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Concours de la meilleure nouvelle 2006


--- Etats d’âme

Nouvelle retenue par le jury




Mathieu ACKERMANN


Le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2006, c’est Accès refusé d’Adrien Burki.
Ont été retenus aussi par le jury : Etats d’âme de Mathieu Ackermann, Le rêve de Jason de Sébastien Rochat et Évasion de Pierre-Jean Arduin.
Le réglement du concours se trouve ici.
Bravo à tous ceux qui ont participé, qu’ils aient gagné ou non. Si vous n’avez pas gagné cette année, nous vous invitons à tenter votre chance, l’an prochain. Nous nous réjouissons d’ores et déjà de découvrir les nouvelles du prochain concours.



***

Nous vivons une époque formidable, c’est ce que disent les gens. Pour ma part, je ne suis même pas convaincu que le terme vivre correspond bien à la situation : depuis que nous avons décidé - d’un commun accord semble-t-il - de numériser nos âmes et de quitter nos corps pour une vie immatérielle, nous n’existons plus en dehors des supports informatiques qui nous accueillent. Toute communication s’effectue par le biais d’un gigantesque réseau - tantôt câblé, tantôt aérien - qui s’étend sur l’ensemble de la planète. Notre environnement est strictement virtuel, chaque chose - son, lumière, odeur - étant alternativement électronique ou magnétique. Vous parlez d’un progrès ! On aurait au moins pu en profiter pour éradiquer l’ennui, la tristesse ou l’inquiétude...
Toujours est-il que, comme la plupart des âmes qui m’entourent, je me suis mis en tête de « trouver l’amour », selon l’expression consacrée dont regorgent les cartouches-mémoires historiques. Personne ne sait vraiment ce que ça signifie et je n’en sais pas plus que les autres au sujet de cet état d’âme étrange, mais ce qu’en dit la croyance populaire est séduisant : il semble que deux esprits parfaitement symétriques - ayant, en d’autres termes, trouvé l’un dans l’autre leur reflet - peuvent s’associer pour atteindre à un niveau de perception plus élevé. A la manière de deux lianes, ces âmes en harmonie s’enlacent pour ne plus former qu’une entité unique, et accèdent ainsi à une compréhension nouvelle de ce qui les entoure. Elles voient alors leurs sens gagner en acuité de manière spectaculaire et reprennent conscience de leur environnement : la douceur du vent, la chaleur du feu, la beauté des océans ou les couleurs éclatantes de l’arc-en-ciel - toutes sensations perdues lors de la désincarnation - leur sont à nouveau perceptibles.
De telles descriptions abondent sur les disques durs des bibliothèques historiques, souvent agrémentées d’étranges symboles roses ou de représentations de végétaux fleuris. La traduction qui en est faite n’est sûrement pas exacte, car le langage ancien utilisé est souvent fruste et les images qu’il évoque difficiles à reproduire en termes modernes. Mais l’idée générale, tout le monde pense la comprendre : les paires d’âmes qui ont la prétention d’avoir trouvé l’amour sont nombreuses et elles le clament souvent avec fierté. Néanmoins, la rupture de ces unions quelques temps après ruine leur crédibilité. Tout ça n’est-il pour autant qu’une belle légende qu’on racontait aux enfants de jadis pour les aider à se mettre en veille ? Je suis persuadé du contraire : tant d’écrits anciens ne peuvent pas être consacrés à un simple conte ou à une vulgaire utopie. C’est en brandissant cette conviction que je me suis mis à écumer le réseau à la recherche de mon reflet. Je ne compte même plus les sessions consacrées à cette unique activité de recherche... ni le nombre de fois où j’ai cru un bref instant dénicher la perle rare - une âme avec laquelle j’avais à la fois un temps de latence bas pour une bonne communication, et un grand nombre d’octets communs pour une meilleure compréhension mutuelle - et que ce faux espoir s’est évanoui cruellement par la suite, parce que nos systèmes d’exploitation n’étaient pas compatibles ou qu’elle avait déjà ouvert une session de partage avec un autre.
