FLASH INFORMATIQUE FI

Concours de nouvelles 2003


Meurtre en blanc

Nouvelle sélectionnée par le jury




Ugo BILATI


«  Les idées qui vous occupent m’occupent aussi, je vais même au-delà, mais à l’heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois, quand la flamme est faible, trop d’huile éteint la lampe, il y a des choses qu’il faut taire, des lueurs qu’il faut voiler, des perspectives qu’il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent *. Cette flamme dont je vous parle est la Connaissance, don du Seigneur. L’huile qui la nourrit, notre volonté d’y accéder et de la parfaire. Mais seul Dieu peut nous instruire, et cela d’une seule et unique manière, par la voie des Evangiles. Non, il est faux de dire que ces idées m’occupent, car en réalité, elles me préoccupent, m’obsèdent même. Comme vous, d’ailleurs, à qui j’adresse, à l’instant où j’écris, mes inquiétudes sur ce sujet. Peut-on en effet permettre, au nom de cette science impie que l’on nomme Médecine, cette profanation de l’homme par l’homme ? Peut-on seulement tolérer que l’on prenne le corps du mort comme objet d’étude ? Ce corps, d’une perfection absolue, fait d’une argile divine, Ïuvre du Tout-Puissant ? Enfin n’allons-nous pas, en bravant sa volonté, au devant de sa Colère et le voir frapper ces êtres sacrilèges, qu’il a lui-même façonné à son image pour le servir et non pour le défier ?

Mon ami, permettez que nous partagions nos points de vue et faites-moi part, vous aussi, de vos réflexions."
Extrait d’une lettre à un ami philosophe, anonyme, XIVe siècle

C’est avec une demi-heure de retard que le professeur Müller vint accueillir ses invités à l’entrée de l’hôpital. Ces derniers, éminents médecins et journalistes scientifiques, étaient venu assister à une expérience chirurgicale sans précédent. Le professeur, un septuagénaire gris et vo&eacuteté, proposa à ses hôtes impatients de le suivre dans le dédale de l’hôpital. Ceux-ci, après quelques instants, entrèrent, dociles et silencieux, dans une pièce mal éclairée et moite. Aussitôt, le professeur, frêle au point de paraître s’effriter au moindre choc, se dirigea vers une forme fantasmagorique voilée par un immense drap blanc. Sa voix rauque s’éleva et, par un étrange effet acoustique, ne sembla pas provenir du fond de sa gorge mais plutôt de son ombre, comme si celle-ci e&ocirct pu parler à sa place. "Messieurs, vous avez été conviés dans notre établissement hospitalier pour assister à une démonstration dont l’acteur est un tout nouvel outil informatique qui modifiera profondément la pratique de la neurochirurgie. Il s’agit en effet d’un interface qui permettra au chirurgien d’interagir encore plus efficacement avec la robotique et, prochainement, d’effectuer avec précision et sans risques majeurs, les interventions les plus délicates sur le cerveau. Sans plus attendre, j’ai donc l’immense joie de vous présenter aujourd’hui ce logiciel inédit, j’ai nommé : Daddy".

Le professeur souleva le drap et dévoila un ordinateur sophistiqué relié par un interminable réseau de câbles à un système de guidage manuel. Toute cette installation était conçue pour animer plusieurs bras robotisés qui, à cet instant précis, étaient recroquevillés au-dessus d’une table d’opération, à la façon des pattes d’une araignée endormie. Vissée sur l’un de ces bras, figurait une plaquette métallique sur laquelle était inscrit le nom du robot : Nemesis. Le professeur appuya sur un interrupteur. Un imperceptible bourdonnement anima Nemesis. Sous l’écran, l’unité centrale de l’ordinateur commandait en véritable cerveau tout le système. Sur l’une de ses faces, on pouvait y distinguer la présence de deux diodes, l’une verte, l’autre bleue, qui, après un bref instant, s’allumèrent et fixèrent l’assemblée, telles deux pupilles dilatées. "Le témoin vert, commenta le professeur, permet de s’assurer que Nemesis est bien sous tension. Le second reflète le degré de maîtrise que Daddy accorde à l’intervention en cours. S’il considère que le mouvement qui va être effectué est risqué, mais qu’il peut le maîtriser, le témoin restera bleu. Si toutefois ce risque devait devenir de plus en plus réel, la couleur passerait progressivement du bleu au rouge."

