FLASH INFORMATIQUE FI

Concours de nouvelles 2003


Virus

Nouvelle sélectionnée par le jury




Adrien BURKI


«  Les idées qui vous occupent m’occupent aussi, je vais même au-delà, mais à l’heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois, quand la flamme est faible, trop d’huile éteint la lampe, il y a des choses qu’il faut taire, des lueurs qu’il faut voiler, des perspectives qu’il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent *.

« La science est comme une maladie,
une maladie qui progresse
en transformant le monde et en le dévorant aussi. »
Georges Duhamel

- Taisez-vous donc, pauvre imbécile ! Gardez votre pompeux monologue pour vos conférences ! Allez-vous me dire enfin ce que vous venez faire ici !?

Le professeur Armand Morbe perdit d’un coup de sa superbe. Il baissa les bras, son dos se voûta.

« Pourrais-je entrer un instant ? demanda-t-il, l’air penaud. Je voudrais voir votre collection. »

L’autre lui claqua la porte au nez.

Fulminant, Basile Agrippa descendit dans sa cave pour retrouver son calme. La cave n’avait de cave que le nom et la profondeur : c’était une vaste pièce crépie de blanc couverte d’étagères sur trois de ses côtés ; les étagères portaient une multitude de flacons de verre étiquetés qui luisaient sous les ampoules du plafond. Basile saisit un flacon au hasard et en huma voluptueusement le contenu.

Basile Agrippa collectionnait les virus. Il en possédait près de onze mille. Inlassablement il parcourait le monde, prospectait dans les contrées les plus délaissées comme dans les autobus bondés des heures de pointe, recueillait les postillons, subtilisait les mouchoirs usagés, guettait les miasmes, traînait dans les salles d’attentes des médecins en quête de nouveaux spécimens à épingler. Depuis qu’il avait pris sa retraite de son métier d’informaticien, sa passion accaparait l’entier de son temps et de ses moyens. Mais les sommes immenses investies dans l’aménagement de son laboratoire n’étaient rien en comparaison du plaisir qu’il éprouvait à noter sur une étiquette de sa belle écriture fine le nom du nouveau venu, à placer le flacon à côté de ses semblables et parfois, lorsqu’un souci s’emparait de lui, à libérer le virus pour jouer avec lui.

En effet Agrippa ne connaissait pas la maladie. Jamais microbe n’avait eu raison de lui, malgré son corps malingre et son âge avancé. Il laissait donc sans crainte, dans le confinement de sa cave, voleter autour de lui les fièvres les plus meurtrières, les grippes les plus sournoises et les bacilles les moins sympathiques. Une fois rasséréné, il retirait le couvercle du flacon et le virus retournait s’y tapir.

Le vieillard avait à peine replacé la variole dans sa prison de verre que la sonnette de la porte d’entrée se remit à faire des siennes. A deux doigts de replonger dans sa colère de tout à l’heure, il monta l’escalier, lorgna par le judas : le professeur Morbe se tenait sur le seuil. De guerre lasse, Basile lui ouvrit.

« Je vous en prie, écoutez-moi : vous seul pouvez nous aider. Je voudrais voir vos virus.

- Qui vous en a parlé ?

- L’article, vous vous souvenez ? Il y a treize ans »

Un peu, qu’il s’en souvenait ! Des années auparavant, il avait accordé une interview à un journaliste débutant qui avait pondu quinze lignes ineptes destinées à passer inaperçues ; sauf que trois jours après la parution de l’article, des inconnus avaient brisé à coups de pierres les fenêtres de sa maison. Puis Basile Agrippa et sa collection étaient retombés dans l’oubli. Et voilà que ce professeur se pointait à cause de cet entrefilet minable !

« Vous voulez voir ma collection, alors ?

- S’il vous plaît. »

Avec une moue renfrognée, Basile lui fit signe de le suivre. Ils descendirent l’escalier étroit et pénétrèrent dans la cave. Sitôt qu’il aperçut les parois couvertes de petits bocaux, Armand Morbe sentit ses jambes peiner à le soutenir : c’était au-delà de ce qu’il avait imaginé.

« Combien y en a-t-il ?

- Presque onze mille, répondit Basile avec une pointe de fierté. Et quelques spécimens rares, la Peste noire du XIIIe siècle, chaque grippe depuis mille neuf cent quarante-sept, et des maladies éteintes dont l’unique exemplaire restant se trouve dans cette pièce

- Vous êtes l’homme qu’il nous faut, monsieur Agrippa. »

Le professeur Morbe dirigeait actuellement une équipe internationale de chercheurs basée en Angleterre qui mettait tout en oeuvre pour tenter de découvrir un remède à une nouvelle maladie qui après avoir décimé en Australie des troupeaux entiers de moutons commençait à faire ses premières victimes humaines. Pour l’instant, l’incurabilité de ce virus restait secrète pour ne pas affoler la population, mais les risques de propagation, voire de pandémie, croissaient chaque jour. La proposition que le professeur fit à Basile fut la suivante : s’il acceptait de collaborer avec lui, il recevrait un échantillon du virus inconnu. Son rôle se bornerait à mettre sa collection à la disposition de l’équipe de Morbe, qui grâce à un dispositif informatique d’avant-garde établirait le code génétique de chacun de ces virus, ce qui fournirait une colossale banque de données. En comparant le génome du virus australien avec ses onze mille prédécesseurs, on parviendrait sans doute à découvrir des pistes pour élaborer un traitement. Rien ne changerait pour Basile ; il conserverait l’entier de sa collection plus un exemplaire unique du virus qu’il aurait contribué à abolir. Le vieil homme montra une hésitation de principe, mais la lueur nichée dans son oeil à l’idée d’enrichir sa collection sans bourse délier ne laissait pas de doutes sur son assentiment.

