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Concours de nouvelles 2003


SIC TRANSIT GLORIA MUNDI (Ainsi passe la gloire du monde)

Nouvelle sélectionnée par le jury




Martina VALLOTTON


«  Les idées qui vous occupent m’occupent aussi, je vais même au-delà, mais à l’heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois, quand la flamme est faible, trop d’huile éteint la lampe, il y a des choses qu’il faut taire, des lueurs qu’il faut voiler, des perspectives qu’il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent *.

Je scrutai le visage de l’homme qui s’exprimait ainsi. Son profil, quelque peu simiesque, se détachait distinctement à la lueur du feu de cheminée. Des chimères... Il ne semblait pas être au courant de ce qui était en train d’arriver. Ou était-ce une entrée en matière étrangement cynique de sa part ?

A l’époque ou je l’avais connu, le professeur Bauer était quelqu’un de transparent, de net. Son intelligence prodigieuse était vouée toute entière à la science et au service de l’Humanité, sa formidable capacité de travail consacrée à son grand rêve : L’éradication de la pollution sur Terre.
Il avait été à l’origine du développement d’une nouvelle espèce végétale dotée d’extraordinaires propriétés anti-polluantes. Cette "plante mère", crée par manipulation génétique à partir d’une série d’espèces existantes, avait été optimisée à l’aide d’un microprocesseur de dernière génération, greffé dans les racines. Celui-ci exerçait le contrôle du développement de la plante, en fonction de l’étendue souhaitée, et en assurait l’adaptation dynamique aux plus diverses configurations climatiques.
Ce fût l’origine des toitures végétales anti-polluantes et la naissance du trust à capital pluri-étatique "BioRoof Inc.". Une décennie plus tard les toitures végétales devenaient monnaie courante et la pollution de l’air en était sensiblement diminuée.
Maintenant cette formidable réussite tournait en cauchemar.

- Un petit verre ? C’est une gentiane excellente - me proposa-t-il, affable. Je refusai d’un signe de tête. - Mais excusez mon interruption. A quoi dois-je l’honneur de votre visite ?
Je rassemblai mes idées avant de répondre.
- Je suis venue en représentation du Conseil Mondial pour la Haute Sécurité de la Planète et des Peuples. Une catastrophe planétaire se profile. Il est urgent d’intervenir au plus vite.
J’évoquais les images effroyables du débordement des toitures végétales à Mexico City. Racines, branches, feuillage se confondant en un amas grouillant, puis se déployant et se redéployant à la manière de gigantesques éventails irisés, couverts de fleurs nées pour éclore violemment. Une masse végétale déchaînée et incontrôlable avançant inéluctablement dans la ville, semant le chaos et la destruction. Quelques semaines plus tard, un tableau semblable avait lieu à Tokyo et bientôt des signes alarmants apparaissaient sur les toitures végétales des principales villes du sud-est asiatique. Je lui expliquai que le Conseil avait décidé de faire appel à lui car il était, en fin de comptes, le père légitime de la créature. J’étais donc venue dans le but de le convaincre de collaborer avec nos chercheurs, afin d’enrayer l’avance monstrueuse de ces plantes.

Décidé à s’isoler du monde à la suite de sa brutale destitution de la direction scientifique de BioRoof Inc., le Professeur avait décidé de s’installer en Angleterre, pris de sympathie, disait-on, par Sa Majesté qui l’avait jadis ennobli et déclaré "Bienfaiteur de l’Humanité". Il avait investi le montant intégrale de son prix Nobel en Bio-informatique dans la remise sur pied de la grande demeure de style edouardien, nichée dans une campagne reculée, où nous nous trouvions en ce moment même.

Je lui exposai les quelques hypothèses qui avaient été formulées pour expliquer l’origine de la monstrueuse déviance de ces plantes. Entre autres, on parlait d’une supposée faille au sein de l’un des programmes génériques. La possibilité d’imputer la dégénérescence de ces plantes à une pollinisation équivoque avait aussi été évoquée (d’après certaines rumeurs non confirmées, une abeille mutante en provenance de l’Italie avait été trouvée près de l’un des lieux sinistrés).
Je vantais la grandeur de son oeuvre initiale, j’appelais à son amour pour l’Humanité, représentée par les foules anonymes qui souffraient des suites de la catastrophe en ce moment même. Je le supplia enfin de collaborer avec le Conseil.
Au bout de mon récit, je m’arrêtai haletante, toute mon existence, passée et future, suspendue à ses lèvres. Sa réponse ne se fit pas atteindre :
- Furia in tegulis, hein ? Deo iuvante ... - déclara-t-il.
- Pardon ?
- Madame, la seule chose que je puisse vous dire, c’est que c’est toujours une bonne chose que de parler aux plantes. Leur raconter des histoires par exemple, ou bien votre journée, n’importe, pourvu qu’elles sentent que vous les aimez !
Je m’imaginai en train de raconter ma journée à l’une de ces racines nerveuses et gluantes, capables de perforer une dalle de béton comme du beurre. J’avais mis tant d’espoir en cet homme et en son savoir... Je m’effondrai. J’éclatai en sanglots comme un enfant désespéré.
- Allons, allons - dit-il en me tendant son mouchoir - ça va aller, ne vous en faites pas.
Il s’éloigna vers la fenêtre ou il resta un long moment à regarder dehors, jusqu’à ce qu’il se retourna vivement en me disant :
- Très bien. Vous l’aurez voulu. Je vous ai pourtant averti. Mais, en fin de comptes, qui suis-je pour questionner l’inévitable ? Venez avec moi.
Je le suivais, encore en larmes, au travers quelques pièces en enfilade jusqu’à arriver à ce qui semblait être une salle de jeux. Il s’approcha d’une table de billard et disposa une paire de billes sur le tapis. - Bille rouge, poche du coin gauche, bille verte au milieu, bille noire à l’angle opposé. -dit-il, puis il choisit une queue, se pencha, visa quelques secondes et joua. Un mécanisme se déclencha à l’intérieur du billard dévoilant une cachette, jusqu’à là invisible. Il en sortit deux feuilles de papier et les posa en face de moi.
L’une d’entre elles était une carte de la région avec quelques croix rouges griffonnées dessus. L’autre était un dessin enfantin, représentant un cochon ailé muni d’une sorte de trompette à la place du groin.
- Ne me regardez pas comme ça - me dit-il - Je vous assure que cet être existe. Je l’ai vu moi-même. Trois fois. La première, c’était ici. - il signala l’une des croix sur la carte - Il volait à une centaine de mètres d’altitude. Le jour était très clair et je l’ai vu distinctement. La deuxième, ici, près des lacs. La troisième fois j’ai eu une chance extraordinaire : J’étais caché à l’orée de la forêt, lorsque soudain il est venu poser à quelques pas de moi. Il s’est dirigé vers les arbres en émettant de sons très particuliers, sur quoi les arbustes et les ronces lui ont ouvert le passage. N’est ce pas merveilleux ? - Il me tendit les feuilles de papier. - Maintenant c’est à votre tour de jouer. Pour moi, la partie vient de finir.