Le professeur Müller, tout à ses explications, se déplaçait maintenant avec bien plus d’agilité et d’assurance qu’auparavant, comme si une sève nourricière le perfusait. Il entra dans la chambre froide de la morgue, dont les murs étaient dallés de lugubres tiroirs, ajusta ses lunettes en écaille et, très rapidement, ouvrit le tiroir numéro quarante-cinq d’où il extirpa un corps inanimé. "Daddy permet au chirurgien de travailler selon plusieurs modes, poursuivit-il. Si le chirurgien opte pour le mode libre, seul le chirurgien opère, Daddy se contentant de donner un avis technique sur tel ou tel manÏuvre. En mode assistance, le geste du praticien est affiné, voire bloqué en cas d’urgence. Quant au mode délégation, il laisse Daddy et Nemesis opérer selon un schéma préétabli, et c’est là que réside le progrès inouï que l’informatique médicale vient de réaliser."

Il plaça délicatement le corps sur la table d’opération. Il précisa ensuite qu’il se proposait de procéder à l’ablation post-mortem d’une tumeur cérébrale particulièrement mal localisée en un minimum de temps et en touchant le moins possible aux tissus environnants. Enfin, le professeur activa Daddy. La démonstration pouvait débuter.

De l’avis des experts, le succès fut total. Daddy avait été parfaitement programmé pour exécuter une simulation d’intervention délicate en mode délégation. Les journalistes, visiblement impressionnés, firent son éloge et parlèrent de véritable révolution médicale. Quelques mois plus tard, le prototype faisait l’objet d’une vaste étude clinique, qui devait consacrer Daddy comme outil de référence en matière neurochirurgicale. Le docteur Terence était un neurochirurgien expérimenté. Sa maîtrise de cette discipline lui avait valu la reconnaissance unanime de ses pairs, et sa compétence était d’ailleurs l’une des deux raisons pour lesquelles le professeur Müller lui avait personnellement demandé de participer à cette étude. La seconde raison était que le professeur lui-même devait subir au plus vite une intervention avec Daddy. Terence avait accepté avec enthousiasme et se faisait fort de remplir sa mission du mieux qu’il pouvait. Le jour J, Terence prépara en personne le bloc opératoire et programma Daddy selon un protocole précis, en mode assistance. Il se chargea aussi de préparer Müller pour l’intervention, lequel juste avant l’anesthésie, lui fit ses dernières recommandations. Terence, sur un ton enjoué, lui répondit, confiant : "N’ayez crainte, professeur, Daddy prendra soin de vous."

Tout se déroulait comme prévu. Les fonctions vitales du professeur étaient stabilisées et Terence prenait même du plaisir à se voir secondé par Daddy, qui, régulièrement, donnait une judicieuse appréciation technique. Une fois de plus, un message s’afficha sur l’écran. Daddy proposa : "le mouvement que vous allez effectuer peut présenter un danger pour le patient. Souhaitez-vous continuer ? Oui/Non ?". Terence jeta un Ïil sur le témoin de maîtrise et le voyant bleu avança sans hésiter sa main vers le clavier, souriant. Il pensa alors : "Daddy est là pour le patient, il s’occupera de tout". Réponse : oui.

Enter.

"Oui, pensa-t-il, Daddy s’occupera de tout."

Le jury prononça une condamnation à perpétuité. D’après lui, les données fournies par Daddy ne laissait pas de place au moindre doute. Terence avait bel et bien commis un meurtre. Le rapport de l’intervention démontrait clairement que, malgré les messages de danger affichés à répétition et un très faible degré de confiance, Terence avait persévéré, en mode libre, et effectué toute une série d’actes chirurgicaux dangereux, qui cumulés aboutirent au décès du patient. De plus, il avait tenté, sans succès, d’effacer les traces de son crime en essayant de violer les codes du système informatique. De cette façon, à la charge d’homicide s’ajoutait celle de la froide préméditation, ce qui condamnait à la fois l’homme et le médecin. Quelques experts indépendants confirmèrent à maintes reprises durant le procès la fiabilité sans failles de Daddy. En conséquence, Daddy était donc devenu tout à la fois témoin capital, preuve irréfutable et impitoyable bourreau.

