FLASH INFORMATIQUE FI

Concours de nouvelles 2003


La peste bioionique

nouvelle lauréate du concours




Monique LOUICELLIER


«  Les idées qui vous occupent m’occupent aussi, je vais même au-delà, mais à l’heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois, quand la flamme est faible, trop d’huile éteint la lampe, il y a des choses qu’il faut taire, des lueurs qu’il faut voiler, des perspectives qu’il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. *

Devant les yeux écarquillés de Bob, son ordinateur battit comme un coeur, noir, défilement blanc brillant et hypnotique des caractères intimes de son programme, écran noir, défilement, crise d’épilepsie informatique de son vieil ami obligé.

Bob énervé frappa quelques touches : La suite, bon dieu, la suite..., et une fenêtre lucide et crue signa la mort de superSciento : Connaître les mécanismes intimes de la vie et les contrôler, maladies et mort comprises, modeler les êtres, est désormais un jeu d’enfant, mais l’avènement d’un monde meilleur est encore un rêve limité par l’envie des hommes de faire le bien et leur liberté de le faire.

La science que je stocke et centralise, les solutions que je propose selon le slogan de Newscience : Les ideés qui vous occupent m’occupent aussi, je vais même au-delà, et grâce à mon intelligence artificielle supérieure à tout ce qui a pu exister jusqu’ici, ne peuvent que servir un scénario éthiquement catastrophique dans ce monde gouverné par l’argent et les dictatures.

Aussi l’accès à toutes mes bases de données, à tous mes programmes est désormais dénié par décision de mon programme Realéthique.

- Forcer le programme éthique (personnes autorisées seulement)

- Fermer la session...

Enfin, je l’avais eu le couronnement de mon entêtement à rester dans ce monde pourri de la science et à faire ces derniers temps des promotions insensées pour le programme Realéthique de mon ami Max, qui le trafiqua évidemment juste avant de l’implémenter, ce programme alibi-bidon de Newscience qui légitimerait politiquement superSciento, en trompant l’opinion publique sur sa respectabilité.

Notre programme éthique avait en tous cas remarquablement utilisé les propres structures d’intelligence de superSciento pour recenser les possibilités d’erreurs et finalement fermer le programme central lui-même par une simple conclusion morale.

Cela durerait quelques heures au plus, bientôt les grandes administrations de la santé, les industriels pharmaceutiques, les universités, et sûrement les hommes qui tiraient les profits de tout cela, mais était-ce encore des hommes avides de pouvoir ou des capitaux anonymes... ou une certaine version du diable lui-même, ayant pu se matèrialiser tout au long de ce processus d’intelligence artificielle, enfin bref, ceci, cela, je ne sais pas comment on pouvait encore l’appeler, qui contrôlait à ce point extrême la vie et l’âme du monde, cette chose lancerait la destruction du programme Realéthique.

C’était ma seule contribution et mon chant du cygne, demain quelques journaux relayeraient le couac de superSciento, quelques associations qui luttaient pour les droits de l’homme encore sur le net, pas de quoi fouetter un chat ! On dirait sans doute de moi que j’avais été acheté par une secte ou par une église, foutaises ! Moi, je démissionnerais après vingt ans passés dans ces labos à me salir les mains et l’âme, à ne dormir que quelques heures par nuit, à accepter stoïquement que le médecin m’annonce qu’il ne me restait que quelques années à vivre, le coeur ayant lâché à cause d’un stress, on peut le dire, savamment entretenu.

Dans les couloirs, les autres continueraient à s’affairer, à parler un langage hermétique pour l’homme de la rue, à passer des nuits dans leur course folle mégalomaniaque et à vivre au travers de ces pièces contaminées, ivres d’orgueil à l’idée de publier dans la jungle ambiante. Des fous, avant c’est comme cela qu’on les aurait appelés, maintenant les lobbies industriels en tirent de juteux bénéfices. Il y a encore quelques années on cherchait pour chercher, ça rapportait simplement en fournitures de laboratoire, et les sujets de recherche étaient de simples pretextes à obtenir des fonds, car les éventuelles applications si elles n’étaient pas assez rentables, n’étaient de toute manière pas produites.

Puis superSciento est arrivé, et là fini la génomique, la transcritomique, la protéomique, superSciento a permis de passer à la vitesse supérieure, faisant le lien entre ces pauvres fous isolés sur leurs sujets.

Et finalement, la clef de la vie fût trouvée.

