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Concours de la meilleure nouvelle 2006


--- Accès refusé

Nouvelle lauréate 2006




Adrien BURKI


Voici le texte gagnant au concours de la meilleure nouvelle 2006 : Accès refusé d’Adrien Bürki
Ont été retenus aussi par le jury : Etats d’âme de Mathieu Ackermann, Le rêve de Jason de Sébastien Rochat et Évasion de Pierre-Jean Arduin.
Le réglement du concours se trouve ici.
Bravo à tous ceux qui ont participé, qu’ils aient gagné ou non. Si vous n’avez pas gagné cette année, nous vous invitons à tenter votre chance, l’an prochain. Nous nous réjouissons d’ores et déjà de découvrir les nouvelles du prochain concours.



***

« Qui veut de moi et des miettes de mon cerveau ?
Qui veut entrer dans la toile de mon réseau ? »
Bertrand Cantat

L’HOMME de ce temps, s’il entend parvenir à infiltrer la seule société digne de ce nom, c’est-à-dire la haute, autrement dit s’il désire que l’argent lui appartienne au lieu d’appartenir lui-même au pouvoir de l’argent, se doit de ne pas laisser ses scrupules entraver sa marche en avant. Certes l’altruisme. Certes la veuve, et certes l’orphelin. Certes la serviabilité. Faire sa profession, de rendre service est une noble tâche dont s’acquittait soigneusement Kramer, et peu importe en fin de compte que ce ne fût pas par esprit chevaleresque, mais par pure vénalité ; le langage de l’argent en vaut bien un autre. Jadis passé maître dans l’art de la piraterie informatique, quelques condamnations avaient hâté sa réflexion et il officiait à présent sous la bannière plus noble de corsaire, monnayant ses compétences aux oublieux, aux distraits et - hélas ! séquelles de ses exploits d’antan - parfois à quelques individus aux intentions moins pures.
Il ne se trouvait pas dans le monde un seul système informatique capable de soutenir les assauts de Kramer. Aucun code, aucun cryptage, eut-il été conçu par les professionnels les plus retors, ne lui résistait bien longtemps. Dans le vaste marché de l’assistance cybernétique, Kramer faisait figure de héros, et son statut de self-made-man n’y était pas pour rien, même s’il avait définitivement gommé en lui les plus infimes traces du modeste et docile employé de bureau d’autrefois qui s’évertuait des nuits entières à potasser son code dans une chambre de bonne. Et de fait, on ne pouvait voir en lui qu’ambition féroce, cynisme, arrogance et goût de l’argent : en fin il était arrivé quelque part, et entendait bien y rester.
Pour demeurer au sommet de la pyramide, il ne ménageait pas ses efforts et travaillait plus de douze heures par jour. Jour et nuit sur les routes, au volant de son automobile, se heurtant au trafic, nomade d’un genre nouveau il dévorait les distances. Pas de favoritisme, pas de snobisme, tout salaire étant bon à prendre il étendait sa clientèle des informaticiens du dimanche aux inspecteurs du net, des ménagères aux présidents directeurs généraux, des étudiants farceurs aux e-malfrats. Que ce soit pour un code d’identification égaré, un accès interdit à des informations capitales, un simple décryptage de données, ou des prestations plus spéciales et dont je ne prendrai pas ici le risque d’en dévoiler trop, il intervenait sur un simple appel, traquait le problème à la source et proposait une gamme de prix échelonnée qui mettait véritablement le dépannage et le piratage à portée de toutes les bourses. Ses clients, satisfaits, conservaient précieusement sa carte et ne manquaient pas de le recommander autour d’eux, si bien qu’il possédait un fichier d’adresses impressionnant où cohabitaient les grands noms qui lui donnaient gratification et renommée, et les insignifiants qui lui donnaient juste ce qu’il faut de bonne conscience.