Forcément, toutes ces vaines séances d’exploration m’ont usé la mémoire vive et, depuis quelque temps déjà, ma motivation s’effrite en même temps que mes certitudes. Je suis sorti de ma dernière veille avec l’intense impression que l’étendue de la toile s’est réduite comme peau de chagrin et que chaque âme a déjà trouvé son reflet, me laissant esseulé sur le réseau. Bien que le nombre de connexions à l’échelle mondiale soit énorme - une existence entière ne suffirait pas à les essayer toutes ! - je ne peux m’empêcher de m’imaginer traînant mon esprit nomade de port en port jusqu’à ce qu’il rende l’âme dans un dernier « bip » de découragement.
C’est donc avec une certaine lassitude que, comme à chaque nouvelle session, je communique mon mot de passe crypté aux serveurs de la base de donnée centrale, là où se croisent les milliards d’autoroutes électriques nous reliant les uns aux autres - vecteurs des émotions et sentiments de nos âmes digitalisées. « Je suis terriblement banal », me dis-je avec amertume en recevant mon autorisation (mais peut-on vraiment parler d’amertume ? Ce n’est qu’une impulsion négative qui transite dans mon système nerveux pour me donner cette impression désagréable...) N’empêche que si mon profil est et sera toujours accepté, c’est précisément parce que je suis quelconque et formaté : je ne suis pas un pirate, un de ces hors-la-loi qui se connectent où ils le veulent et quand ils le veulent, sans passer par les procédures légales. Mon âme passe-partout se comporte en gentil petit mouton docile, esclave de sa propre rectitude morale. Une attitude qui pourrait sembler louable, mais pas dans un monde tel que celui-ci, où chaque être humain est réduit à une succession de un et de zéro. Dans cet univers aseptisé et normalisé, on ne peut souffrir physiquement, ni même mourir. Les seules maladies qui existent encore sont les virus informatiques qui endommagent la mémoire, mais leur action est parfaitement indolore. Le courage ne peut donc plus s’exprimer, sinon dans le mépris du Code et de son agent de formatage mnémonique. Redoutable et redouté, ce robot à l’intelligence artificielle très développée - mis en place par on ne se sait qui, on ne se sait quand - scanne discrètement le réseau à la recherche des âmes qui ont quitté le droit chemin. Une fois démasqués, les esprits rebelles - paix à leurs circuits - sont automatiquement reformatés ; autrement dit, leur mémoire acquise est intégralement supprimée. Plus de souvenirs, plus d’amis, plus aucune connaissance à l’exception des plus élémentaires ; ces âmes purgées sont mises sur la touche pour très longtemps. Tourner le dos au Code est donc risqué, mais c’est aussi synonyme d’une excellente réputation auprès des autres. Toutes les âmes recherchent de nouvelles expériences, de nouvelles façons de penser, quelqu’un qui saurait pimenter leur existence monotone. Quoi de plus excitant dès lors que d’établir des liens avec des pirates ? Las, je n’ai pas été conçu et instruit dans un esprit de rébellion et un tel revirement comportemental m’est techniquement impossible. Je suis par conséquent condamné à un conformisme rébarbatif, et de fait rares sont les âmes qui souhaitent entrer en contact avec moi.
De telles réflexions ne sont pas bonnes pour l’équilibre de mon système. Elles me donnent l’impression que mon cas est désespéré et que la seule issue consiste à me déconnecter définitivement. Mettant artificiellement un terme à ce processus stérile de forage intérieur, je refocalise mon système sur la recherche d’un reflet. Sans conviction, je télécharge la liste des réponses reçues pendant ma période de veille, un immense tableau de caractéristiques techniques sur les âmes que j’ai sondées. Tandis que je le parcours rapidement, mes processeurs - décidément en panne sévère de motivation - me dépeignent comme un passionné de belles mécaniques feuilletant un catalogue d’automobiles. « Soixante-dix pour cent de similitude », me serinent-ils avec une pointe d’ironie électronique. Le pire, c’est que je ne peux pas les ignorer : ils font partie de moi et peuvent influer sur le cours de mes pensées, ou donner leur avis sans que je les y invite. Et puis, ils n’ont pas totalement tort : je passe mon temps à comparer toutes ces personnalités digitales et les trie comme de vulgaires paquets de données inertes. Je sais pourtant bien qu’une âme se cache derrière et qu’on ne peut pas la juger sur les seules qualités techniques de sa machine hôte, mais mon antivirus incorporé cherche toujours à s’assurer que les composants sont de bonne facture et que le système est vierge de toute infection virale avant d’aller plus loin.