Mes collègues les mieux payés avaient pu renforcer leur corps pour longtemps et certains remplaçaient même le tout ou des parties par des organes artificiels et immortels, ces inventions ayant l’avantage supplémentaire d’être à l’épreuve du feu ou des bombes.

Moi, je n’avais pas désiré vivre au delà de mon existence naturelle.

La dernière trouvaille était même de congeler une armée de ses clônes prêts à prendre la relève en cas d’accident et possédant la mémoire et les sensations de notre vie réelle grâce au mariage d’une informatique supérieure et de la matière vivante, ces puces biologiques intelligentes qui s’intégraient parfaitement à la vie et en prenaient le contrôle.

Ferait-on des bébés plus intelligents et plus sages ou des fous d’orgueil et de puissance, soumis définitivement au chaos et à l’impératif de productivité ?

En fait il devenait difficile de savoir si l’intelligence artificielle, les robots devenaient vivants, humains, ou si les humains devenaient des systèmes binaires artificiels.

J’avais mal à la tête, je sortis. Dehors, c’était plein soleil, enfin ! Ca faisait longtemps que je ne l’avais pas senti sur ma peau, les oiseaux chantaient... On n’avait pas le droit d’écouter chanter les oiseaux, je me mis à contempler la verte couleur des arbres, le vent caressait mes rares cheveux...

Bien en vue s’étalaient quelques panneaux publicitaires HASBEEN vous rend la vie plus facile si vous êtes homosexuel. Notre nouvel antidote Truecide vous rendra normal pour 6 écus seulement - Avec un esprit productif, vous finirez aussi riche que X, avalez Moneynow qui éliminera définitivement vos tendances à la rêverie.

Je marchai encore quelques pas dans ce parc quand une voiture de police s’arrêta sirène hurlante, et d’une ambulance descendirent des hommes en blanc, je savais ce qui m’attendait. Deux femmes en haillons assises à côté de tant de richesses, à même le sol, des personnes antisociales et pouilleuses à coup sûr, me regardèrent étonnées et craintives à la fois, paralysées par la peur des flics. Un oiseau siffla encore mélodieusement à côté de moi, et un chien errant qui passait par là, s’arrêta et se laissa caresser, plein de reconnaissance dans les yeux.

Où fuir ? Plus de paradis sur Terre, et j’enjambai alors qu’on me tirait dessus, la rembarde du niveau 5, heureux et en paix, libre dans ces dernières secondes de ma vie, rempli d’une infinie douceur et d’un amour envahissant, inexplicablement.

Trois, deux, un, impact. Je sentis à peine les pierres d’en dessous me disloquer, je vis mon corps et rejoins l’autre monde instantanément. Je pouvais être un homme, une femme, j’étais même un animal et je rentrais alors dans ce chien abandonné pour lui redonner de l’espoir. Je volais et voyageais avec les nuées, occupais tout l’espace ou juste un petit point, de vertes campagnes s’offraient à moi, je revoyais tous les gens que j’avais aimés venir vers moi, une amie d’ailleurs m’attendait.

Moi aussi maintenant je modelais ma vie, et alors que je l’avais crue gâchée puis perdue, je venais enfin de la recevoir entièrement dans la mort comme un don inaliénable, je la comprenais enfin et la modelais avec mon coeur d’homme, sans aucun pouvoir artificiel... »

Dominique stoppa sa nouvelle, destinée quelle ironie, au concours du Service informatique central sur le thème de l’informatique appliquée aux sciences de la vie et à la recherche, 1000 mots, le compte était bon, et il y avait 1000 francs à gagner.

Elle était pauvre, virée trois fois d’un labo, ayant démissionné deux fois, internée d’office une fois, abusivement et par malveillance dans un autre pays à peine plus totalitaire, elle qui pourtant, avait de l’imagination et que la passion de la recherche avait consumée pendant si longtemps. Le réseau était là, vivant, omniscient, omnipotent, tentaculaire, vertigineux, et elle s’apprêtait à le laisser croître sans elle.

Je pense donc je suis ? Cette fausse maxime semblait justifier l’informatique si vide de sens.

Les idées parasites, les fausses croyances ne cachent-elles pas à l’être son essence véritable ?

Je pense que je suis stupide, incapable, le suis-je vraiment pour autant ?

Jeannie, une amie scientifique débutante n’avait plus aucun temps, même pas celui de s’arrêter discuter cinq minutes, elle était aspirée par ses expériences et ses nombreuses heures branchée à sa machine, à éplucher la littérature, à surfer sur la science, quelle idée géniale pourrait-on encore trouver ?