Justement, la propriétaire de cette maison, malgré les tentatives d’apparat que laissait voir le parc du domaine, devait appartenir à la seconde catégorie, pensa-t-il tandis que le gravier de l’allée l’escortait en criant sous ses roues jusqu’à la porte d’entrée. Cadeau de décès du mari, sans doute. Une belle bâtisse ; une fenêtre de l’étage était fendue. Sept ans de veuvage obstiné apparemment, à en croire l’environnement morne et feutré, et peu de goût pour les ravalements.
En revanche le visage de la femme encore jeune qui lui ouvrit rendait superflue toute opération de ravalement. Kramer en apprécia le modelé cependant qu’il se présentait. Les actions successives qui le menèrent ensuite à sa place de travail : tendre sa carte de visite, abandonner sa veste, se laisser guider jusqu’au sommet de l’escalier, lui permirent un examen plus complet ; finesse de la main ; délié des mouvements ; vue générale et respective des harmoniques arrières. Puis sa conscience (professionnelle, bien sûr : quelle autre ?) reprit le dessus et il alluma l’ordinateur dans un vrombissement d’envol.
Le dossier Pertuis ne laisserait pas dans les annales du forçage de système le souvenir d’une exécution laborieuse. La brave dame tenait à récupérer des documents appartenant à feu son mari, bel et bien décédé comme Kramer l’avait imaginé, mais depuis sept petites semaines et non sept ans. Quand elle vint interrompre son travail après un gros quart d’heure pour lui apporter une tasse de café, Kramer estima qu’il ne lui en faudrait qu’un de plus pour en avoir terminé. Une affaire menée rondement, et un nombre rond sur la facture. Mais se penchant pour déposer la tasse à droite du bureau, Laure Pertuis poussa légèrement Kramer de l’épaule ; un instant distrait, le regard de ce dernier tomba sur la façon qu’avait une mèche de ses cheveux de se courber vers le haut, derrière l’oreille, et il y avait là une dissymétrie intolérable que spontanément il entreprit de corriger en rabattant le petit épi dans une configuration plus ordonnée. Sa main à mi-chemin de son but, il réalisa tout à coup que ce geste paraîtrait déplacé, et il s’interrompit. La jeune femme n’avait rien remarqué, ni la mèche ni le geste, ni l’Espace et le Temps qui se déchiraient dans un vacarme cyclopéen, déversant sur le monde des armées d’Archanges et de Fracas éclatants dont les trompettes annonçaient l’entrée en scène de la Destinée implacable. Elle dit je vous laisse et quitta la pièce, laissant en effet Kramer, sur sa chaise, réduit à l’état d’un petit tas de cendres.
S’il avait pu retenir son bras, il n’avait en revanche rien pu faire pour rappeler à la raison son imagination, qui avait élevé devant lui la vision d’une scène inaugurée par deux doigts passés dans une chevelure et se développant rapidement de façon non linéaire et anarchique d’où s’érigeaient des images éparses : la brune veuve rabattant le cadre contenant le portrait de feu son époux avant d’ôter l’épingle qui retenait ses cheveux ; la tasse de café glissant à terre, non encore entamée, et éclatant en miettes ; sa main à lui jouant avec sa mèche de cheveux à elle ; ensuite, ça devenait carrément fleur bleue, et Kramer, percevant quant à lui distinctement vacarme, Archanges et Destinée tonitruants, réalisa avec terreur que cela portait un nom bien précis, et que ce nom était amour.
C’est ainsi que Laure le retrouva quelques minutes plus tard en venant prendre des nouvelles de l’avancée des travaux, le regard plongé dans le vide virtuel que son corps avait laissé auprès de lui, la main à demi levée dans l’esquisse de son geste inachevé.