A la levée du jour je m’éloignais de la propriété au volant de ma Corvette décapotable.
Je songeais avec un certain malaise au rapport que je devais rédiger à l’attention des membres du Conseil, ce d’autant que le Professeur avait semé le doute dans mon esprit quant à sa capacité à affronter ce cauchemar. Etait-ce l’absinthe...
A l’aide de la carte du Professeur je parvins à l’endroit ou il disait avoir vu le troisième spécimen. Je parquai la voiture et rentra dans les bois à pied, non sans une sourde crainte du fait de me trouver à la merci de tant de végétation, n’était-elle inoffensive. Je n’avais avancé plus d’une cinquantaine de mètres, que je trébuchai sur une racine et tombais. J’étais encore à quatre pattes, que je me trouvai face à face avec l’un de ces cochons en vol stationnaire. Je m’évanouis sur le coup.

A mon réveil j’étais dans le plus profond de la forêt, entourée de douzaines de ces êtres qui évoluaient dans un vacarme de battement d’ailes, grognements et sons incompréhensibles. L’un d’entre eux, muni d’une trompette un peu plus grande que ses congénères, se tenait en face de moi, guettant mon réveil. Je parvins à articuler quelques mots. A guise de réponse, il m’adressa une série de sons incompréhensibles mais étrangement enveloppants, presque harmonieux. Entre-temps, le silence c’était fait autour de nous.
Encouragée, je me levais, pris une branche qui traînait par terre et me mis à dessiner sur le sol une maison avec des feuilles géantes sur le toit, accompagnée du mot HELP en tous les langages, analogiques et numériques, qui me venaient à l’esprit. Suite à quoi ils commencèrent à s’agiter à nouveau. Une sorte de rire saccadé, semblable au chant d’accouplement des lions de mer, s’ajouta au vacarme qui avait repris de plus belle. L’un d’entre eux me jeta une poignée de glands, un autre frôla mes cheveux de sa trompette, un troisième me souffla quelque chose à l’oreille. Peu à peu, ils se dispersèrent et je restai plantée la, mon bâton à la main, les glands intactes à mes pieds.
Le moment de partir était arrivé. Je parvins donc à m’éloigner discrètement. Au bout de quelques heures d’avancer péniblement dans un sous-bois qui s’épaississait de plus en plus, je compris que la végétation me barrait le passage. Et ce n’était pas un hasard. J’étais prisonnière des cochons volants.

Aujourd’hui je suis toujours dans les bois. Quelques années se sont écoulées. Je me nourris de racines et de baies de saison, parfois même de glands. Je dors à la belle étoile et m’enduis le corps de boue mêlée à des fibres végétales pour me protéger des piqûres de moustique.
A force de côtoyer mes ravisseurs, j’ai fini par apprécier certaines de leurs coutumes. Je suis même parvenu à comprendre les rudiments de leur langage, mon propre vocabulaire restant très limité du fait de la morphologie de mes cordes vocales. Au fil des années, je suis devenue pour eux une sorte d’objet extravaguant mais familier, auquel, peu à peu ils ont cessé de faire attention.
Dernièrement j’en ai profité pour faire des petites escapades. Au cours de l’une d’entre elles, j’ai retrouvé la Corvette, presque ensevelie dans la verdure, rouillée et sans une goutte d’essence, mais intacte. Il y avait aussi mes affaires sur le siège avant. Parmi eux, la carte de la région qui me donna le professeur Bauer, presque illisible, et mon mini-ordinateur bien protégé dans sa calotte, grâce auquel j’ai pu fixer peu à peu ces mots, ailleurs que dans ma mémoire défaillante.

VOUS, qui lisez ce message : Pouvez-vous me dire ce que s’est passé dans le Monde entre-temps ?

* Ndrl : la nouvelle devait commencer par cette phrase tirée d’une lettre de Victor Hugo à Gustave d’Eichtal datée du 26 octobre 1849. Correspondance, Tome II, de Victor Hugo, Albin Michel.



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