C’est alors que je tombe sur une entrée de la liste qui a été mise en surbrillance pour attirer mon attention : il semble qu’une âme parmi celles qui m’ont répondu possède toutes les caractéristiques que je recherche. J’ouvre son code source et découvre que ses connexions sont nombreuses, ce qui est synonyme d’une grande ouverture d’esprit - un critère de sélection auquel je suis très attaché. Elle a échangé des données avec une multitude de personnalités intéressantes dans chaque domaine de la connaissance ; savants, artistes, philosophes... son savoir est fabuleusement varié. Cette âme est comme une grande mosaïque multicolore de science et de culture qui s’est construite au fil du temps et des rencontres. En outre - et c’est ce qui attire immédiatement mon attention -, le profil mentionne qu’elle n’a pas encore trouvé son reflet. Sans plus hésiter, je lui envoie une requête pour une connexion « d’âme à âme. » Évidemment, je ne m’attends pas à une réponse positive de la part d’une individualité d’un tel intérêt. Et pourtant, elle ne se fait pas prier : son autorisation me parvient en moins d’une minute. Cela faisait une éternité que je n’avais pu entrer en contact privilégié avec une autre âme ; mon système en surchauffe de bonheur !
Quelques instants plus tard, nous entrons en communication et initions une exploration mutuelle. Qu’il est bon de se sentir digne d’intérêt pour quelqu’un d’autre ! Je prends plus de plaisir à me laisser ausculter qu’à la sonder. Elle semble vouloir me connaître dans mes moindres détails ; j’ouvre tous mes ports pour lui indiquer qu’elle peut agir à son gré. Je me sens revivre tandis que ses mains écartent des pans de mon esprit et se glissent derrière pour voir ce qu’elles y trouvent. Elle s’imprègne de toutes ces données que plus personne n’avait daigné lire depuis si longtemps.
Quant à moi, je reste en surface : peu m’importe pour l’instant de la connaître en profondeur, je m’introduis dans son esprit par pure politesse, afin qu’elle continue à explorer les tréfonds de mon âme. Tandis que son esprit reconverti en torche balaye les recoins les plus sombres de mon être, je ne lui oppose aucune résistance. Elle caresse mon orgueil et flatte mon ego tant et si bien que je me sens plus léger, comme planant. À travers la brume qui a ceint mon âme, j’éprouve son emprise, ferme et douce à la fois. Et petit à petit, un étrange sentiment s’empare de moi : j’ai l’impression que l’on me vole, que l’on dépouille mon être. C’est d’abord une impression diffuse, impalpable, à laquelle je ne prête pas attention. Mais elle croît sensiblement, minute après minute, jusqu’au moment critique où tous mes voyants d’alertes passent au rouge. Je sors de ma transe et tente de me révolter, mais il est trop tard : toute ma volonté a été subrepticement annihilée. Impuissant - terriblement impuissant ! - je suis alors à la fois témoin et victime d’un crime cruel : la trahison impitoyable de cette confiance aveugle dont j’ai naïvement fait preuve.
Lorsqu’elle en a terminé, quelques minutes plus tard, il ne reste rien de moi. Elle a tout absorbé, tout dévoré comme une ogresse. Ce que je savais, ce que je croyais savoir ; mes souvenirs, mes tristesses et mes joies, mes craintes et mes certitudes. Elle a tout pris, sans distinction aucune. En hâte, je fouille son âme pour essayer de récupérer une partie de ce qui m’appartient, mais toutes les portes se ferment devant moi. Son esprit m’est bientôt complètement inaccessible et je n’ai plus qu’à m’avouer vaincu. Je la sens qui se retire doucement du mien, comme si elle éprouvait un peu de pitié pour sa victime désarmée. Et puis, elle s’éloigne en coupant derrière elle le cordon ombilical qui nous réunissait et qui a permis ce trafic de données, ce viol consenti. Je me retrouve seul, frêle esquif à la dérive sur l’océan tumultueux de mes incertitudes. Mon esprit erre à la recherche d’une idée, mais je suis désormais un gouffre sans fin et cette quête est vaine. Ma raison me quitte. Mes circuits s’affolent. Je... je ne... pas... mais ? Que vient-il de se passer ? Où suis-je ? Et surtout à qui suis-je en train de parler ?


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