Terence, anéanti, murmurait à qui voulait l’entendre qu’il était innocent. Sur l’invitation du juge qui avait présidé la séance, tous les membres du jury ainsi que le public se levèrent pour sortir du tribunal. Le chirurgien en fit de même, mais au ralenti, sous la lumière jaune pâle des plafonniers. Des voix de personnes lui parvenaient, indistinctes, déformées, graves. Tout en se dirigeant à petits pas vers la sortie, il croisa des regards, certains accusateurs, d’autres stupéfaits. L’air qu’il respirait était saturé d’une chaude humidité telle une douce ouate protectrice faite d’une myriade de minuscules gouttelettes. Sur son chemin, un courant d’air frais lui caressa la joue. Il détourna son regard, vit une fenêtre entrouverte. Sans un mot, il s’avança vers cette fenêtre, enjamba le rebord, et se laissa tomber dans le vide.

La presse eut tôt fait de conclure : se sentant démasqué, traqué et humilié, le médecin avait préféré se donner la mort. L’affaire se terminait ainsi sur une fin logique. Une affaire pénale comme tant d’autres en somme. Une affaire d’une affligeante banalité. A un détail près.

Un détail qui n’échappa pas à la perspicacité d’un journaliste incrédule. Avec quelques collègues, Richard Monnier avait participé à la démonstration du professeur Müller et suivi l’évolution de Daddy dans le milieu médical. En réalité, il ressentait le go&eacutet amer d’une profonde insatisfaction. Il ne comprenait pas pourquoi aucun mobile ne pouvait expliquer cet acte, pourquoi un tel médecin, si scrupuleux dans son art, aurait commis l’impardonnable sous le regard de Daddy. Il ne comprenait pas non plus pourquoi un tribunal avait pu conclure principalement sur la base de données informatiques.

Ni pourquoi enfin Daddy s’appelait Daddy.

Peu avant la fin du procès et pendant les quelques mois qui le suivirent, Monnier mena son enquête. Des éléments disparates qu’il put découvrir, il fit un dossier, reconstitua une histoire. Le professeur Müller n’avait pas conçu Daddy seul. Il avait dç recourir à l’assistance d’un informaticien hautement spécialisé, Charles Travennes, surnommé Charly. Cet homme travailla dans l’ombre et avait fait de Daddy une technologie à la pointe du progrès. Il savait parfaitement que la réussite d’une opération avec Daddy dépendait de la qualité de sa programmation. Il avait consacré une partie de sa vie à cette Ïuvre et avait pratiquement abouti à son achèvement au moment où son esprit s’obscurcit. Il sombra progressivement dans une nuit profonde, dans une démence tranquille, sans aucune manifestation extérieure, sans rien laisser paraître. Dans son délire, il avait fait de Daddy sa créature. Et l’avait réduit à la servilité. Daddy se devait donc de lui obéir aveuglément. A lui et à personne d’autre. Pas même à Müller. Mais Charly savait que bientôt, Daddy lui échapperait, que bientôt Müller expérimenterait seul son Ïuvre. Dès lors, une cuisante rage intérieure le calcinait toujours plus profondément. Jusqu’au jour où il sut que Müller aurait recours aux soins de Daddy.

A l’apogée de sa folie, et quelques mois seulement avant la démonstration, Charly mourut dans l’anonymat, d’une dégénérescence cérébrale déclarée mentalement invalidante. Et curieusement, ni Terence, ni le professeur Müller ne surent jamais que Charly, pendant plusieurs jours, avait séjourné à la morgue, tiroir numéro quarante-cinq.

Avant chaque intervention, Daddy demandait le nom du patient et celui du chirurgien. Par cet acte, Daddy acceptait d’être au service de la médecine. Mais dans un cas, un seul, et comme un enfant qui réclame protection à son père après une injustice, Charly avait demandé à Daddy d’exécuter le profanateur qui avait osé contester son statut.

Et ce détail, infime : Nemesis. La Juste Colère. L’instrument de sa vengeance.

Richard avait réuni beaucoup d’indices. Quelques révélations, des notes éparses griffonnées par Charly, une correspondance hachée avec un psychiatre, des disquettes suspectes. Mais Richard n’avait aucune preuve. Une seule certitude pourtant : celle de se retrouver face à cette ironie du sort qui faisait de Charly, bien malgré lui, un esthète du crime. Car il avait réussi à commettre un meurtre, étant lui-même mort. A tuer un innocent et à en faire inculper un autre. A ne laisser, involontairement, pas l’ombre d’une trace. A agir, enfin, poussé par un mobile pratiquement indécelable.

Oui, Charly était bien parvenu à rester le Maître.


* Ndrl : la nouvelle devait commencer par cette phrase tirée d’une lettre de Victor Hugo à Gustave d’Eichtal datée du 26 octobre 1849. Correspondance, Tome II, de Victor Hugo, Albin Michel.



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