L’on se mit au travail : un matériel sophistiqué fut installé dans la cave de Basile Agrippa, un encombrant ensemble d’ordinateurs, d’écrans, d’appareils d’observation et d’analyse pointus et clignotants, puis d’un générateur électrique après que les plombs eurent sauté par trois fois. Durant de longues semaines, des scientifiques et des médecins en blouse blanche se relayèrent nuit et jour pour que la tâche fût menée à bien dans les délais les plus brefs. Malgré son intérêt encore vivace pour l’informatique - le professeur l’autorisa même à mettre parfois la main à la pâte - Basile avait de plus en plus de mal à ne pas perdre définitivement patience et démolir à coups de canne ces engins insupportables et ces bonshommes qui l’étaient tout autant. Seule la perspective d’ajouter un nouveau flacon portant à l’étiquette influenza australianensis agrippa le poussait à la résignation.

Enfin c’y fut. Un matin, descendant à la cave voir ce que fabriquaient ces bougres de chercheurs, Basile les croisa qui emportaient de volumineuses boîtes et des mètres de câbles. La cave était déjà à-demi débarrassée de ses appareils. Le professeur Morbe souriait largement au centre de la pièce, son ordinateur portable sous le bras.

« Voilà, monsieur Agrippa, nous en avons enfin terminé avec vos petits protégés ! Toutes les données nécessaires sont là-dedans, ajouta-t-il en brandissant l’ordinateur. Dès que je serai de retour dans mon laboratoire, je les transmettrai à mes collègues australiens et américains afin qu’ils procèdent à leur dépouillement et qu’ils puissent les mettre en relation avec notre virus. Nous ne tarderons pas à connaître les premiers résultats. »

Pendant qu’il parlait, on avait fini d’emporter le matériel. Armand Morbe tira de sa poche un petit flacon en tout point identique aux autres.

« Chose promise, chose due, dit-il au vieil homme en lui remettant le virus mortel. Faites-en bon usage ; c’est-à-dire, n’en faites pas usage ! »

Basile remercia et raccompagna le professeur à la porte.

« Vous savez, monsieur Agrippa, votre contribution aura été fort précieuse : avec cette exceptionnelle banque de données, nous allons bientôt être capables d’éradiquer dans l’oeuf bon nombre des nouveaux virus et mutations qui surgiront. Grâce à vous, vous aurez à l’avenir bien du mal à dénicher de nouvelles pièces pour votre collection, j’en ai peur ! Merci, cher monsieur ! »

Armand Morbe ouvrit un radieux sourire et quitta la demeure et la vie de Basile Agrippa. Dans l’avion qui le ramenait à Londres où se trouvait son bureau, il parcourut la liste des virus désormais décryptés, ému. Cet Agrippa n’était en fin de compte pas aussi misanthrope et égo•ste qu’il feignait de l’être.

Un meyle apparut dans un coin de son écran. Armand l’ouvrit : il était signé d’Agrippa.

« Professeur,
Je n’avais pas réalisé que ma contribution ouvrait de si larges perspectives dans la recherche médicale. Puisque vous n’aurez plus à avoir recours à mes services, permettez-moi de vous envoyer ceci qui pourrait être efficace et que je vous mets en pièce jointe. Lisez-la avec attention.
Basile Agrippa »

Armand Morbe ouvrit d’un clic attendri le fichier attaché. Rien ne se passa au premier abord, puis le professeur s’aperçut avec horreur que les virus lentement déchiffrés disparaissaient un à un, à toute allure, de la mémoire de l’appareil. En quelques secondes, des mois de travail et de folles espérances furent anéantis.

Loin au-dessous, assis au clavier de son ordinateur, le vieux Basile Agrippa, environné de lèpres et de tréponèmes, le virus qui portait désormais son nom perché sur l’épaule, riait à gorge déployée.

* Ndrl : la nouvelle devait commencer par cette phrase tirée d’une lettre de Victor Hugo à Gustave d’Eichtal datée du 26 octobre 1849. Correspondance, Tome II, de Victor Hugo, Albin Michel.



Cherchez ...

- dans tous les Flash informatique
(entre 1986 et 2001: seulement sur les titres et auteurs)
- par mot-clé

Avertissement

Cette page est un article d'une publication de l'EPFL.
Le contenu et certains liens ne sont peut-être plus d'actualité.

Responsabilité

Les articles n'engagent que leurs auteurs, sauf ceux qui concernent de façon évidente des prestations officielles (sous la responsabilité du DIT ou d'autres entités). Toute reproduction, même partielle, n'est autorisée qu'avec l'accord de la rédaction et des auteurs.


Archives sur clé USB

Le Flash informatique ne paraîtra plus. Le dernier numéro est daté de décembre 2013.

Taguage des articles

Depuis 2010, pour aider le lecteur, les articles sont taggués:
  •   tout public
    que vous soyiez utilisateur occasionnel du PC familial, ou bien simplement propriétaire d'un iPhone, lisez l'article marqué tout public, vous y apprendrez plein de choses qui vous permettront de mieux appréhender ces technologies qui envahissent votre quotidien
  •   public averti
    l'article parle de concepts techniques, mais à la portée de toute personne intéressée par les dessous des nouvelles technologies
  •   expert
    le sujet abordé n'intéresse que peu de lecteurs, mais ceux-là seront ravis d'approfondir un thème, d'en savoir plus sur un nouveau langage.