  • Alors, fit-elle d’un ton enjoué, ça avance ?
  • Oui, entonna-t-il machinalement,

puis

  • Mais ça va être plus long que prévu. Votre mari avait semble-t-il remarquablement protégé ses fichiers.
  • C’est étrange. Il n’y connaissait à peu près rien en informatique.
  • Il a dû faire appel à un spécialiste. Cela dit, j’en viendrai à bout, mais il va me falloir plus de temps.
  • Prenez le temps qu’il vous faudra. Et faites comme chez vous, conclut-elle avant de retourner vaquer.

Alors débuta son labeur pénélopéen. Les documents du défunt Pertuis depuis longtemps récupérés, il s’inventa des obstacles surmontables au prix d’efforts considérables, il édifia des systèmes complexes, des barrières étanches, il bâtit lui-même le labyrinthe dont il devait chercher l’issue. Chaque matin il arrivait à neuf heures et demie et ne quittait son poste qu’au crépuscule tombant après une longue journée de travail feint. Laure Pertuis paraissait aux petits soins pour son hôte, lui portant le café à onze heures, des biscuits à seize, mettant un couvert pour lui à midi. Ces instants partagés poussaient Kramer à des sommets d’espoir et de félicité inédits pour lui. Il se montrait courtois comme jamais, s’essayait plaisantin, se découvrait bavard. Agent double, il testait les stratégies d’approche échafaudées au cours de ses insomnies, déployait toutes ses forces pour venir à bout de la citadelle imprenable que représentait la veuve. Il avait face à lui le plus complexe des systèmes auquel il eût jamais été confronté. A aucun moment Laure ne montra de signe d’impatience, mais elle s’enquerrait régulièrement des résultats obtenus dans la quête d’investir l’ordinateur de son défunt époux. Il soupirait et hochait la tête d’un mouvement qui se voulait encourageant.
Un jour, alors qu’il ramenait sa tasse vide à la cuisine, il entendit, venant de la chambre de la veuve, comme un soupir étouffé. La porte était entrouverte ; il frappa doucement et n’obtenant pas de réponse, il poussa le battant. Laure se tenait assise sur son lit, face à la fenêtre, la tête baissée. Lorsqu’elle l’entendit approcher, elle se tourna vers Kramer. Même dans le contrejour, on voyait qu’elle avait pleuré. Je peux m’asseoir ? demanda-t-il avec une douceur dont il ne se serait pas cru capable. Elle fit signe qu’oui, un tout petit signe qu’il sut interpréter, là encore à son propre étonnement. La jeune femme lui ouvrit alors son cœur et lui montra tout le gros qu’elle avait dessus. A la fin de sa tirade, Kramer prit son épaule dans sa main et se penchant vers elle, l’embrassa. Elle se dégagea vivement, et les ressorts du lit quand elle s’en leva tonnèrent comme une gifle. Pardonnez-moi, marmonna Kramer, je suis vraiment désolé. Je ne voulais pas... - Ce n’est rien, répondit-elle cependant qu’il quittait la chambre. Ce n’était rien, vraiment ? Il apprenait soudain à ses dépens qu’une différence fondamentale entre l’homme et la machine réside en leur comportement face à l’erreur : avec l’humain on ne pouvait pas se borner à redémarrer le système et reprendre comme si de rien n’était. L’homme garde un souvenir tenace des affronts et des égarements C’est à propos de lui, et non de l’ordinateur, qu’il conviendrait de parler de mémoire vive.
A l’heure de rentrer chez lui ce soir-là, Kramer s’excusa auprès de Laure Pertuis de s’être montré indélicat, Laure Pertuis s’excusa de s’être montrée dure, et leurs relations reprirent un tour cordial. Et Kramer réintégra le cercle monotone des espoirs.
Les semaines passent vite et voici que trois mois plus tard il en était toujours au même point, ou un peu plus avancé mais à peine, avec juste assez peu de sens des réalités pour croire discerner de temps à autre des signes d’encouragement, des attitudes qu’il prenait pour des progrès, comme s’il s’était agi d’un parcours d’obstacles tout tracé dont chaque haie franchie rapprochait le but à atteindre.
Mais l’acuité de son regard, pour émoussée qu’elle fût par le voile dont Laure l’avait aveuglé, remarquait quelquefois un élément discordant. Au fond de lui il se savait piétiner, et plus encore, il voyait que l’amabilité de la veuve se teintait chaque jour davantage d’impatience. Trois mois, c’était trop long, même pour un problème coriace. Surtout, ces difficultés contredisaient la réputation d’excellence qui le précédait partout (et qui justifiait l’altitude de ses honoraires), et devaient semer le doute sur ses véritables intentions. Non que Laure eût deviné les sentiments dont elle était l’objet, mais elle ne pouvait pas ne pas songer qu’il y avait anguille sous roche. A Kramer il ne restait plus guère de temps avant de devoir s’avouer vaincu.
Et il y serait contraint tôt ou tard. Tôt ou tard en effet il lui faudrait bien reconnaître qu’il n’avait jamais eu l’ombre d’une chance de s’immiscer dans le cœur de la veuve Pertuis. Le mal était fait avant même qu’il engage son automobile sur les graviers de l’allée, et à aucun moment la tendance n’aurait pu s’inverser. La découverte en lui de plus d’humanité qu’il n’aurait cru y trouver ne servirait de rien. Mais il n’était pas prêt à le reconnaître : lui le spécialiste, lui le professionnel, lui qui ouvrait toutes les mémoires, qui savait forcer les systèmes les plus rétifs, lui qui venait à bout des accès les plus refusés, qui savait décrypter les secrets les plus profondément enfouis, lui, le maître des rouages, ce n’était pas possible que l’organisme imparfait d’une bête machine humaine parvienne à lui résister !


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