fois installé sur le serveur en spectateur du flux d’information, l’étude statistique des données lui permettrait d’orienter ses tentatives de craquage de code suivant les modèles récurrents qui en émergeaient. L’utilisation d’une simple clé 256 bits régissait l’accès en observateur aux services bancaires, et pouvait être craquée en une dizaine de minutes au moyen d’outils de conversion hexadécimale et avec la puissance de calcul de plusieurs processeurs traitant parallèlement les données. Des besoins évidents d’économie limitaient grandement l’installation de chiffreurs quantiques, aux transferts d’argent élevés en particulier. Henri profitait de ces restrictions budgétaires alors qu’il vérifiait déjà les dernières opérations effectuées sur son compte. La valeur du dernier débit se montait à la limite hebdomadaire de dépense, qu’il avait naïvement laissée au seuil maximal. C’étaient dix mois de salaire qui avaient été virés sur un compte dont il ignorait tout pour l’instant. D’ailleurs, mieux valait pour lui qu’il ne cherche pas en savoir plus, mais son esprit moins revanchard que justicier le poussait à enquêter sur cette fraude, même s’il ne pouvait probablement rien en tirer devant la justice. Chaque verdict étant rendu par ordinateur après consultation des différents partis, et aucune loi ne prenant encore en considération la possibilité de transferts monétaires frauduleux, il n’en reverrait jamais sauf miracle le moindre kopek. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il ne lui était pas nécessaire de se donner la peine de remonter au titulaire du compte inconnu pour découvrir le pot aux roses. Le seul mémo associé à la transaction résumait en deux mots la douloureuse vérité : "Merci chéri".

Il pouvait presque rire de cette étonnante simplicité, à la fois railleuse et percutante, de cette manière qu’elle avait de tout synthétiser avec la concision la plus crue et juste. La bonne nouvelle était qu’à présent l’escapade amoureuse vers sa chère et tendre semblait au bas mot superflue. L’optimisme réputé débordant du jeune homme vacillait alors qu’une anxiété pesante trouvait un refuge confortable dans son corps et son esprit. Des prémices de maux de tête parachevaient la danse folle des événements qui semblaient pour la première fois incontrôlables à l’étudiant. Il avait perdu toute envie de se battre, et il décida qu’il lui faudrait un minimum de repos avant de trouver le courage d’affronter cette série noire de découvertes.

Sous une pluie battante, les pas d’Henri donnaient une impression de gaucherie extrême, un sentiment de pitié s’emparait même des quelques passants qui se hâtaient à ses côtés. Chaque mouvement lui arrachait un souffle de douleur, des filets d’eau s’infiltraient dans ses baskets et le vent redoublant d’efforts crispait son visage dans une expression tordue ressemblant à de la bêtise plus que de la peine. Un climat propice, une rue désertée et une proie facile. Surgissant d’un horizon quasi inexistant, quatre individus au sourire triomphateur et aux lames aiguisées venaient égayer la journée déjà précieuse de leur cible. La seule vue des couteaux déclencha une poussée d’adrénaline et le rythme cardiaque du garçon s’emballait à mesure que l’étau humain se resserrait sur lui. Quatre mètres, trois, puis deux, il ne tiendrait jamais, il ne résisterait pas, son cœur allait lâcher.

* * *

"C’est bon, on arrête". Il avait atteint ses limites de peur tolérables par son corps. Quand il y repensait, tout cela n’avait pas vraiment de sens, sa petite amie habitait avec lui depuis presque deux ans, il n’avait jamais étudié le droit, et ses connaissances en informatique étaient plus ou moins limitées à l’appel du service d’aide en ligne. Mais il y avait cru de bout en bout, et ça valait son prix sans problème. Quand il allait en parler aux copains, il les rendrait jaloux c’est sûr, c’était une de ses meilleures séances de rêve virtuel qu’il avait eue depuis longtemps. Reléguant la drogue et l’alcool au rang des jouets en bois, ce type d’expérience constituait l’opium de la jeunesse dorée désenchantée par la facilité de la vie, après que les machines avaient remplacé l’homme au travail et que le Réseau contrôlait tout abus pouvant perturber l’ordre parfait qu’il instaurait. Juste une nouvelle mode de divertissement pascalien en somme.


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