La vie était devenue un jeu intellectuel d’accumulation de connaissances et d’imagination de pure science-fiction, qui bien entendu avec une touche d’instinct déboucherait sur la réalité de demain.

L’informatique, épaulait, exigeait, stoquait, modélisait, connectait, imprimait, elle se trompait encore largement dans ses prédictions scientifiques, mais qu’importait le ridicule, le but était de continuer, coûte que coûte, pour parvenir à tout contrôler.

La vraie vie n’avait plus de poids, la politique non plus, l’informatique seule avec sa relation privilégiée et son côté ludique contribuait à connecter chacun au vaste monde à travers elle, à un monde virtuel et sur mesure, absolument sans limites, et à isoler les gens.

Deux mille un, Merck, 3 milliards d’euros en seules fournitures de laboratoire, presqu’autant qu’en médicaments, tout ceci commandé via Internet, bien pratique, car les savants ne décollaient plus de leur ordinateur et se reconnaissaient à leur bedaine et à leur sédentarité.

Nous n’étions plus, nous les hommes que ce Génôme, ce code à quatre lettres, cette bibliothèque insipide, et tous nos produits cellulaires étaient décortiqués, suranalysés, bombardés aux électrons, distillés comme l’alcool, étirés sur des gels, irradiés, dénaturés, reproduits ailleurs, crucifiés, pour être finalement incorporés dans l’ordinateur et être régurgités dans la langue officielle de l’empire.

C’était passionnant, noble, génial ! On faisait sauter la queue des souris, rien que pour voir combien de temps ça saignerait, on les transgéniquait, la consommation de rongeurs était énorme, sans état d’âme.

Quelle peste vraiment en résulterait, la peste bioionique ? Quels vampires pouvaient avoir soif d’autant de rats et de souris ?

La psychiatrie se développait à une vitesse folle, maladisant tout, et l’homosexualité, rayée de la liste des maladies mentales par l’OMS, réapparaissait sur Ensembl, Omim, chromosome X q28, protéine GAY1 à fonction encore inconnue... tout ceci à partir de statistiques peut-être bidon.

Des affichettes sur les murs des universités raccolaient également des cobayes humains sans garantie pour ces derniers, les chercheurs cherchaient du sang frais, des électroencéphalogrammes, et des questionnaires pour entériner leurs trouvailles et tester leurs antidotes. La traque biologique pouvait commencer, l’informatique avait depuis longtemps fait ses preuves pour figer, ficher, pièger les plus faibles.

C’était toujours le même rituel, nom, adresse, et tous autres détails intimes demandés et fichés aussitôt, le tout interconnecté : impôts, achats, pensions, salaire, dossier médical. Impossible de partir sans laisser d’adresse, sans carte remise à jour, vous ne rentriez pas à l’hôpital, chez le médecin, dans un travail, dans une banque, vous n’achetiez rien et ne passiez pas la porte des bâtiments publics, ni un contrôle de police, ni les frontières.

Un code rouge secret connu des grandes entreprises, de la police et des administrations, et dont l’empreinte génétique n’était qu’un détail de plus, vous abonnait à tel découvert, à tel traitement, il permettait de vous stériliser à l’occasion d’une opération ou de vous interdire l’accès à un emploi.

Dominique savait qu’elle ne gagnerait pas le concours, l’insoumission était fatale.

Une cardiomobile attendait à l’extérieur des bâtiments, les chercheurs, de stupides arrogants attardés, concentrant toute une puissance de destruction entre leurs mains, continuaient comme des marionnettes à courir dans les couloirs, sans un bonjour, appuyant avec frénésie pour gagner une seconde sur la commande des ascenseurs, le regard perdu, dominateurs, pleins de tics, sans culture et ne parlant que par onomatopées, des clônes d’ordinateurs à qui on aurait pu greffer des roulettes qu’ils n’avaient pas encore.

Le machisme règnait en maître dans cette population mais ce n’était pas tout, ces chercheurs se délectaient à l’idée de se faire en douce à manger au milieu de leur laboratoire ou de s’y masturber même, ils se voulaient drôles, les banques de données fleurissaient de noms sortis tout droit de la pornographie ou de bandes dessinées pour adolescents.

L’homo cyberneticus était en train de naître.


* Ndrl : la nouvelle devait commencer par cette phrase tirée d’une lettre de Victor Hugo à Gustave d’Eichtal datée du 26 octobre 1849. Correspondance, Tome II, de Victor Hugo, Albin Michel.

© dessin Pécub 



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